Nicolas Gavino est un tout jeune artiste bordelais plutôt atypique. En effet, photographe depuis seulement quatre ans, il s’est fait remarquer du grand public et des médias de part ses photos et ses courts métrages, qui tentent une immersion dans une profonde intimité : la sienne et celle de ces modèles. Rencontre.

Nicolas Gavino - © Camille Tinon pour L’Alter Ego/APJ
Nicolas Gavino – © Camille Tinon pour L’Alter Ego/APJ

À l’ère du tout numérique, des appareils photographiques perfectionnés et des retouches, tu as fait le choix de l’argentique, qui laisse une grande part d’aléatoire au résultat final. Pourquoi ?

« C’est juste un choix esthétique et la manière de prendre des photos qui me convient le mieux, ni plus ni moins. Puis, je trouve qu’avec seulement 36 poses, le choix est réduit. C’est bâteau de dire cela, mais c’est super confortable de ne pas avoir le choix . On peut « rater ». Du coup, j’accepte plus l’accident. Même si l’idée de « rater » est subjective…

Ceci dit, entre le numérique et l’argentique, peu importe : en ce moment je photographie sur pellicule des agrandissements d’écran Snapchat… »

#nicolasgavino

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Ta façon de faire du nu est assez particulière. Un nu peu sexualisé, on aperçoit les visages, les cheveux… Est-ce une volonté de donner une identité aux modèles, de ré-humaniser le nu ?

« Il y a eu beaucoup trop de nu. Aujourd’hui c’est peut être plus intéressant de faire du nu dénué de toute sexualité. Le nu sexualisé ne m’intéresse plus du tout, et encore moins les nus féminins. Je ne ferai plus jamais de ma vie des photos de filles dans un contexte sexy ou sexuel. En vérité, j’aime donner un côté tragique et narratif à mes photos. Par exemple, la question du sacré me passionne énormément.

Et c’est vrai qu’aujourd’hui, je suis plus attiré par les hommes et un aspect plus abstrait ou contemplatif des choses. »

#nicolasgavino #biarritz with @rouge_vedette

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Tes photos peuvent parfois paraître choquantes. Pourtant, on ne voit aucun commentaire négatif, voir insultant sur les réseaux sociaux sur lesquelles tu es présent. Comment tu expliques cela ?

« Je pense que ce qui me sauve c’est l’aspect poétique. On peut montrer beaucoup de choses grâce à la poésie.

Même en privé je n’ai jamais eu de commentaire haineux. Chacun est différent, ce qui est choquant pour l’un ne le sera pas pour l’autre.

On se projette sans cesse sur n’importe quoi, un vêtement, un parfum, une personne, c’est un vrai chaos. Par exemple, le weekend dernier j’ai rencontré une fille qui m’a invité dans l’Airbnb qu’elle louait. On buvait, on se séduisait, on passait une vraie bonne soirée. Et là… en pleine conversation elle s’est levée et a sorti une endive crue de son frigo qu’elle a croquée à pleines dents. Cela m’a complètement refroidi. Et je ne sais pas ce que j’ai projeté, mais j’étais choqué et je suis parti. »

Maylis's Flying #nicolasgavino

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Tes photos ont plutôt du succès sur Instagram ! Comment vis-tu ta récente notoriété ?

« Je n’ai pas vraiment de notoriété. J’essaye d’être le plus sincère avec ce que je souhaite faire. Si les gens aiment bien, tant mieux mais ça s’arrête là.

Par exemple, sur Instagram, je m’amuse beaucoup à voir le nombre de mes followers descendre quand je mets des photos d’hommes. »

https://www.instagram.com/p/BKxjX5Kh8bL/?hl=fr&taken-by=nicolasgavino

Tu expliquais dans 10 Point 15 être « tombé dans le piège de faire juste des images de jolies filles » au début de ta carrière, puis tu as décidé « d’appuyer là où tu avais peur d’aller ». Mais où as-tu peur d’aller ?

« Cela fait un peu mystique ainsi dit mais comme tout le monde je souhaite juste avancer, être le plus radical possible, et la route est encore longue. J’aimerais bien sortir de la photographie qui est un médium parfois limité et trop évident. »

Nicolas Gavino - © Camille Tinon pour L’Alter Ego/APJ
Nicolas Gavino – © Camille Tinon pour L’Alter Ego/APJ

Tes photos montrent souvent des scènes de grande intimité… Comment parviens-tu à t’immiscer au plus profond de l’intime de tes modèles ?

« Il faut savoir que mes modèles sont avant tout des amis. Photographier quelqu’un que l’on ne connait pas demande beaucoup plus d’énergie car il faut créer l’ambiance souhaitée et porter le moment.

Puis, il y a longtemps, les filles me terrifiaient. Mais j’ai appris grâce à des personnes incroyables « à faire des rencontres dans la rue » (attention, je ne parle pas d’être un gros lourd nuisible). Mais pour faire simple, si tu veux mettre à l’aise une personne que tu ne connais  que depuis deux minutes, parles-lui comme si tu la connaissais depuis 10 ans – en respectant le contexte.

Cette période d’expériences a duré cinq ans. J’ai dû aborder des milliers de personnes. C’était assez intéressant comme époque, car il y avait cette espèce de dualité entre le fait que je fasse des photos de femmes nues et que d’un autre côté elles me terrorisaient.

