Journée de chaleur, aucune activité en vue. Je zappe les chaînes de la télé, espérant tomber sur quelque chose d’intéressant. Hope, dont je lis le synopsis me frappe par sa beauté, ses images déconcertantes. Je me laisse alors emporter par l’histoire qui me tracasse. Je n’arrive pas à comprendre si c’est un film ou un documentaire, je me dis qu’à la rigueur c’est une histoire vraie.

Hope est un film réalisé en 2014 par le réalisateur français, Boris Lojkine. Le film raconte la migration d’un homme camerounais vers l’Europe qui fait la rencontre d’une femme nigériane, Hope, qui va bouleverser son destin.

23h, fin du film, larmes, étonnement, incompréhension, puis finalement lassitude. Le réel m’a tué. Désespérée, j’envoie un message au réalisateur en lui expliquant ne pas comprendre son œuvre, plein de questions me passent par la tête, je lui propose alors une interview afin de mieux saisir son film. En relisant mon message maladroit et intrusif, je me rassure en me disant qu’il ne me répondra jamais. Le lendemain, je reçois un message de confirmation. L’interview est programmée.

Boris Lodjkin - © L'Alter Ego/APJ
Boris Lodjkin – © Gabikai pour L’Alter Ego/APJ

Comment vous est venue l’idée de faire ce film ?

« Tout simplement en lisant le journal : les migrants, tout le monde en entend parler. Mais un des premiers trucs qui m’a vraiment donné envie de le faire est un livre de photos, Kingsley de Olivier Jobard qui suit un migrant camerounais jusqu’à Paris. Ce livre a vraiment cristallisé pour moi mon désir de réaliser ce film. Ce qui me donnait envie était de prouver à quel point ces voyages étaient incroyables. Il y a vraiment quelque chose dans ces derniers qui m’a fasciné. C’est là que je me suis dit que c’était le type de cinéma que j’avais envie de faire. »

Vous étiez déjà allé en Afrique auparavant ?

« Oui, j’allais en Afrique mais je ne travaillais pas sur ces sujets là, ça ne s’était jamais présenté. J’étais allé au Sénégal et en République Démocratique du Congo (RDC), où d’ailleurs j’avais un projet de documentaire qui ne s’est pas réalisé parce qu’il était trop compliqué. Cette expérience congolaise a été la clé pour moi, pour comprendre, parler aux gens, même si je suis tout blanc et que je ne peux pas le cacher. On peut nouer des liens et faire tomber les premières barrières de méfiances. »

Quel était l’intérêt de ce long métrage ?

« C’est mon premier film de fiction, j’étais dans une démarche de passage du documentaire à la fiction, je voulais chercher du romanesque, de l’émotion. J’avais le sentiment que ces voyages répondaient à ce que je voulais faire, un cinéma qui unit deux choses différentes qui sont d’une part, une très grande attention au réel, « le cinéma du réel » proche du documentaire, d’un regard anthropologique, d’une communauté, et d’autre part une vraie envie de romanesque, presque d’épique, d’épopée, quelque chose de plus grand que nos petites vies bien normées d’européens bien tranquilles – la mienne en tout cas. »

Mon but premier est de raconter une aventure.

Boris Lojkine, réalisateur du film « Hope »

Votre but était en quelque sorte de faire tomber les masques ?

« Non, c’est une manière politique de voir les choses. Mon but premier est de raconter une aventure. Les migrants ne s’appellent pas « migrants » mais “aventuriers”, c’est comme ça qu’ils se désignent. De fait, c’est vraiment les aventuriers des temps modernes. Si on regarde un siècle en arrière, l’aventure c’est le Blanc qui va aller au bout du monde plus ou moins aux marges de l’entreprise coloniale. Aujourd’hui, l’aventure ce sont les hommes et femmes qui viennent du sud, sans papiers, leur voyage devient une vraie aventure. Sans fabriquer des histoires, rien qu’avec le réel, on a tout de suite du romanesque haut en couleurs, très fort, c’est pour ça que vous avez pleuré. »

Qu’est-ce que vous attendiez de la sortie de film ? Combien de temps ça vous a pris pour le concevoir ?

