Après la découverte d’un film si dense et intense que celui qui a remporté cette année le « Grand Prix du jury » du Festival de Cannes, difficile de trouver les mots.

© 121 battements par minute
capture écran – « 120 battements par minute »

Mais au delà des mots, le réalisateur Robin Campillo a également réussi à mettre des images sur une lutte, sur des émotions et des sentiments, sur des frustrations et injustices, qui ont laissé tant de personnes sans voix, et sans vie.

Ainsi, une des scènes nous aidera peut être à illustrer la puissance et l’originalité de cette œuvre cinématographique : Sean. Un des protagonistes de cette histoire. Séropositif. Membre de l’association Act Up-Paris. En regardant par la fenêtre du métro d’une des interminables lignes de la RATP, déclare à ses confrères militants que le sida a changé sa vie, qu’il a l’impression de tout ressentir de façon plus intense. Les couleurs, la musique… Et que chaque matin il profite de cette nouvelle journée que lui offre la vie. Pause. Il reste silencieux trente secondes. Puis il ricane et lance : « Je déconne, c’est toujours aussi dur de se lever le matin ».

Cette scène pourrait paraître anecdotique puisqu’elle se glisse entre les tourbillons captivants créés par les scènes de manifestations plus ou moins violentes ou encore celles de débats foisonnants ou d’actions détonantes qui rythment le film. Mais il s’agit probablement d’une de celles qui renferment au mieux la spécificité d’un long métrage qui n’hésite pas à user de l’autodérision pour traiter d’un sujet tragique, qui est si poétique sans chercher à l’être, et qui nous captive autant par la beauté de ses images que par le feu dans le yeux de ses acteurs.

Difficile donc de trouver les mots. Et difficile, on l’imagine, pour Robin Campillo de trouver le scénario, les images, les acteurs, les dialogues, les musiques qui basculeraient sur écran ce que, plus jeune, il a vécu et/ou observé en tant que militant d’Act Up-Paris dans les années 90. Il révèle d’ailleurs avoir mis beaucoup de temps avant de se lancer dans la réalisation de ce film, qui lui tenait pourtant à cœur depuis des années. Mais le pari est réussi.

Essayons donc nous aussi de mettre des mots sur un film qui nous a pourtant, dans un premier temps, ébahi.

Un film informatif…

Le sida se transmet par le sperme et par le sang.
La prévention se transmet par la bouche, les yeux et les oreilles.
La solidarité se transmet par le cœur.

Philippe Geluck (Le tour du chat en 365 jours, 2006)

Notre entrée au sein de l’association Act Up-Paris se fait avec celle du personnage de Nathan (interprété par le touchant Arnaud Valois), jeune homme séronégatif (l’un des seuls de l’association) qui va vite se trouver captivé aussi bien par l’intensité des actions du groupe, que par le comportement tout aussi engagé du personnage de Sean. Mais avant de commenter l’habile jonglage entre la dimension fictive du scénario et celle inspirée directement de l’expérience du réalisateur, une présentation du militantisme d’Act Up-Paris s’impose. Cette quasi « reconstitution historique » est d’ailleurs le réel fil conducteur du scénario de 120 battements par minute. En effet, ce film s’interroge avant tout sur ce qu’est le quotidien d’un séropositif, membre d’Act Up Paris, dans les années 90.

La première association portant ce nom est américaine : il s’agit de « L’AIDS Coalition to Unleash Power » (ACT UP New York) créée en 1987 par Larry Kramer (un écrivain et scénariste dont la pièce The Normal Heart est l’une des toutes premières œuvres littéraires à aborder le sujet du Sida). L’association française est quant à elle fondée en 1989, sur le modèle américain. Elle se singularise rapidement par sa totale autonomie et ses techniques activistes ayant pour objectif la visibilité de leurs manifestations publiques. Le but est en effet d’alerter l’opinion publique afin de faire pression sur les personnalités politiques pour, in fine, améliorer la reconnaissance et la prise en charge des malades. Act Up-Paris a ainsi marqué les mémoires et l’histoire avec, entre autres, « l’encapotage » de l’obélisque de la Concorde en 1993 ou l’organisation de « die-in » pour figurer les morts du Sida. Par ailleurs, et cela est aussi représenté dans le film, l’association oriente également ses activités autour de la prévention du VIH, et ce par la transmission d’informations sur la maladie.

Ainsi, comme nous le rappellent les différents statuts des personnages de Sean (interprété par le renversant franco-argentin Nahuel Perez Biscayart) et Nathan face au virus, le groupe se caractérise par une forte identité « homosexuelle-séropositive » mais l’association est toutefois ouverte à tous. La diversité de ses militants la rend donc particulièrement représentative du fait que nous sommes tous, de loin ou de près, touchés par les désastres causés par cette maladie.

