Le vendredi 11 août 2017, l’ONG allemande « Sea-Eye », œuvrant en mer Méditerranée pour le sauvetage des migrants, a annoncé sur sa page Facebook être en route pour secourir le C-Star, navire affrété par des militants du groupe d’extrême-droite Génération Identitaire en mission pour… saboter les opérations de sauvetage. Quelques heures plus tard, l’équipage du C-Star a nié avoir émis un quelconque signal de détresse justifiant une aide extérieure : « Le C-Star a développé un léger problème technique durant la nuit. Afin de le régler avant que le bateau n’entre dans la zone SAR (*SAR = search and rescue) et navigue près d’autres vaisseaux, le moteur principal a été stoppé. Cela signifie que selon la convention COLREG, le bateau est considéré comme « non commandé », et que cette information a été envoyée aux bateaux environnants, selon le respect de la loi. » La mission Defend Europe, soutenue par des piliers du Ku Klux Klan, a été financée par un système de crowdfunding : d’abord sur PayPal puis sur WeSearchr, les deux cagnottes ont conjointement permis de récolter la modique somme de 220 000 euros. Début juillet, les activistes qui souhaitent « remplacer les politiciens inactifs » sont partis de Djibouti pour « sauver l’Europe ».

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Publication Sea-eye du 11 août 2017 – © Sea-eye / Facebook

Sauver l’Europe, oui mais… de quoi ?

« Vous ne ferez pas de l’Europe votre foyer », le message est clair. Génération Identitaire et ses antennes autrichienne, allemande et italienne ont décidé d’aller au bout de leurs idéaux : empêcher les réfugiés d’atteindre les terres européennes et les reconduire en Afrique. Véritable groupement militant, ils diffusent depuis des mois ce qu’ils nomment leur « déclaration de guerre » : « Nous sommes la génération de la fracture ethnique, de la faillite totale du vivre-ensemble, du métissage imposé », « nous avons cessé de croire que Kader pouvait être notre frère, la planète notre village, et l’humanité notre famille ». Des opinions résolument d’extrême-droite, des propos violents et dont le but affiché est de faire peur : « Nous, Européens, allons devenir une minorité sur nos terres natales », « la fermeture de la route méditerranéenne est la seule façon de défendre l’Europe et de sauver des vies ». Leur objectif est double, saboter le travail des ONG présentes sur place telles que Médecins Sans Frontières (MSF) ou bien encore Sea-Eye, et prouver au reste du monde leurs théories complotistes selon lesquelles les grosses fortunes mondiales, telles que celle de George Soros, financeraient l’immigration avec les grâces des hommes et femmes politiques. À ce titre, ils se sentent investis d’une mission de sauvetage de l’Europe et estiment devoir « stopper l’invasion ». Tout un programme.

Pour parvenir à leurs fins, ils reconduisent les migrants en Afrique dans le but d’empêcher les associations de les recueillir et, par la suite, de les répartir entre les différents centres d’accueil en Europe.

Au travers des réseaux sociaux, ils diffusent leurs messages en temps réel, communiquant sur l’évolution de leurs actions. Ils affirment aujourd’hui être à l’initiative d’une baisse de 76% du nombre de migrants ayant traversé la Méditerranée depuis la Libye, information bien entendu erronée. La réalité des faits est toute autre : le communiqué publié par le collectif met en évidence un nombre qui ne concerne qu’une période de 10 jours, comparé au nombre de traversées à la même période en 2016. Le coordinateur des missions de Médecins Sans Frontières (MSF), Stefano Argenziano, a confirmé qu’il y a « globalement à peu près autant de migrants qui traversent la Méditerranée depuis la Libye cette année qu’en 2016 ». Cette manipulation des chiffres a clairement valeur de propagande : plus leurs résultats paraîtront importants, plus leur mouvement aura du poids sur la scène européenne, voire mondiale.

PALERMO, ITALY - 2016/10/05: Over 1,000 African migrants arrive at the port of Palermo. The migrants were rescued by a crew on a Doctors Without Borders ship. By tomorrow, over 6,000 African migrants in total are expected to land in other ports throughout Italy. (Photo by Antonio Melita/Pacific Press/LightRocket via Getty Images)
© Antonio Melita/Pacific Press/LightRocket via Getty Images

Venir en aide à son antagoniste, devoir humain ou bon coup de com’ ?

Le message de l’ONG Sea-Eye, affirmant qu’elle a été mandatée par les autorités maritimes européennes pour aller porter secours à un « navire nazi », a été relayé massivement sur les réseaux sociaux. Les internautes ont alors loué la bravoure et l’humanité des hommes et femmes ayant affrétés le navire d’aide aux réfugiés : ce à quoi ils ont répondu qu’ « aider les navires en détresse est le devoir de tous en mer, sans distinction de leur origine, de leur couleur de peau, de leur religion ou de leurs convictions ». Le C-Star a refusé l’aide qui lui était apportée. Les adhérents à Génération Identitaire ont donc accusé l’ONG Sea-Eye de vouloir simplement se faire de la publicité en discréditant leur adversaire. Au contraire, la volonté de l’ONG de venir en aide à ceux qui sont initialement venus saboter leur mission entre parfaitement en adéquation avec leurs idéaux. Secourir des êtres humains, indépendamment de la religion, des convictions, de l’origine (etc…) fait partie des fondements de l’association, de ses valeurs intrinsèques. Le respect de la personne humaine induit, pour eux, l’idée de faire abstraction de toutes les différences qui pourraient, dans un autre contexte, les opposer. Et cela est tout à leur honneur.

Malheureusement, ce genre d’informations journalières représente un risque certain : l’hypermédiatisation de Defend Europe et, plus généralement, de Génération Identitaire. La mission qu’ils ont choisi d’entreprendre au large de la Libye est l’illustration même d’une nouvelle forme de radicalité, plus forte, d’un militantisme davantage violent et le signe indéniable d’un durcissement des opinions politiques chez certains jeunes, plus à même de fréquenter les partis extrémistes de droite. En grossissant leurs prétendus résultats et en diffusant des messages virulents anti-réfugiés, ils attirent une quantité importante d’internautes susceptibles d’apprécier cette nouvelle forme d’activisme.

Le chalutier du collectif n’aura finalement patrouillé qu’une courte semaine. Les militants se sont auto-congratulés de leur « succès indiscutable et total » sur les réseaux sociaux, point final d’une propagande xénophobe assumée qui aura tristement profité à l’expansion de leur communauté.

image de couverture : © Alfonso Di Vincenzo/KONTROLAB /LightRocket via Getty Images