« Ça m’a pris énormément de temps, ça a dû me prendre cinq, six ans. Le temps le plus long est celui de l’écriture, de la conception. C’est un temps nécessaire, ce n’est pas juste écrire, sinon écrire un scénario c’est rapide, c’est un week-end, voire deux semaines mais pendant ce temps on se cherche : qui est-on comme cinéaste ? Quel style est le nôtre ? Dans mon cas, ce qui a pris du temps, c’est l’histoire. Le sujet était passionnant mais le sujet n’est pas une histoire. C’est tout le temps qu’il m’a fallu pour comprendre que j’allais raconter l’histoire d’un couple. »

Ne cherche pas à savoir d’où vient le vent, dis-toi seulement qu’il souffle.

 « HOPE », réalisé par boris loskine

Comment avez-vous présenté votre histoire aux acteurs ? Comment s’est déroulé le casting ?

« Le casting a été assez long. La démarche n’était pas classique, je recherchais les grands comme les petits rôles, ce temps m’a permis d’en apprendre davantage. L’importance de l’origine des acteurs n’a été une décision pertinente qu’une fois sur place. Quand j’écrivais le scénario en France, la différence d’origines n’avait pas réellement d’intérêt ; quand je suis allé là-bas, j’ai compris. Ensuite, j’ai décidé de faire un casting sauvage, de ne pas prendre des acteurs d’ici, des acteurs qui ont fait le conservatoire et qui parlent correctement français, à qui on va demander de prendre l’accent, ça n’aurait pas de sens. Il me semblait plus cohérent de tourner avec des gens repérés dans le milieu de la migration. »

Qu’est-ce qu’un Chairman ?

« C’est le leader d’un ghetto. Le ghetto est un endroit dans lequel on se réfugie, souvent en marge de la ville, ça peut être une ferme abandonnée, un chantier, une maison dans un quartier populaire, un campement. Mais c’est un endroit dans lequel on se réunit. Le ghetto est toujours national, par origine, le ghetto des Africains n’existe que pour ceux qui le regardent de l’extérieur. Il y a les ghettos des Nigérians, Camerounais, Maliens… Il y a une vraie structure, chaque ghetto a un gouvernement et le gouvernement a un chairman, un président, qui dirige et qui est « choisi » par la communauté. Ils reproduisent tous les termes politiques, avec dans le gouvernement un vice-chairman, un chief of defense chez les Nigérians équivalent de commissaire chez les Camerounais, qui fait l’ordre avec ses policiers et les défenses pour les Nigérians. On retrouve aussi le guideman, c’est celui qui amène les convois depuis le pays jusqu’au Maroc, mais aussi le connexion man qui va organiser la connexion* avec la police et les marocains. La première chose que l’on construit dans un ghetto est la prison. Celui qui fait le fuck up** est jeté en prison. C’est à la fois très dictatorial, avec violence mais en même temps compréhensible au regard de la situation. Le chairman est là pour décider de la route, mais c’est surtout un raquetteur. Le chairman nigérian de Marnia était le chairman des chairmans qu’on appelait le King. Lorsqu’un convoi arrive, le guide du convoi doit payer au chairman ce qu’il doit au réseau qui l’accueille. Le chairman va en profiter pour vérifier s’il n’y a pas des filles dans le convoi, « Drop three », signifiant « tu me laisses trois filles ». Soit on prend les plus belles filles soit ceux qui ont de l’argent, pour leur mettre la pression. Le chairman va voyager sur le dos des personnes sur lesquelles il exerce une pression. C’est un système qui tourne. Ils ont même écrit une constitution. Elle consiste à organiser un roulement sur 6 mois de tous les gouvernements et chairmans afin de faire régner la paix et assurer la continuation du business.

C’est un monde privé, raconté nulle part. C’est vraiment le monde des Blacks entre eux, ils ne racontent pas ça à quelqu’un de l’extérieur, à un journaliste. On sert toujours la même soupe aux journalistes, ce n’est pas pour dire que c’est faux, mais on « whitise » le discours, on sert ce que le Blanc veut, le reste ça ne l’intéresse pas. C’est ce qui m’a fasciné le plus, ce monde de l’intérieur qui est totalement méconnu et qui est dingue. Arriver à faire comprendre ça au spectateur français n’est pas simple, mais je crois qu’on y arrive avec le film. »

L’aventure, c’est une place.

Boris LOJKINE, RÉALISATEUR DU FILM « HOPE »

© Gabikai pour L'ALTER EGO/APJ
© Gabikai pour L’ALTER EGO/APJ

Quelle est l’image de la femme renvoyée dans votre film ?

