Marseille, le dimanche 1er octobre. Deux jeunes femmes, sur le parvis de la gare Saint-Charles, succombent à l’énième folie meurtrière d’un individu. Parmi ces deux jeunes femmes, Mauranne, jeune étudiante originaire d’Eguilles, dans l’arrière pays d’Aix-En-Provence, suit un cursus de médecine sur le campus de la Timone à Marseille. Étudiante de 3ème année, elle est donc membre des 78 000 étudiants que regroupe l’université d’Aix-Marseille, plus grande université francophone du monde. 78 000 étudiants choqués de perdre l’une des leurs, qu’ils ne connaissaient pas pour la plupart, mais à laquelle ils peuvent aisément – et malheureusement – s’identifier. Doivent-ils pour autant succomber à la peur ? Éléments de réponse.

Saint Charles
libre de droit

Une identification immédiate

La gare de Marseille Saint-Charles est un espace de transit important. En plus des nombreux trains régionaux, TGV et Intercités gérés par la SNCF qui arrivent et partent de la gare, les deux lignes de métro marseillaises s’y croisent, pas moins de cinq lignes de bus locales y passent, et les bus départementaux (CarTreize) et régionaux (LER) s’y retrouvent en grande partie. N’oublions pas enfin les réseaux de bus nationaux privés comme FlixBus ou OuiBus dont la gare est également un point de départ et d’arrivée.

Cette gare à dimension internationale voit donc transiter en son sein plus de 12 millions de voyageurs par an et est un élément clé du tourisme azuréen, mais également de l’économie du sud-est de la France. Elle est donc un lieu de passage incontournable pour presque tous les étudiants de la région. Peu véhiculés, ils sont nombreux à emprunter, parfois chaque jour, les lignes qui arrivent ou partent de Saint-Charles pour se rendre sur leur lieu d’étude, à Marseille ou à Aix-En-Provence.

Peu nombreux sont donc les étudiants d’Aix-Marseille n’ayant jamais transité par la gare St Charles. Peu nombreux sont donc ceux qui n’ont pas vécu, dimanche soir, cette sensation intense qui vous emplit le cœur et le corps, cette sensation de « J’y passe souvent, j’y suis passé… » et cette question fatale : « Et si c’était moi ? ».

« Et si c’était moi ? »… Cette question est d’autant plus importante dans la tête des étudiants d’Aix-Marseille que les victimes sont deux étudiantes, de 20 et 21 ans, et que l’une d’elle est membre de l’université. Au détour des différents lieux de vie des étudiants, le sujet est sur toutes les lèvres. Brûlant de mettre des mots sur ce qu’on ressent, d’en parler.

Au détour d’une cuisine collective de cité universitaire, un étudiant répond à un autre qui lui demandait comment son week-end s’était passé :

J’ai échappé à la mort. Bah ouais, j’étais avec mon frère à Saint-Charles 10 minutes avant l’attentat !.

Dans les cours des composantes également, on en discute. Ainsi, alors que le débat s’engage gentiment dans la cour d’une des composantes de la faculté, un étudiant exprime son avis :

Des morts, il y en a des milliers depuis des années dans les pays du Moyen-Orient. On en parle jamais. Et là il y a un taré qui vient s’exploser (sic) à Marseille et on en parle non-stop ? Non faut arrêter, c’est bon… .

Ces propos provoquent immédiatement un tollé général dans le petit groupe qui débat :

Faut pas opposer les morts comme ça, c’est pas bien ce que tu fais !

répond alors une jeune étudiante. Les esprits se calment vite, le débat continue calmement. Cet échange soulève un point important : le besoin de parler, d’en discuter, de réfléchir. Et l’université d’Aix-Marseille a su très vite répondre à ce besoin.

Une université réactive et à l’écoute

Le lundi 2 octobre, au lendemain du drame, le président de l’université d’Aix-Marseille, Yvon Berland, appelait, dans un mail collectif, l’intégralité des 78 000 étudiants de l’université à se recueillir. Ainsi, le lendemain à midi, les étudiants des dix-neuf composantes se réunissaient au seins de ces dernières afin d’observer une minute de silence. Pendant une minute, les pensées des étudiants étaient tournées unanimement vers l’une des leurs, pourtant encore anonyme quelques jours plus tôt.