Bien que ces actions soient empreintes de bravoure et de noblesse car elles luttent pour la dignité des personnes touchées par le VIH, le recours à l’illégalité et à la désobéissance civile d’Act Up-Paris a, sans grand étonnement, fait l’objet de controverses. C’est notamment le cas en 2005 après l’incident de Notre-Dame de Paris (que les militants avaient investi pour simuler un mariage homosexuel). 115 députés ont alors adressé une tribune au Premier Ministre de l’époque, Dominique de Villepin, pour « interdire le versement de subventions à des associations troublant ostensiblement l’ordre public ». Ainsi, c’est cette baisse des subventions qui entraîna, à l’été 2014, le placement de Act Up-Paris en redressement judiciaire.

Actions Act up Paris
Actions Act up Paris

…réalisé comme un « documentaire sur des comédiens »

Un contexte historique dont les répercussions agissent donc au-delà d’une fonction de simple « cadre » au scénario du film, elles le déterminent fondamentalement. En effet, la maladie et sa menace pèsent comme une épée de Damoclès au dessus des vies des personnages. Et ceux-ci se donnent corps, cœurs et âmes à une lutte qui nous marque par l’injustice qui l’enchaîne. Ainsi, dès les premières scènes, on se trouve irrémédiablement entraîné au sein d’un combat qui nous fait nous sentir autant acteurs qu’impuissants. Une impression que, le film nous le prouve, les militants de l’époque devaient assurément ressentir, et ce de façon décuplée.

Cette lourde épée et cette impression, le réalisateur Robin Campillo les connaît, puisqu’il a été membre d’Act Up-Paris pendant ses années noires, et explique même avoir vécu l’équivalent de certaines scènes de son film. Son processus de retranscription de cette expérience à l’écran a donc été à la fois un travail de création, notamment de personnages purement fictifs, mais également celui d’un hommage rendu à des faits réels. Un réalisme qui a notamment été permis grâce à l’aide notoire de Philippe Mangeot, président d’Act Up de 1997 à 1999, pour l’écriture du scénario.

Une équipe de réalisation autant engagée que concernée, donc. Néanmoins, les jeunes acteurs choisis pour interpréter ces rôles nous hypnotisent eux aussi par leur justesse et leurs énergies. Si bien que l’on se demande comment ils se sont préparés à l’interprétation de tels personnages, dont la lutte et les épreuves pourraient leur échapper car ils ne l’ont pas directement vécue. Les propos de Arnaud Valois sur le plateau de l’émission « C à vous » nous donnent un premier élément de réponse : il estime que pour interpréter ce genre de rôle il ne s’agit pas pour les acteurs d’être forcément militants, mais plutôt « touchés par le militantisme ». Puis c’est finalement Robin Campillo qui perce la clef de ce mystère lorsqu’il aborde ses méthodes de travail, lors de la conférence de presse cannoise qui a suivi la toute première projection du film. Tout d’abord, les castings ont été très longs, puisqu’il s’agissait pour lui autant de trouver un acteur que des couples. De nombreux essais entre les comédiens ont donc été effectués afin de trouver de parfaites symbioses. Ensuite, les acteurs expliquent avoir suivi trois journées de répétitions consécutives et intensives, puis avoir directement été propulsés sur le tournage. Un tournage qui a notamment été réalisé pour certaines scènes, dont celles des débats, à l’aide de trois caméras. Cet as du montage (Robin Campillo a travaillé sur toutes les réalisations de son ancien camarade de promo Laurent Cantet, réalisateur d’un autre phénomène cannois datant de quelques années : Entre les murs) a en effet une technique de travail qui lui est propre et qui agit au service de sa création artistique. Il explique ainsi que le fait de tourner très vite, presque en improvisation, puis ajouter par la suite quelques modifications, lui a permis de garder les hésitations et les maladresses initiales des acteurs autant que leur assurance une fois la scène maîtrisée. En effet, il déclare qu’il voulait « voir les gens lui faire un film », d’où son expression de « documentaire sur des comédiens ». Et c’est peut être en partie ce processus évolutif, cette fusion entre le spontané et le travaillé qui rendent ce film si réaliste, et donc si poignant.

Capture écran - 121 battements par minute
Capture écran – 120 battements par minute

Mettre en lumière « l’intimité d’une minorité dont on ne connaît que ce qu’on nous a dit »

Ces techniques de tournage et cette impression de propulsion au plus près du réel – induite par le fait ne pas être pris avec des pincettes, à la manière dont les militants d’Act Up-Paris alertaient l’opinion française des années 90 – peuvent en effet nous amener à penser que Robin Campillo avait pour volonté de réaliser une sorte de « docu-fiction » sur le sujet. Mais cette réflexion est démentie par le réalisateur qui explique avoir avant tout voulu trouver un équilibre entre fictif et réel. L’expression du collectif relève effectivement selon lui d’un aspect plus réaliste sur le sujet. Néanmoins, il tenait également à traiter de l’intimité des personnes touchées par la maladie, en travaillant sur une autre dimension beaucoup plus fictive, notamment symbolisée par la relation de Nathan et Sean. Et finalement, il explique que sa volonté était, avant tout, de rendre hommage à la « formation d’une puissance politique par des gens qui ont été amenés à se rencontrer par la maladie ». C’est pour cela que l’aspect documentaire ne l’emporte jamais sur celui de la fiction. Ce film est le fruit d’un astucieux jonglage entre les deux, puisant autant dans la justesse que dans l’émotion.