« Le film raconte une seule chose, la condition des femmes sur la route. Le vrai suspense du film est de savoir si Léonard va larguer Hope au bout du chemin ou s’il va se passer quelque chose entre eux, s’il va être capable de regarder cette femme autrement qu’un objet ou comme quelque chose qui va lui rapporter. Tout l’enjeu du film est là, dans le fait que Leonard s’ouvre à une forme d’humanité, où chacun sauve sa peau. Il y a une maxime sur la route « L’aventure, c’est une place ». Ils se la disent souvent pour se durcir. Ce n’est pas égoïste mais le voyage a des enjeux tellement importants qu’il n’y a pas de place pour autre chose.

Tout tourne autour de la question de la femme. J’en ai rencontré beaucoup des Congolaises, des Camerounaises, des Nigérianes, toutes étaient marquées, presque toutes s’étaient prostituées en route, d’une manière ou d’une autre. La prostitution peut prendre plein de formes. J’ai posé la question au chairman, « lors du drop three, il n’y a pas des filles qui refusent ? » – il ne comprenait pas ma question. Il me dit « Ah si elles me disent qu’elles ont leurs règles, je dis d’accord, je respecte. ». Elles savent que dès qu’elles sont parties en voyage leur vie est remise entre les mains du réseau, du guide, des passeurs, elles deviennent comme des herbes flottantes, c’est tragique et très émouvant. La réalité est encore plus dure. Parfois elles restent quasi prisonnières d’un homme qui après les jettent. Dans les populations précaires, la femme est précaire au carré. »

Est-ce que cette vision ne souligne justement pas l’idée qu’il y aurait une valeur à la vie ? Léonard n’est finalement plus maître de lui-même ?

« Justement, il reprend sa liberté, il fait quelque chose de magnifique, il s’occupe de cette femme et c’est là qu’il devient pleinement un homme, avant c’était un gamin. C’est intéressant de se mettre dans un univers où tout est à acheter, tout est à vendre, qu’on peut acheter une fille comme ça aux enchères. C’est réellement gore, tout est trafic, business pour faire surgir un brin d’humanité qui a une forme de beauté singulière par ce qu’elle émerge dans cet univers déshumanisé. »

Plusieurs religions et croyances sont abordées dans le film, quel est votre regard sur tout ça ?

« J’ai un regard qui se rapproche de celui d’anthropologue. Le vaudou chez les Nigérians dans tous ces réseaux de prostitution est essentiel. On fait cette cérémonie à toutes les femmes avant qu’elles partent. On leur fait peur avec le « djoudjou » qui est un esprit, une forme de menace. La religion apparaît comme un instrument de pouvoir. La cérémonie de vaudou est mystique mais avant une menace sur le personnage de Hope, on égorge un coq devant elle et elle comprend que si elle s’enfuit elle ou sa famille va avoir de grands problèmes. »

Hope aborde également le racisme entre les Marocains et les Noirs, mais aussi entre les ethnies ?

« Le racisme est hyper fort au Maghreb, il est enraciné depuis longtemps. Traditionnellement pour un Marocain ou un Algérien, un Noir est un esclave. Ça reste très ancré dans les mentalités maghrébines. C’est impossible pour eux d’avoir une copine arabe, les insultes racistes, c’est tout le temps. Ils sont vraiment traqués, même si aujourd’hui dans les grandes villes on voit de plus en plus de Noirs. Il y a la même xénophobie qu’il y a ici mais sans la forme du politiquement correct, qui fait une forme de vernis qui recouvre un tout petit peu ça ; dans la réalité c’est très difficile pour les Noirs. La police les traquent en permanence, ils sont bastonnés et balancés à la frontière. Ce racisme est très violent. »

Il y a une certaine vision de l’Europe qui est montrée ; est ce qu’on peut parler d’un « European Dream » ?

« Carrément, ce n’était pas vraiment l’axe de mon film, mais la seule fois où j’en parle je préfère le traiter de manière comique.

En Europe même le moustique boit du Coca-Cola.

Boris LOJKINE, RÉALISATEUR DU FILM « HOPE »

C’est complètement dingue – presque au sens psychiatrique du terme – les mêmes personnes qui peuvent avoir une connaissance géopolitique précise avec le chômage en Europe, qui savent que les Européens ne sont pas tous riches, vont avoir une pensée à la fois rationnelle et magique de l’Europe. »

*La connexion :  c’est le nom donné au passage en Europe à partir du Maroc

**fuck up : quelqu’un qui fait une faute et qui doit être puni par la communauté

Image de couverture : © Gabikai pour l’alter ego/APJ