La file d’attente interminable s’étend le long de la Seine depuis maintenant quelques heures. En ce jeudi soir, le Quai d’Austerlitz connaît une affluence inhabituelle, signe que l’événement qui s’y prépare ne l’est aucunement. Annoncé une dizaine de jours auparavant, le showcase de présentation du nouvel album d’Hugo TSR a été victime de son succès, si bien qu’une partie de la foule n’aura pas le privilège de découvrir en premières loges les pistes d’un opus dont les prémices datent de juin 2016, avec la sortie du clip « Là-haut », culminant à ce jour à 10 millions de vues sur YouTube.

© Hugo TSR
© Hugo TSR

Hugo, le roi des punchlines

Comme nous l’illustre cet attroupement immesurable, la sortie de « Tant qu’on est là » n’est pas vraiment semblable à celle des précédents albums d’Hugo, tant celui-ci est attendu par une communauté grandissante qui s’est largement amplifiée lors de ces trois ou quatre dernières années. Aux antipodes du rap skyrockisé, le « roi des punchlines » nous livre un album peu novateur mais toujours aussi énergique, enivrant, un tantinet réprobateur et aux instrus agréablement mélodiques, permettant au rappeur de mettre définitivement en évidence ses talents de beatmaker. Tour d’horizon des morceaux marquants de ce nouveau bijou.

Si tout le monde fait de la merde pourquoi s’aligner ? Toujours sur la brèche j’fais ce que j’aime y’a de quoi saliver. J’suis pas sur leur compil’, j’suis en combi où est ma fusée ?

Autour de moi – Hugo TSR

Une hymne à la vie de quartier et au rap indépendant

En solo ou avec le TSR Crew, Hugo a toujours fait de la vie de la rue, et de son quotidien monotone un thème de prédilection. Bien que celui-ci y trouve son apothéose dans Fenêtre sur rue, de l’album du même nom, ou encore avec Ici sur l’album « Passage flouté », certains morceaux du nouvel album ne sont pas en reste. En premier lieu La cage, véritable ode à la cage d’escalier, lieu de rendez-vous, de trafic, de partage ou d’inspiration pour Hugo, dans lequel il se retrouve piégé dans une routine inévitable au fil des années. Bien qu’il apprécie sa ville et son arrondissement, Hugo TSR aurait aimé entrevoir un avenir ailleurs mais cette perspective de fuite n’en est que vaine. Avec le son Là-haut et le clip qui lui est associé, la donne change quelque peu et le rappeur propose une vision beaucoup plus esthétique et harmonieuse au 18ème arrondissement,

18ème merveille du monde, ne cherchez plus les jardins suspendus

Le tout sur une instru mélancolique aux accents asiatiques qui donne illico l’envie de prendre le premier métro pour Abbesses. Bien évidemment, et comme dans l’ensemble de sa discographie, Hugo décrit toujours autant le quotidien nauséabond des habitants du nord de Paris qui baignent dans la violence urbaine et les substances illicites depuis le plus jeune âge. La recette de son originalité s’inscrit également sur le lien étroit qu’il entretient avec la scène underground et indépendante du rap, pleinement assumée.

Tu sais que mon son n’a pas sa place à la techno parade

disait-il déjà en 2008 sur le morceau Objectif Lune. À bientôt 33 ans, son talent indiscutable aurait pu s’étendre à un large public plus rapidement si Hugo TSR avait répondu favorablement aux sirènes des maisons de disque. Cette revendication semble être davantage présente sur cet album, comme si l’explosion de son succès tardif avait réveillé des aspirations revanchardes. Hugo est en marge d’une raposphère qui contrôlent les tendances, et qui créent des rappeurs clonés aux discours identiques. Lui reste fidèle à sa marque de fabrique qui lui est distinctive depuis ses premiers enregistrements, soit un flow inchangé sur instrus old-school réalisées par ses propres soins.

Cette notion d’indépendance est un thème qui traverse l’album de long en large et atteint son zénith avec En marge, sixième piste de l’album où Hugo dépeint sa marginalité face au monde du rap et face au conformisme propre aux sociétés occidentales, phénomène qu’il abordera également dans la suite de l’album.