Une minute de silence a été respectée sur tous les campus. Ici à La Timone, campus où étudiait l’une des deux victimes.

L’établissement a également su mettre en place, en plus de ce dispositif d’hommage, un dispositif d’aide psychologique. L’intégralité des étudiants a reçu un mail indiquant les horaires et les personnes disponibles pour les accueillir. L’université a su répondre à l’urgence psychologique et émotionnelle générée par l’événement.

Elle a su répondre à ce que l’on doit exiger d’elle : ce soutien sans faille. Pourquoi l’exiger ? Car l’université représente pour beaucoup des projets de vie. Étudier loin de chez ses parents, de son quartier, ce n’est pas toujours simple. Passer à Saint-Charles tous les jours, les étudiants le font pour aller en cours. L’université est ce qui rattache nombre d’étudiants à leur campus, leurs déplacements, leur vie quotidienne.

En assurant ce soutien psychologique, Aix-Marseille Université assume pleinement son rôle omniprésent dans la vie des étudiants, de créatrice de lien social. L’université, c’est notre vie, c’est notre contact avec le réel, c’est notre quotidien. Mais au-delà de cela, c’est surtout un lieu d’éducation.

Étudier, c’est combattre l’obscurantisme

Outre le rôle premier de l’université dans la vie d’un étudiant, Aix-Marseille a aussi pris ces mesures pour ses étudiants car elle veut rappeler une chose : si nous, étudiants, sommes ici, c’est bien pour apprendre et comprendre comment combattre l’obscurantisme, et éviter que de tels drames se répètent. La discussion houleuse que nous avons évoquée tout à l’heure prend une tournure calme malgré une position polémique. Pourquoi ? Car l’université a appris à ces étudiants à débattre, à comprendre l’autre, à étudier les théories, à rechercher des solutions.

Il est obligatoire de condamner fermement les actes terroristes. Il est simpliste d’en faire une analyse rapide en incitant à la haine. Il est nécessaire et plus difficile de ne pas sombrer dans la facilité, de ne pas s’abaisser aux discours rétrogrades des coupables. Pour cela, une seule solution : comprendre. C’est à dire chercher les explications – historiques, théologiques, psychologiques, économiques, physiologiques, médicales, et dans toutes les disciplines étudiées – de l’acte, de la motivation du criminel, des organisations terroristes, etc.

Il peut paraître difficile de mener tant de travaux, mais c’est là tout le rôle de l’université. Éduquer, chercher, réfléchir sur ce qui nous entoure est la seule réponse viable à long terme pour permettre à l’Humanité de poursuivre une existence paisible, heureuse et durable.

Transformer notre peur en réflexion durable

On n’a de cesse de nous répéter qu’il ne faut pas avoir peur. Moi, par identification aux victimes, c’est maintenant la peur qui me guide. Mais pas celle qui paralyse, pas celle qui ne vous fait plus sortir de chez vous. Non. Ma peur, c’est celle qui me pousse à me battre. Ma peur, c’est de mourir sans n’avoir pu apporter au monde ce que j’avais à lui apporter. Cette peur de mourir trop tôt, de laisser mes proches seuls. C’est elle qui me donne la force, chaque jour et encore plus depuis dimanche, de ne pas céder à une haine aveugle qui ne ferait qu’envenimer la situation de l’Humanité.

J’ai peur de mourir, alors je vis. Pour ceux qui n’ont pas pu vivre, et pour ceux, vivants qui ne peuvent pourtant pas vivre, soumis à la tyrannie. Pour tendre rapidement vers ce futur où la mort ne serait que l’aboutissement fatal et final d’une vie heureuse et bien remplie. Il nous faut donc pour cela nous unir, pas seulement dans la peur du lendemain, mais également dans la recherche, dans le développement humain et dans l’éducation.

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