Mais maintenant j’ai totalement réglé le problème. Socialement tout va très bien… Ceci dit, cela restait une peur très cool (rires). »

Ep.03 "SILVER" Single and Unique Exemplar #nicolasgavino #self #book

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Dans tes books, tu produis un grand travail post-impression en adoptant presque la posture du plasticien…

« Oui j’essaye de plus en plus. Je trouve qu’à l’ère du numérique aujourd’hui, il y a des vertus  à imprimer ses photos dans un livre. En ce moment je prépare une collection de livres qui seront imprimés en un seul et unique exemplaire. Le premier s’appellera « Wet Book » : avant d’être présenté il sera plongé dans l’eau. Et en tournant les pages, le son du papier humidifié produira une sorte de livre ASMR. (1) »

As-tu des inspirations ?

« En ce moment j’aime bien les installations « d’archéologie futuriste » ou les oeuvres  de Dirk Breackman et Richard Serra. La question du sacré m’intrigue beaucoup aussi, c’est un sujet central. On traverse une période en transition, je n’ai pas la formation pour comprendre philosophiquement toute la subtilité et c’est une vraie frustration. Mais soyons honnêtes : l’art religieux est l’oeuvre la plus aboutie sur le fond et sur la forme.

Si je devais résumer mes inspirations ce serait donc plus des choses comme cela, liées aux sentiments, à la perception. »

https://www.instagram.com/p/BFtJl2LAPN5/?hl=fr&taken-by=nicolasgavino

Dans une interview que tu as accordée à OpenMinded, tu expliquais t’intéresser à la nudité et à la mort. Pourquoi avoir choisi ces thèmes ?

« C’était par rapport à quelques textes de Georges Bataille (2) qui a beaucoup travaillé là-dessus. Par exemple il disait que le sexe et la mort étaient une même chose. Mais aujourd’hui ce thème ne me parle plus vraiment. J’ai effacé une grande partie de ces images il y a peu. »

Nous avons visionné ton dernier court métrage : Phone Memory. Une explication ?

« C’était l’hiver, je m’ennuyais profondément, j’ai alors décidé de faire ce film. C’est juste une petite vidéo réalisée avec des messages téléphoniques mis bout à bout. En toute honnêteté, j’adorerais faire du cinéma, mais cela m’effraie terriblement ! Ce petit clip est un modeste premier pas, on va dire… »

Il y a une omniprésence des smartphones dans tes oeuvres, que ce soit le court-métrage ou la photo. Tu ne trouves pas ?

« Oui tu as raison. C’est surement l’intimité du téléphone, cet appareil que l’on possède tous, qui me plait, plus que l’objet en lui-même.

Toutes ces lumières d’écran qui éclairent les visages, ou qui sont présents dans les concerts, c’est très poétique. Le téléphone est une sorte de religion froide. »

#nicolasgavino #selfie

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Et maintenant, quels projets as-tu en tête ?

« Je pense que je vais approfondir la vidéo, en commençant par un court-métrage. Et j’ai un autre projet : j’ai installé un logiciel qui enregistre toutes mes conversations téléphoniques, on verra ce que ça peut donner. Et bien sûr continuer à faire des images…

Je veux ainsi partir vers des oeuvres beaucoup plus abstraites et sombres. »

Nicolas Gavino - © Camille Tinon pour L’Alter Ego/APJ
Nicolas Gavino – © Camille Tinon pour L’Alter Ego/APJ

As-tu déjà eu l’idée d’exposer tes photos ?

« J’ai eu des propositions mais je n’ai encore jamais fait d’expositions de ma vie. Pour te dire la vérité, j’attends d’avoir quelque chose de pertinent à proposer. J’aimerais beaucoup faire un projet  dans un endroit désert de nuit, ou à Pompeï…!  Mais des photos encadrées dans une galerie blanche, cela ne m’inspire pas trop. »

Quel message souhaites-tu faire passer à travers tes travaux ?

« Je n’ai pas de messages à transmettre. J’ai des idées et des raisons très personnelles de faire ces images.

Ce qui me plaît c’est ce que vous pensez, vous. Je n’aime pas trop m’expliquer et pour être honnête je ne sais même pas si j’en ai envie.  Je trouve que cela nuit énormément de donner de l’intellectuel à mes oeuvres. Je n’y vois pas l’intérêt. Quand on dit au public ce qu’on a voulu montrer avant qu’il ne puisse voir notre travail, il a bien moins de chance d’être touché, de s’identifier : c’est dommage.

Je ne sais plus quel critique d’art disait «  Peu importe que ce soit de la peinture, de l’installation, de la performance, du concept etc… car chaque artiste fait un auto-portrait ». »

Sincères remerciements à Nicolas Gavino pour avoir accepté cette interview.

(1) Concept apparu en 2008 qui se base sur des « déclencheurs » : des stimuli sensoriels qui facilitent la relaxation. Les stimuli auditifs sont particulièrement répandus, il peut s’agir par exemple de murmures, du bruit d’une brosse, de pages qui se tournent…

(2) Georges Bataille est un écrivain, philosophe français.

image de couverture : ©