Une autre dichotomie se retrouve dans l’oscillation de l’action entre deux rythmes différents. Des scènes de groupe, de mouvements, de couleurs et d’énergie. Et des instants plus calmes, plus intimes, où les mots coulent à flots et le temps semble comme suspendu. Ainsi, ce rythme ondulatoire fonctionne grâce à un scénario très dense et magistralement ficelé mais également grâce à cette énergie si particulière qui habitent les corps et les esprits des militants. Une énergie propre à ce film, révélatrice d’une urgence de lutter, de vivre, de s’unir. Survivre face à une maladie qui déstructure puis détruit peu à peu ces vies, de la même manière que le virus grignote peu à peu le système immunitaire. « Moi dans la vie je suis séropo, c’est tout. Voilà à quoi ça se résume. »

Jamais dans le dramatique, toujours tourné vers l’espoir,… ce film est finalement et presque paradoxalement, un feu d’artifices regorgeant de vie. Attention, sans le côté naïf que cela pourrait supposer. Ainsi, usant d’autodérision à foison, que l’on pourrait presque qualifier de cynisme dans certaines scènes, les personnages n’en apparaissent que plus attachants, plus réels, plus vivants. De plus, la place primordiale qu’occupe la bande originale composée par Arnaud Rebotin agit elle aussi au service de cette énergie débordante. Certaines scènes sont même entièrement musicales et apparaissent comme des moments de libération, de quasi jouissance pour les personnages, et de jubilation pour nous, spectateurs. On pense par exemple à la reprise du tube mondialement connu, et hymne gay international, Smalltown Boy de Bronsky Beat, qui nous capture dès la bande annonce du film et qui augure les magnifiques associations de la musique et des images qui parsèment et illuminent le film. Ainsi, le titre du film « 120 battements par minute » fait autant référence aux 124 battements par minute de la House Music de l’époque qu’à l’expression de cette fameuse bouffée de vie, de cet emballement cardiaque. Des émotions fortes qui vous prennent aux tripes, qui vous prennent au corps : la peur, l’amour, la détresse, et surtout la dignité. Autant d’états que l’on voit défiler dans les corps et dans les yeux d’un casting qui nous marque par son talent. Et également par sa diversité. Comme l’explique Adèle Haenel (révélée à Cannes en 2014 par son rôle dans le film Les Combattants, pour lequel elle recevra le César de la meilleure actrice) qui se glisse pour ce film dans la peau de la présidente de l’association, chaque acteur, à l’image de chaque personnage, apporte au film et au groupe sa singularité, sa personnalité.

La poésie de cette histoire, de ces images, de ces moments nous surprend, nous émerveille même, car elle semble parfois si inattendue. Mais elle est bien là, et réussit la prouesse d’être si forte et naturelle qu’elle n’a pas besoin d’être amenée, ni soulignée.

Depuis Cannes, le réalisateur et les acteurs sont « pris dans un tourbillon »

VENICE, ITALY - SEPTEMBER 07: Director Robin Campillo poses on stage with the Orizzonti Award for Best Film he received for his movie 'Eastern Boys' as he attends the Award Winners Photocall during the 70th Venice International Film Festival at Palazzo del Casino on September 7, 2013 in Venice, Italy. (Photo by Elisabetta A. Villa/WireImage)
Robin Campillo – © Elisabetta A. Villa/WireImage

En mai, sur la croisette cannoise, ce sont des standing ovations qui accueillent ces 120 battements par minute. Après la première projection du film, mais également lors de la cérémonie de clôture et de remise des prix. Le film est lauréat du « Grand Prix du Jury » cannois. Un jury dont les membres détonnent d’ailleurs particulièrement cette année, avec en chef d’orchestre Pedro Almodovar. Les retours de ce grand réalisateur espagnol ont été particulièrement attendus et, on l’imagine, appréciés. Lors d’une conférence de presse, il explique avec beaucoup d’émotion avoir été profondément touché par le film. De plus, le long-métrage repart du périple cannois avec une autre reconnaissance significative : la Queer Palm. Ce prix récompense chaque année, parmi toutes sélections confondues, un film pour son traitement des thématiques altersexuelles (homosexuelles, bisexuelles ou transsexuelles).

