Déjà remarquée en 2008 avec son « Démineurs », ou quatre ans plus tard en signant « Zero Dark Thirty », Kathryn Bigelow revient aujourd’hui avec un film non moins épineux : « Detroit ».

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Une page ouverte sur l’Histoire

Débutant son récit par un récapitulatif contextuel, la réalisatrice nous plonge au coeur des États-Unis, lors des protestations de 1967. Nous voici donc immergés en pleine vagues d’émeutes sans précédent, en réaction notamment à la guerre du Vietnam, ainsi qu’à la forte ségrégation raciale gangrenant une grande partie du pays. C’est au cours du troisième jour de protestations, qu’en plein Detroit, des coups de feu éclatent à proximité d’une base de la Garde nationale. Ceux-ci semblant provenir d’un motel voisin, des policiers vont alors bafouer tous droits civiques et soumettre certains des résidents à un interrogatoire d’une extrême violence.

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© Detroit

Si la première partie du récit peut connaître quelques longueurs, ce n’est que pour mieux nous imprégner de la complexité qu’impliquent de tels événements, au sein d’une ville comme au sein des foyers. Le film nous présente alors différents points de vue, aussi divers les uns que les autres afin de nous présenter les multiples facettes des émeutes. Loin d’être manichéens, ces points de vue essaient, tout au long du récit, de nous rendre compte de certaines réalités ainsi que de souligner nombre de faits sociaux quant aux rapports entretenus entre les populations afro-américaines et les populations blanches. Ainsi, on dénote nombre d’altercations, plus ou moins justifiées, originaires soit d’une part, soit de l’autre, soulignant bien les problèmes de cohabitation existants.

Une mise en scène habile

Si le sujet même du long-métrage se veut frappant, c’est par sa prouesse que Kathryn Bigelow interpelle. Elle maîtrise l’art des images marquantes et chocs, sans pour autant céder à une violence visuelle excessive. L’horreur de l’action se situera la plupart du temps hors-champ. C’est donc par la retenue dont elle sait faire preuve que ses images prennent toute leur puissance et impactent le spectateur.

Kathryn Bigelow © Foc Kan/WireImage
Kathryn Bigelow © Foc Kan/WireImage

Ce don de la mise en scène se retrouve majoritairement dans la scène d’interrogatoire, en plein couloir du motel. Ce qui pourrait être traité en quelques minutes s’étend considérablement dans le temps, sans que l’on trouve la séquence interminable pour autant. La tension se maintient à un niveau extrême durant l’intégralité de la séquence, et Bigelow transforme cette scène d’interrogatoire en un huis-clos sadique dont l’échéance ne semble jamais poindre. Cette intensité est aussi due au jeu de Will Poulter, impressionnant et redoublant de cruauté dans le rôle du policier ayant pris en charge l’opération.

Un verdict nuancé…

On peut néanmoins dresser quelques réserves à l’égard de « Detroit ». En effet, certains personnages ne peuvent que nous apparaître comme trop caricaturaux, et finissent donc par perdre en crédibilité. Ceci se fait remarquer principalement dans la scène d’interrogatoire, qui, à défaut de pouvoir se baser sur des faits tangibles, prend des libertés scénaristiques afin de souligner les horreurs de la scène. De plus, le récit peut, par le temps qu’on accorde à l’interrogatoire, laisser un sentiment de frustration quant à une quelconque mise en relief historique, très rapidement amenée à l’aide de projection de textes et de photographies quelques secondes avant le générique de fin. Finalement, le grand nombre de personnages à l’écran peut aussi nuire à l’histoire, rendant l’empathie difficile à certains moments clés du films. On peut aussi regretter le fait de ne pas entendre la partition de James Newton Howard, en retrait pendant la grande majorité du film.

au service d’un film fort

S’il n’est pas parfait, le film de Kathryn Bigelow n’en reste pas moins un long-métrage poignant et d’une force certaine. Ceci est avant tout dû au savoir-faire de la réalisatrice, ainsi qu’à un casting parfait. On retiendra la performance de Algee Smith, saisissante de réalisme et de sensibilité dans l’interprétation de Larry Reed ou encore de Will Poulter, qui réussit à s’éloigner de ses rôles habituels avec beaucoup de brio. Ce n’est pas sans déplaisir que l’on retrouve aussi à l’affiche de ce film un certain John Boyega, qui nous prouve ici que son nom ne rime pas qu’avec Star Wars, ainsi que Jack Reynor (Macbeth) ou bien Anthony Mackie (saga Captain America) qui viennent compléter une équipe d’acteurs très éclectique.

C’est donc quelque peu sur sa faim que l’on sort de la salle. Même s’il ne tient pas toutes ses promesses, « Detroit » n’en reste pas moins un très bon film, qui à défaut de se dérouler il y a cinquante ans et s’appuyant sur les horreurs de la ségrégation, n’est pas sans rappeler de nombreux faits d’actualité. Au-delà de son aspect de reconstitution historique, on pourrait louer au film une certaine volonté de rappel ainsi que de mise en garde pour ne pas reproduire les erreurs passées.

image de couverture : © Detroit