L’association Lallab, qui prône le féminisme inclusif et agit pour faire entendre les voix des femmes musulmanes en vue de « lutter contre les oppressions racistes et sexistes », s’est vue jeudi dernier supprimer son annonce de recherche de trois services civiques par l’Agence nationale du service civique pour des motifs plutôt mystérieux. De plus, cette même association subit régulièrement des campagnes de désinformation et de harcèlement de la part d’une frange de la droite et de l’extrême droite.

© Lallab
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L’Agence du service civique aurait-elle alors cédé aux injonctions de la fachosphère ?

Lallab, une association féministe indignée

L’association Lallab, qui a pour objectif de « façonner un monde dans lequel les femmes choisissent en toute liberté les armes de leur émancipation », a posté en août une annonce visant à recruter trois jeunes volontaires dont les missions principales devaient être

de contribuer à l’accompagnement des bénévoles, à l’organisation et à la proposition de différents formats d’événements en lien avec les pôles Formation, Communauté et Déconstruction

Mis en place en 2010, le volontariat de service civique permet à des jeunes âgés de 16 à 25 ans de participer aux missions d’un organisme, en touchant une indemnité mensuelle versée par l’État d’environ 570 euros.

Cependant le mercredi 16 août, à la surprise générale, l’agence du service civique supprime de son site l’annonce de Lallab. La direction de l’association, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions avant de rencontrer ses partenaires et l’agence du service civique, de peur que cela ne leur porte préjudice, reste tout de même dans le doute quant au motif de la suspension de l’annonce.

La difficile défense de l’Agence nationale face à la pression de la fachosphère

L’annonce publiée en partenariat avec Unis Cité* aurait été mise en ligne sans contrôle en amont, Unis Cité bénéficiant de l’agrément permettant de publier des annonces d’elle-même. Nous avons contacté Marie Trellu-Kane, Présidente d’Unis Cité, qui tient à préciser les faits vis-à-vis d’une polémique qui a enflé et appelle à l’apaisement de toute part :

[Suite] à une interpellation, l’État a contrôlé l’annonce, comme c’est son devoir. Il a constaté un problème dans l’annonce. Nous travaillons alors avec Lallab, (une toute récente association) à la reformulation de l’annonce, et les choses vont rentrer dans l’ordre.

Cependant, si on y regarde de plus près, la polémique semble avoir éclaté pour une simple erreur de timing.

Suite à la réponse sur Twitter de l’Agence nationale du service civique à un militant d’extrême droite, puis par communiqué de presse, précisant que les annonces « ont été dépubliées du site le mercredi 16 août dernier, en raison d’un risque de substitution à l’emploi », alors même que la fachosphère venait de s’enflammer en accusant Lallab de proximité avec les Frères musulmans, d’être une association islamiste et communautariste, beaucoup ont pu penser que l’agence venait de céder aux pressions.

Joint par téléphone, Ludovic Abiven, Directeur général de l’Agence du service civique nous assure

 qu’il n’y a pas d’affaire Lallab, c’est une procédure normale de suspension d’annonce comme cela se fait plusieurs centaines de fois par semaine

Mais leur défense sème d’autant plus la confusion que leur décision de suspendre l’annonce intervient en même temps qu’une longue et douloureuse campagne de « désinformation et de cyber-harcèlement » sur les réseaux sociaux de la part d’une partie de la droite et de l’extrême droite, selon les mots de l’association.

Tweet du mouvement le Printemps républicain, lancé en mars 2016 pour « défendre la laïcité ». Mouvement qui avait commencé à s’émouvoir de cette annonce le 14 août, par la voix de son secrétaire général, en accusant Lallab d’être « islamiste » – sans preuve.

Pour autant, le directeur général assure qu’ils n’ont

aucun à priori sur cette association. Seul le contenu de la mission qui pouvait laisser penser qu’il s’agissait de substitution à l‘emploi posait problème, ce que même Unis Cité a concédé

Même si l’agence « dément donner suite aux injonctions et requêtes portées par des mouvements politiques », il nous vient alors une question légitime : l’Agence nationale du service civique aurait-elle supprimé aussi rapidement et sans la moindre justification l’annonce de Lallab, de peur de voir la polémique enfler ? « Assurément non ! », nous répond Ludovic Abiven, qui précise que

l’annonce pourra être republiée une fois les contenus de celle-ci validés et reformulés.

Des associations chrétiennes autorisées : un risque de décrédibilisation de l’Agence

Cette « erreur de timing » pourrait s’avérer coûteuse pour l’Agence du service civique. En effet, une internaute a pointé le fait que la religion ne pose aucun problème quand il s’agit d’annonces concernant des associations chrétiennes, telles que le Comité parisien de l’Association catholique des services pour la jeunesse, ou d’aumôneries de lycées catholiques, ou encore du Secrétariat général de l’Enseignement catholique, selon nos confrères de Libération.

Une internaute interpelle l’Agence du service civique sur Twitter :

Même si le directeur d’agence nous confirme que

le retrait de l’annonce est totalement indépendant de la polémique et que seul l’engagement du jeune importe

la suppression de cette annonce a suffit à faire enflammer la toile en provoquant une série de tweets et réactions d’anonymes qui ont souhaité démontrer leur soutien à l’association Lallab à travers le Hashtag #JeSoutiensLallab. Peu de temps après, le soutien gonfle avec la publication d’une tribune dans Libération datée de mercredi dernier dont de nombreuses personnalités ou associations sont signataires, telles que Benoit Hamon (PS), Act Up Paris ou encore Julien Bayou (EELV).

À ce sujet, la Présidente d’Unis-Cité tient à prendre la défense de l’agence, en martelant que :

Les attaques ne viennent pas de l’Agence du service civique ni de l’État mais d’individus et de groupes qui tiennent des propos accusateurs violents scandaleux.

 Tout en rappelant l’utilité du service civique :

Un dispositif précieux qui permet chaque jour à des milliers de jeunes de toutes origines et confessions de trouver leur place dans la société.

Une campagne de cyberharcèlement et désinformation d’une inquiétante violence

Il est important de noter dans cette polémique Lallab les dégâts conséquents que peuvent causer une campagne de désinformation et de cyberharcèlement comme celles dont Lallab fût à plusieurs reprises victime. Comme le souligne la tribune, l’association est véritablement

victime d’un attirail de cyberviolences : surveillance sur les réseaux sociaux, recherche et diffusion en ligne d’informations privées, menaces de viol, de meurtre, insultes, raids de cyberharceleur·se·s.

Ces méthodes dangereuses et surtout impunies entraînent une banalisation inquiétante de la violence morale et de l’islamophobie, ayant des conséquences psychiques et physiques réelles sur les bénévoles de l’association qui se disent touchés, légitimement par ces attaques.

Alors, comme le concluent les signataires de la tribune :

Nous ne pouvons rester silencieux-sieuses face à un tel acharnement. Se taire serait se rendre complices.

*Unis-Cité est une association créée en 1995 par trois étudiantes de l’ESSEC et une jeune diplômée de l’Université américaine de Yale, qui propose aux jeunes français de s’engager pour une période de leur vie en faveur de l’intérêt général, à proximité de chez eux, notamment dans le cadre du service civique.

image de couverture : © Lallab & © Marcos del Mazo/LightRocket/Getty Images