Il y a quelques semaines, je me suis rendue au festival organisé par Le Monde. Quatre jours ponctués de conférences, débats, rencontres, autour d’une même thématique : le rêve. Et j’ai pu y accomplir un de mes rêves, à moi. En rencontrant Aurélie Dupont, danseuse étoile et directrice de la danse à l’Opéra national de Paris, j’ai comme vécu une heure hors du temps, au cœur du palais Garnier. C’est à cinq conférences que j’ai pu assister, qui feront toutes l’objet d’un article développé autour d’une idée principale que j’ai pu en tirer. Rendez-vous donc, en ce premier numéro, avec Aurélie Dupont.

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© Léa Ilardo © L’Alter Ego/APJ

La rigueur au service d’une passion

La conversation était menée par Rosita Boisseau, journaliste au Monde, avec qui nous avons pu découvrir sa vie, « Une vie à l’Opéra  ». En effet, Aurélie Dupont est entrée comme « petit rat » à l’École de danse de l’Opéra de Paris à l’âge de 10 ans, et n’a jamais quitté cette institution. Engagée dans le corps de ballet à 16 ans, elle gravit tous les échelons jusqu’à être nommée danseuse étoile, son rêve ultime, à 25 ans. Nous sommes alors en 1998 et cette danseuse affiche un parcours sans aucune fausse note.

Derrière une technique hors du commun, cette prodige de la danse ne laisse que très peu de liberté à ses émotions, son côté sensible et fragile. La méconnaissance de la danse classique laisse trop souvent s’exprimer une pensée dominante : celle d’une discipline féminine et finalement, pour le dire très simplement, pas très compliquée. Pourtant, lorsqu’on décide de dédier sa vie à la danse, on lui donne tout, quitte à se sacrifier pour elle. L’École de danse de l’Opéra, ce sont plusieurs heures de classe et de répétitions chaque jour, des blessures ignorées de peur de devoir arrêter, des vacances en stage dans les plus grandes écoles, des concours chaque année pour pouvoir y rester. Un rythme de vie qui démarre dès 8 ans, voire avant. Une vie donc au service d’une passion parfois dévorante, la recherche de la perfection prévalant sur tout le reste.

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© LÉA ILARDO © L’ALTER EGO/APJ

Cela explique sûrement pourquoi Aurélie Dupont s’est longtemps dérobée derrière sa carapace de technicienne hors pair, guidée par une passion et un seul rêve : celui de devenir danseuse étoile. Quand je l’ai vue entrer dans le grand foyer de l’Opéra, j’ai en premier lieu perçu une femme au caractère fort, incroyablement délicate, dont la physionomie laisse apparaître les traces d’un corps façonné pour danser, dont un port de tête lui dégageant une expressivité inégalable.

Elle raconte sa rencontre avec la chorégraphe allemande Pina Bausch, qui a tout simplement bouleversé sa vie. C’est en 1997 qu’elle la choisit pour interpréter Le sacre du printemps, un ballet contemporain, et c’est elle qui lui permet de s’ouvrir et se libérer. Dès lors, Aurélie Dupont révèle sa personnalité au grand jour et devient la personne, au-delà de la danseuse, qu’elle a toujours voulu être. Complète tant dans son interprétation que dans sa technique, c’est tout naturellement qu’elle est nommée Étoile l’année suivante. Cette rencontre avec Pina aura définitivement marqué un tournant dans sa vie. Une phrase qu’elle prononce vient tout particulièrement décrire cela : « Elle [Pina Bausch] nous a soignés. »

Elle raconte aussi sa fracture au genou suite aux semaines de travail et de répétitions pour Le sacre du printemps. Seulement six mois après avoir été nommée Étoile elle décide de se faire opérer, la douleur étant devenue insupportable. À écouter les médecins, c’en est fini de danser. Mais Aurélie Dupont se rééduque, ré-apprend la danse autrement, travaille sans relâche et réalise la carrière qu’on lui connaît.

