C’est à la Techno Parade qu’on se rend compte à quel point on est conventionnel. Un peu comme la grande majorité des gens, je suis en dehors de ces cercles concentriques que sont les Dubstations, les Teknivals, la Trans, la techno hardcore, et tous leurs dérivés. Toutes ces disciplines regroupent généralement des profils atypiques et divers. Le réflexe naturel est de confondre tous les cercles, un peu comme lorsqu’on entend une langue que l’on ne maîtrise pas, on a l’impression que le locuteur répète tout le temps la même chose. C’est ce fameux : « Pour parler espagnol, suffit de rajouter des –o en fin de mot. ». C’est un peu la même chose pour les novices comme moi qui découvrent à la fois une musique qui se revendique en dehors des circuits et des gens qui ont la même aspiration : une affirmation de leur rejet de la société. Ce n’est pas neuf, car avant la Trans c’était l’électro, la house, le rap, le reggae, le disco, le rock ou le jazz : il semble que, depuis que nous vivons ensemble, il existe des genres culturels dominants et d’autres en marge. Et puis, comme presque toujours, la contre-société rassemblée par la musique devient une bête de foire, quelque chose qui relève de la curiosité. Les bourgeois « ouverts d’esprit » s’y plongent, y pillent le style vestimentaire puis les expressions et finalement l’adoptent comme un pin’s censé marquer un décalage avec le système. Pourtant, les bourgeois ou en tout cas tous ceux qui ne sont clairement pas en marge, font fonctionner la société contre laquelle se battent les groupes sociaux représentés dans ces micro-genres musicaux « underground ». D’ailleurs, ce sont parfois ces mêmes bourgeois qui ont le sentiment de comprendre par l’intellectualisation de la musique sa véritable essence, ce sont les fameux « puristes ». Ceux-là qui expliquent au novice, comme moi, à quel point il ne comprend rien au genre musical qu’il écoute. Ceux-là qui sont à la fois intégrés au système mais se donnent une image contestataire.

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© ulysse guttmann pour l’alter ego/apj

C’est donc parce que je m’initie à la techno et que j’essaie d’en connaître les bases que je suis allé à la Techno Parade le samedi 23 septembre 2017.

Gratuité, mixités ethniques, de genres, de sexes et d’orientations sexuelles, liberté de circulation

La parade a démarré au niveau du Louvre dans le 1er arrondissement, pour suivre les quais de Seine jusqu’à Nation en passant à côté de Bastille (lieu de départ de la manifestation France Insoumise). La Techno Parade en France a 19 ans. La majeure partie du public ce samedi avait environ 20 ans, signe que non seulement la Techno Parade a résisté à l’épreuve du temps mais a su convaincre la génération qui a suivi les instigateurs initiaux. Et depuis 1999, le défilé se fait le chef de file des idéaux défendus dans de nombreux festivals en attirant un public bien différent des manifestations musicales plus classiques, mêlant la gratuité, les mixités ethniques, de genres, de sexes et d’orientations sexuelles. La liberté de circulation propre à ce genre d’évènements – l’individu choisit le style musical qu’il préfère, l’endroit où il veut l’écouter, pendant combien de temps et avec qui en suivant tour à tour un char ou un autre – est aussi importante.

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© Ulysse guttmann pour l’alter ego/apj

La Techno Parade connaît un succès grandissant à chaque édition : 200.000 personnes étaient présentes durant les premières années et jusqu’à 400.000 en 2016 (chiffres de technoparade.fr). La Techno Parade est une manifestation internationale importée en France il y a presque 20 ans. Cet aspect international a permis la tradition de “pays invités” qui amènent leur propre char pour faire partager la musique techno de chez eux. Cette année, 10 chars étaient présents et, la Bolivie étant le pays invité d’honneur, le char Bogota Club a profité d’une exposition particulière. Idem pour le char « We are Tunisia » et « Sound of Carthage » qui représentaient la Tunisie. Étaient présents également les chars labellisés Haribo et NRJ&SAM (prévention sécurité routière). Les chars « Le Navire ENSTA » et « Rock the Beat » qui représentaient chacun leurs écoles (respectivement l’ENSTA et Telecom Sud Paris). Enfin des acteurs de la scène techno mondiale comme le char « Hardpulz », « Festimov », « Urban Warrior » et « Le char breton ».

Le combat politique est avant tout porté par la construction même de la manifestation

La Techno Parade est également un évènement politique. D’une part, grâce aux interventions d’ « Eau de Paris » qui a distribué de l’eau recyclée (eau de la Seine et de la Marne) et sensibilisé à la réduction des déchets d’emballage. D’autre part, avec l’action de « Fêtez clairs » présente pour informer sur les risques des festivals et porter assistance pendant la parade ; cependant l’aspect politique de la Techno Parade se décline par bien d’autres aspects. On note notamment la présence d’Act Up sur les bords de la parade (NDLR : Je vous conseille le film 120 Battements par minute), association éminemment politique, qui lutte contre la propagation du SIDA et ses conséquences. Néanmoins, le combat politique est avant tout porté par la construction même de la manifestation. La Techno Parade est un espace d’expression corporelle libre, et si cela peut sembler anodin, ça ne l’est pas. Il n’existe quasiment pas d’espace public dédié à l’expression corporelle, celle qui permet d’engager les corps en dehors des normes sociales établies, hormis les boîtes de nuit et les clubs de danse. Tous deux sont des espaces régulés dès l’entrée par la discrimination physique, vestimentaire ou sociale. De même, les clubs de danse sont très genrés, souvent malgré eux. « Certaines fédérations sont très féminisées, comme la danse (90 %) » nous dit le Rapport d’information du Sénat. Or à la Techno Parade, on peut voir une meilleure répartition des sexes, même s’il me semble personnellement avoir croisé plus d’hommes que de femmes. Ce qui est certain est que si l’espace est plus masculin, il n’est pas plus masculinisé pour autant. L’espace est très peu genré pour plusieurs raisons : les déguisements qui brisent l’uniforme masculin et/ou féminin, la nudité partielle (beaucoup d’hommes et de femmes en partie nus et rien de choquant) et un aspect inclusif sur les questions de genres avec une surreprésentation de la communauté LGBTQ+.

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© ulysse guttmann pour l’alter ego/apj

En tant que novice, ce fut un moment d’expression corporelle et orale, des discussions et des danses banales dans un cadre exceptionnel. Un cadre fait du Louvre et de plusieurs murs de son, fait de confettis et de béton. C’est aussi la prise de conscience qu’il existe une infinité de cercles que je ne connais pas et qui produisent leur propre culture en marge de la société. Des cercles sur lesquels je ne veux pas agir, parce qu’ils sont très bien comme ils sont.

image de couverture : © ulysse guttmann pour l’alter ego/apj