Révélés au grand public pendant la campagne présidentielle française, les perturbateurs endocriniens (PE) occupent l’espace médiatique depuis le 4 juillet 2017. Au Parlement Européen, la France s’est inclinée devant l’Allemagne à propos de leur définition. Les Français avaient formé, avec le Danemark et la Suède, une opposition ferme à la définition trop laxiste proposée par les Allemands. Une telle concession annonce des perspectives sanitaires inquiétantes…

© Thierry Tronnel/Corbis/Getty Images
© Thierry Tronnel/Corbis/Getty Images

Une menace à prendre en considération

Pour bien saisir l’importance que revêt ce feuilleton juridique et politique, une définition objective des PE s’impose. Les PE sont des substances chimiques qui interagissent avec le fonctionnement de l’Homme en bloquant, trompant ou déréglant le système hormonal. Omniprésents dans nos productions et consommations quotidiennes (alimentation, cosmétiques…), les endocrinologues tiennent ces produits coupables de l’augmentation préoccupante de certains cancers (prostate, sein…) mais aussi de maladies liées aux hormones.

Le combat contre les PE a rencontré un certain consensus auprès des candidats de l’élection présidentielle. Si Emmanuel Macron proposait de mener la bataille sur la scène européenne, Benoît Hamon était lui partisan d’un débat à l’Assemblée nationale. François Fillon, dont certains dénonçaient la souplesse envers l’industrie (suppression du principe de précaution), est aussi partisan d’une protection plus rigoureuse contre les PE. Enfin, Marine Le Pen et Jean Luc Mélenchon pointaient du doigt l’Union Européenne, qui, selon les deux tribuns, n’ose pas prendre de mesures conséquentes en raison de son ambivalence avec certains lobbys industriels.

© Bash pour L'Alter Ego/APJ
© Bash pour L’Alter Ego/APJ

Après sa victoire au second tour, tout laisse à penser que ce combat est une des priorités européennes du Président Macron. La sénatrice Patricia Schillinger, spécialiste des PE, rappelle la marche à suivre entre réalisme et optimisme :

Il faut plus que jamais porter le débat sur la place publique, informer et créer un rapport de force pour faire progresser la réglementation européenne, honteusement à la traîne.

Cependant, l’attitude récente de la France douche les espoirs de sécurité sanitaire.

Un niveau de preuves trop exigeant

Ségolène Royal, ministre en charge de l’Environnement pendant la dernière partie du mandat du Président Hollande, a mené la bataille face à l’Allemagne et sa définition réductrice. Consciente du danger que représentent les PE, la France s’était opposée aux propositions législatives de la Commission Européenne depuis juin 2016. Cette dernière proposait en effet une définition reprenant celle donnée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en 2002 :

Les perturbateurs endocriniens sont des substances chimiques d’origine naturelle ou artificielle étrangères à l’organisme qui peuvent interférer avec le fonctionnement du système endocrinien et induire ainsi des effets délétères sur cet organisme ou sur ses descendants.

S’appuyant sur les termes de l’OMS, la Commission veut insister sur le caractère avéré de la dangerosité des PE et interdire ainsi les produits dont la nocivité est actée scientifiquement (la causalité entre les substances et les dommages opérés doit être vérifiée).

Cependant, cette définition semble teintée de mauvaise foi. La plupart des substances seraient alors classés selon les critères énoncés par la Commission Européenne : sont écartés les PE “présumés” ou “soupçonnés”. Le niveau des preuves demandées pour certifier la menace que constitue un produit apparaît démesuré aux yeux des scientifiques. “Irréaliste” pour l’Endocrine Society, entreprise référence dans le domaine ; “inatteignable” selon l’ONG Générations Futures… Si Nicolas Hulot, ministre actuel de l’Environnement, tente d’apaiser les esprits et se veut rassurant, il ne peut pas cacher que l’industrie allemande a obtenu gain de cause. En considérant les confiances danoise et suédoise désormais flétries, la tragédie française prend des accents comiques quand on sait que la fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme regrette “cette définition au goût amer”.

Que veut Macron : l’Europe qui protège ou l’Europe qui profite ?

Souvent dénoncée pour s’empêtrer dans les intérêts financiers, industriels et américains, l’Union Européenne semble cette fois-ci tendre le bâton pour se faire battre.

En cédant aux exigences allemandes, le Président Macron déçoit de tous les points de vue. Tout d’abord, son combat environnemental et sanitaire se vide du peu de crédibilité que certains lui avaient prêté. Si on ne peut ignorer la communication #MakeOurPlanetGreatAgain, il est également difficile de ne pas remarquer le gel désespérant du budget alloué à la recherche… Difficile de croire que Macron fera exception ; il s’agit de rétablir les comptes publics. Avec Benoît Hamon, Emmanuel Macron était pendant la campagne présidentielle du printemps dernier l’un des plus concernés par les PE. La capitulation juridique de la France face à l’Allemagne et son industrie vorace en juillet dernier, ainsi que le niveau de preuves exigées pour prouver la nature des PE, sont autant d’éléments poussant à revoir ce statut attribué au Président Macron.

Libre de droit
Libre de droit

Par ailleurs, cette décision donne à réfléchir sur le projet européen de l’Élysée. Le Président Macron assume son statut d’européen convaincu depuis le début de sa carrière politique et en particulier depuis la campagne présidentielle et son début de mandat. Il brandit notamment l’idée largement répandue – mais jamais réellement mise en place – de l’Europe protectrice. Ce projet s’articule notamment autour de la création d’une défense européenne commune, permettant de mieux coordonner les décisions extérieures et obtenir une voix diplomatique unique et cohérente. Cette voie fédéraliste serait une réponse de l’UE à la menace terroriste et aux défis liés à l’immigration ou aux conflits mondiaux.

Seulement, les dangers dont l’Europe se doit de nous protéger sont de natures diverses. Qu’il soit entendu qu’une réglementation stricte des PE s’inscrit dans l’idée d’une Europe qui protège. Les pays-membres ont besoin de croire en une UE forte et utile, à une heure où les produits nord-américains à la réglementation évasive sont sur le point de submerger les marchés du Vieux Continent. Notons que la définition adoptée par la Commission Européenne doit encore se soumettre au vote du Parlement Européen ; sommes-nous trop naïfs en espérant un revirement ?

Image de couverture : libre de droit