Démocratiser la danse

Elle interprétera alors les plus grands ballets et comme tout danseur, elle a dû faire ses adieux à la scène une fois l’âge de 42 ans atteint, en 2015. Moins d’un an plus tard, suite à la démission de Benjamin Millepied de la direction de l’Opéra, celle-ci accepte de lui succéder.

© Dominique Charriau/WireImage
© Dominique Charriau/WireImage

Depuis qu’elle a pris ses fonctions, Aurélie Dupont n’a qu’une chose en tête : rendre la danse accessible à tous. Il lui a fallu apprendre à troquer ses chaussons contre les rendez-vous et la paperasse administrative, mais ce nouveau challenge la stimule tout autant. Imaginer une programmation et la voir se réaliser, c’est bien cela qui l’emplit de bonheur. Elle a pris soin de redonner sa place au ballet classique, tout en invitant des chorégraphes peu connus, avec d’autres personnalités et d’autres univers. Cette ouverture a pour but de répondre aux attentes d’une nouvelle génération de danseurs, « complètement décomplexée » et prête à tout danser. C’était son souhait : ouvrir les portes de l’Opéra à un vent de nouveauté, mais aussi « donner à d’autres personnes l’envie d’y venir ».

Il y a trop de personnes talentueuses auxquelles, parce qu’elles n’ont rien fait de grand, on ne donne pas leur chance, et ça m’agace. Donc je vais changer ça, pour l’Opéra de Paris.

Bousculer les mœurs tout en restant dans la tradition classique, un équilibre qui semble réussir à la jeune directrice du ballet. On pense trop souvent que l’Opéra est réservé à une certaine population, au capitaux culturels et économiques élevés. Et c’est justement ce préjugé qu’en tant que directrice, Aurélie Dupont souhaite déconstruire :

Mon rêve, c’est que tout le monde vienne à l’Opéra une fois.

Elle confie trouver dommage le fait de rencontrer encore trop de personnes lui avouant n’être jamais venues à l’Opéra, pensant ne pas en comprendre les codes et donc « ne pas être faites pour ».

La première fois que j’y suis entrée, moi, c’était pour voir les élèves de l’École en représentation. Même assise à une place d’où je ne pouvais voir qu’une petite partie de la scène (les premières places se vendent à partir de 10 euros), cela ne m’a pas empêchée d’être éblouie par la majestuosité de ce lieu et d’y découvrir une passion pour le monde de la danse. Démocratiser la danse, rendre cet art accessible à tous. Que ce soit de l’inscription à un cours d’essai ou de l’achat de votre première place pour un spectacle, défaites-vous de ce préjugé d’une danse trop élitiste et inaccessible. La danse classique a tant de choses à offrir, notamment une rigueur de tous les jours qu’Aurélie Dupont incarne à travers son parcours.

Une chose m’interpelle particulièrement en l’écoutant. Jamais elle n’exprime quelque jugement qu’il soit, à propos de ses danseurs ou des autres. Aurélie Dupont donne de l’importance à chaque personne qu’elle regarde dans les yeux. La conférence est terminée, elle prend le temps de répondre à tout le monde. J’essaie de photographier cette femme dont aucun de mes clichés n’est en mesure de retranscrire l’émotion qu’elle dégage. Une jeune femme pleine de pudeur s’approche et la remercie : « J’ai un peu grandi avec vous. » Ce à quoi elle répond avec un sourire bienveillant : « C’est comme si on était sœurs du coup. »

Lorsqu’on lui demande pourquoi, même après avoir pris sa retraite, elle continue de monter sur scène, elle répond tout simplement :

Je n’ai pas le choix. C’est un besoin.

Une vie consacrée à la danse, à l’Opéra, et une femme telle que nous n’en avons jamais rencontrée.

Image de couverture : © Léa Ilardo pour L’Alter Ego/APJ