Un cavalier solitaire parcourt des monts escarpés couverts de neige. Une musique douce et mélancolique l’accompagne tandis que les rares flèches qu’il décoche viennent fendre les airs dans une succession de petits bruits sourds et secs. Il marche sans but précis, glisse sur des pentes escarpées, dégainant son épée dans un paysage désert et silencieux.

C’est sur cette image de jeu vidéo, curieuse et pourtant révélatrice, que s’ouvre L’Atelier, huitième long-métrage de Laurent Cantet. En effet, on réalise bien assez vite le message implicite de cette entrée en matière : à l’origine des agissements du personnage virtuel, se trouve indubitablement une personne bien réelle, et cependant tout aussi solitaire et perdue.

Laurent Cantet évoque ainsi subtilement un des grands thèmes de son film : une jeunesse à la recherche de repères et de valeurs auxquelles elle pourra adhérer dans un monde en changement constant et qui semble la dénigrer. A l’instar du cavalier, Antoine (Matthieu Lucci,  débutant fulgurant), un adolescent réservé et isolé, va devenir à travers un atelier d’écriture organisé par Olivia – une célèbre romancière parisienne (Marina Foïs) – le héros d’une quête particulièrement importante mais tumultueuse, celle de son identité.

Un atelier d’écriture : un atelier d’ouverture ?

Alors que l’ensemble des adolescents se retrouve pour la première fois au sein de l’atelier mené par Olivia, une tension immédiate se fait ressentir entre l’organisatrice et les nouveaux venus. Tandis que ces derniers se moquent d’elle, persuadés de sa prétention et condescendance, elle se défend en insistant sur l’intérêt que suscite en elle le projet d’écrire avec eux un roman noir. Elle défend avec vivacité son désir de mieux les connaître et de les inviter à l’échange par un travail littéraire collectif. Toutefois, Antoine ne semble pas partager cet enthousiasme et, progressivement, tensions et provocations vont s’accentuer entre ce dernier et les autres participants. Cependant, c’est sa relation avec Olivia qui sera examinée de plus près : leur confrontation mais aussi leurs discussions feront ainsi le coeur de L’Atelier.

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« L’Atelier » de laurent cantet – © Pierre Milon

Bien que l’activité organisée par l’écrivaine souhaite apparaître comme conviviale, elle n’en est pas moins révélatrice d’un abîme existant entre différentes classes sociales. En effet, Olivia est perçue comme une intellectuelle parisienne prétentieuse par les adolescents, ces derniers menant une vie modeste à La Ciotat et se sentant méprisés et incompris. Par ailleurs, il est notable que les conflits semblent s’accentuer dès lors que l’on touche à ce qui influence l’identité : le passé, le présent et son actualité parfois terrifiante et glaçante, l’avenir, enfin, incertain et inconnu.

Dans cette agitation continuelle, Antoine semble lancer implicitement un appel à l’aide à travers les textes qu’il rédige pour l’atelier. Choquants et « gores » pour les autres, ils mettent toutefois en lumière une solitude profonde, une perte de repères et d’espoir, un vide, finalement, qu’il semble impossible de remplir autrement que par des éclats de haine et des prises de positions violentes.

« L'Atelier » de Laurent Cantet
« L’Atelier » de Laurent Cantet

Un atelier destiné à favoriser l’ouverture va finalement servir à dévoiler une fermeture sur soi existante chez certains jeunes et qui peut s’avérer dangereuse si elle est nourrie constamment d’opinions extrêmes, de peur et de colère.

Ainsi, L’Atelier ne se contente pas d’être un film sur une jeunesse à la recherche d’une identité. Il dénonce également les politiques haineuses et nationalistes. Les discours de ces dernières vont fortement influencer les idées d’Antoine, qui, d’abord présentes dans ses écrits, vont petit à petit prendre de l’ampleur dans la réalité.

Quand la fiction s’immisce dans la réalité

Tandis qu’Olivia cherchera désespérément à aider Antoine et à communiquer avec lui davantage, ce dernier se fera de plus en plus distant, allant jusqu’à atteindre une forme d’indifférence agressive, désirant détruire ceux qui cherche à le comprendre et à révéler sa vulnérabilité. Le genre du roman noir de l’atelier se transpose alors dans la réalité.

Le film s’achève toutefois sur une tonalité plus douce et poétique, invitant à la réflexion. Antoine contemple la mer s’étendant au loin la nuit, ayant refusé de commettre l’irréparable. Dans un dernier discours avant de partir définitivement de l’atelier, il interpelle Olivia, ses anciens partenaires d’écriture ainsi qu’indirectement les spectateurs sur un sujet important.

« L'Atelier » de Laurent Cantet
« L’Atelier » de Laurent Cantet

Il affirme, sans l’ombre d’un doute dans la voix, que, par ennui et par pur désir de nuire, un jeune serait capable de commettre des actes abominables, indifférent à tout ce qui l’entoure. C’est ce que L’Atelier réussit à mettre en lumière : les motivations d’une jeunesse égarée, « aveuglée » comme Meursault dans L’Etranger de Camus, et qui pourrait commettre l’irréparable si elle était laissée de côté. Le partage et l’écoute apparaissent alors comme des solutions essentielles à ce problème, finalement terriblement actuel.

image de couverture : © « l’atelier » de laurent cantet