J’évite le soleil, rester dans l’ombre c’est mon fardeau, petit bloc de glace fait trembler les gros paquebots   

Iceberg – Hugo TSR                                              

Le TSR Crew c’est la guerre j’m’en bats les steaks d’Urban Peace

Autour de moi – Hugo TSR

Dénoncer les travers de l’homme et une jeunesse trop éphémère

Les morceaux à thème unique ne sont pas nombreux dans la playlist d’Hugo TSR et cela serait regrettable de ne pas s’y attarder. Dans l’album précédent, tandis que Dojo rattachait la violence de la rue aux sports de combats asiatiques, Dégradation relatait les enjeux de la vie de taggeur, seconde passion d’Hugo. Ici avec l’album « Tant qu’on est là », le thème unique abordé dans le morceau Pauvre roi est tout autre. À la manière d’un Orelsan dans Un gros poisson dans une petite mare, Hugo pose le portrait de plusieurs personnages que tout oppose pour les rapprocher autour d’une défaillance commune : leur cupidité. Alors que les profils sont socialement opposés, tous ces personnages sont intimement liés pour ne former qu’un cercle vicieux donnant lieu un équilibre général glaçant. À découvrir par vous-mêmes.

Pauvre roi est riche mais il n’a rien à offrir, pauvre roi d’un désert, d’un royaume vide…

Pauvre roi – Hugo TSR

Mon coup de cœur personnel ne se tourne cependant pas vers les morceaux cités précédemment. Loin d’être le plus abouti techniquement, Les vieux de mon âge est pour autant, selon moi, le morceau le plus intéressant de l’album. Sur une instru pianotée, Hugo décrit une jeunesse devenue mature prématurément et qui se soumet aux lois disciplinées et bien pensantes d’une société manipulatrice et matérialiste. Le début du son est précédé d’un extrait du film « Libre et Assoupi » de Benjamin Guedj dans lequel on suit les péripéties de Sébastien, bientôt trentenaire, qui refuse d’entrer dans la vie active sous peine d’y perdre sa liberté et son innocence. Hugo est très critique avec cette population bien ancrée dans le moule du monde du travail, leur petit confort rassurant et peu fantaisiste. Le rappeur les perçoit comme arrogants, méprisants, mais surtout comme des imposteurs qui se cachent derrière une bonne conscience :

Ils jouent les écolos avec leur poubelle jaune, que d’la frime, ça joue les activistes avec un Big Mac, coca frites .

Les vieux de mon âge – Hugo TSR

Cependant s’il juge ces gens comme ternes et sans personnalité, il n’exclut pas l’hypothèse que lui non plus n’est pas exempt de tout reproche :

Ces vieux de mon âge, qu’ils aient vingt piges ou trente piges, ils ont vieilli vite ou bien, c’est moi qui refuse de grandir.

Hugo relativise et entrevoit l’éventualité d’un déficit de maturité personnel auquel chaque jeune d’aujourd’hui pourrait s’identifier. Les vieux de mon âge est un morceau intriguant car il présage le chemin que nous serons amenés à prendre nous (ou pas d’ailleurs), en tant que jeunes, et la nécessité de grandir vite en évitant de penser à la désillusion d’une jeunesse trop éphémère. Le morceau se conclut par une interview de Jean-Pierre Mocky, réalisateur indépendant et donc alter ego de Hugo TSR dans le monde du cinéma.

Il est évident que Hugo se sert de ce son une nouvelle fois pour clamer haut et fort sa liberté artistique et professionnelle, qu’il garde précieusement aux dépends de la grande majorité de la population, malheureusement soumise au conformisme imposé.

Hugo TSR nous a toujours habitué à sortir des projets aboutis, sensés, harmonisant flow rapide et instrus envoûtantes. « Tant qu’on est là » ne déroge pas à la règle et, sans être révolutionnaire, accentue encore plus la place de choix du rappeur dans le paysage du rap francophone. On regrettera tout de même le manque de punchlines politiques et la non-présence d’un morceau à dominante historique comme l’avait pu être « Eldorado » dans Fenêtre sur rue. L’album compense ce manque par des productions aussi mélodiques qu’entraînantes, une technique de flow irréprochable et la description crue, réaliste et acerbe d’un environnement ambiant critiquable. Dans son style atypique, Hugo confirme que le rap indépendant peut avoir de l’avenir, à l’ombre des hits commerciaux. Soyons optimistes, Hugo vaincra tant que vous serez là pour l’écouter.

Playlist

Image de couverture : © Hugo TSR