Depuis cet accueil cannois, les acteurs et le réalisateur expliquent avoir été, comme nous par le film, entraînés dans un « tourbillon » qui ne s’épuise pas. Après avoir été interviewés par des « journalistes en larmes » (propos tenus par Arnaud Valois sur le plateau de « C à vous ») après la première découverte du film, ils sillonnent désormais la France pour participer aux avant-premières du film. Si bien que lors de notre avant-première à Rennes il y a deux semaines, l’invité de la soirée Robin Campillo a dû annuler sa présence à cette projection ainsi qu’à deux autres pour cause de grande fatigue. Un peu déçues de ne pas avoir rencontré l’homme qui est à l’origine de ce bijou cinématographique, on le comprendra toutefois en imaginant le mois de folie qu’il a dû passer.

Outre un succès national qui apparaît comme quasi unanime, un numéro de Courrier International a souligné dans un article le fait que le film semble avoir toutefois divisé quelques journaux de la presse étrangère. En effet, les américains de The Guardian et Variety sont admiratifs. Mais le journal italien La Stampa émet quelques critiques quant au rythme du film, qui comporte selon lui quelques longueurs. Critique que l’on peut entendre mais que l’on ne partage pas, comme explicité plus tôt.

CANNES, FRANCE - MAY 20: (L-R) Actors Adele Haenel, Arnaud Valois, director Robin Campillo, Nahuel Perez Biscayart, Antoine Reinartz and Aloise Sauvage attend the "120 Beats Per Minute (120 Battements Par Minute)" photocall during the 70th annual Cannes Film Festival at Palais des Festivals on May 20, 2017 in Cannes, France. (Photo by Dominique Charriau/WireImage)
Adele Haenel, Arnaud Valois, Robin Campillo, Nahuel Perez Biscayart, Antoine Reinartz and Aloise Sauvage – 70ème Festival de Cannes – © Dominique Charriau/WireImage

« Run away, turn away, run away, turn away, run away »

You leave in the morning with everything you own in a little black case
Alone on a platform, the wind and the rain on a sad and lonely face
Run away, turn away, run away, turn away, run away

Bronsky Beat (Smalltown Boy in The Age of Consent, 1984)

Ce qui fait la vraie particularité de 120 battements par minute, c’est finalement sa capacité à nous emporter. A nous faire ressentir des émotions, peut être différentes selon chacun. Son sujet principal est effectivement l’épidémie du Sida et en particulier les désastres qu’elle a pu causer dans les années 90. Mais la vraie prouesse de ce long-métrage repose dans le fait qu’il traite au-delà du virus en lui-même. Il nous fait découvrir un monde qui nous paraissait relativement lointain. Et notre attachement aux personnages, notre frustration, voire notre colère, ressenties face à leurs destins et aux murs qui se dressent en réponse à leurs revendications, nous amènent à réaliser qu’il ne s’agit pas d’un « autre monde », nous sommes tous concernés.

Au delà d’un film retraçant l’histoire d’une maladie, 120 battements par minute est une œuvre universelle et intemporelle car elle nous parle de solidarité, de dignité et de l’envie de vivre.

Et, ne se revendiquant pourtant pas comme un film militant mais plutôt comme un film hommage, il nous rappelle aussi que le combat contre la maladie a, suivi des avancées, certes, mais est loin d’être remporté. En effet, le communiqué d’Act Up-Paris en réaction au succès du film souligne le fait que « depuis 20 ans et l’arrivée des anti protéases, on ne fait que « gérer » l’épidémie. […] C’est une question politique, de volonté et des moyens pour ne pas se contenter du saupoudrage de quelques campagnes en matière de prévention et de promotion du dépistage, des sparadraps en matière de lutte contre les discriminations et d’accès aux droits et aux soins. »
Ainsi, le film dénonce le manque de prise en charge des personnes atteintes par le VIH, mais il aborde également le problème des injustices qui se tissent sur fond d’ignorance quant à la maladie et/ou notamment par son association à une minorité discriminée.

L’article d’Elinda Karp pour L’Alter Ego daté du 10 juillet dernier sur la « Pride 2017 » pointait le fait que, aujourd’hui encore « la stigmatisation sociale donne naissance à des instances conservatrices qui par leur suite suggèrent des programmes politiques menant à écarter les personnes LGBTQI+ de la société de droit. ». D’ailleurs, cette année le jury de la Queer Palm a lui aussi chamboulé la croisette en montant les mythiques marches du tapis rouge, sans un sourire. Les membres brandissant des pancartes dénonçant les atrocités infligées aux LGBT en Tchétchénie.

Comme quoi.. la plupart d’entre nous n’était pas née mais finalement… les années 90, ça vous paraît si loin que ça, vous ?

image de couverture : © Nahuel Perez Biscayart