Depuis qu’elle a pris fin, la Seconde Guerre mondiale s’est vue racontée tant de fois que les doigts des deux mains ne suffisent plus à les compter. Narrée sous différents points de vue, filmée de maintes manières, éclaircie sous divers angles, elle constitue un puits sans fond d’inspiration pour les réalisateurs du monde entier. Parmi eux, Christopher Nolan vient ajouter sa pierre à l’édifice et glisse ainsi son oeil dans l’objectif pour filmer le Dunkerque de l’année 1940.

Dune de Dunkerque - © Topical Press Agency/Getty Images
Dune de Dunkerque – © Topical Press Agency/Getty Images

Dunkerque : Où ? Quand ? Pourquoi ? Comment ?

Du 21 mai au 4 juin 1940, eut lieu la bataille dite de Dunkerque. Alors que le conflit mondial n’en était qu’à son prologue, comme nous le font aujourd’hui affirmer nos regards contemporains avec moins de réserve qu’à l’époque, 400 000 soldats britanniques, écossais et français sont pris au piège au bord de la Manche. S’ensuit alors l’opération Dynamo visant à évacuer, partiellement tout du moins, ces combattants vers l’Angleterre. Venues en aide à la Royal Navy, des embarcations de plaisance ont traversé la Manche pour secourir les soldats. C’est là l’élément qui, semblant relever de l’anecdote, extrait la guerre de la guerre pour l’y replonger à une échelle humanisée, ceci offrant à nos consciences, de plus en plus scolaires à ce sujet, une vision encore nouvelle du conflit. Christopher Nolan en effet, qui avait gardé intact le souvenir de sa traversée houleuse de la Manche accompagné de sa femme, a réuni ces éléments pour rendre hommage aux soldats et aux civils venus à leur secours.

© Unique Nicole/FilmMagic
Christopher Nolan © Unique Nicole/FilmMagic

Dunkerque : pellicule non identifiée entre le documentaire et la fiction

Avec Dunkerque, Christopher Nolan fait le choix de filmer la guerre dans tout ce qu’elle a de plus concret. Certaines images pourraient se confondre avec des images d’archives tant leur réalisme est criant. C’est certes sans compter sur la dimension esthétique propre à Nolan qui détourne son long-métrage du journal de bord de reporter dont il aurait pu porter les traits. Mais malgré cette poétique de l’image, la guerre reste guerre et s’éloigne de toute romance. Très peu nombreux, les dialogues laissent voix au chapitre au visuel. Pendant toute la durée du film, le montré prend le pas sur le dit, poussant ainsi le spectateur à une interprétation singulière des regards, des bruits, et de l’ambiance générale pesante.

Il est bien difficile de ne pas établir de parallèle avec les autres films du genre, notamment avec l’oeuvre de Spielberg, Il faut sauver le soldat Ryan. Sorti en 1998, ce film avait fait parler de lui pour la crudité de sa scène du débarquement de Normandie. Le souvenir de cette séquence pas encore éteint, peut-être pouvons-nous parler d’influence ou d’inspiration, consciente ou inconsciente dans l’entreprise de Nolan ; une chose est au moins certaine, Dunkerque s’inscrit inexorablement dans cette même perspective historique réaliste qui a mû la caméra de Steven Spielberg sur les plages de Normandie.

DUNKERQUE, FRANCE - JULY 16: Actors Tom Glynn-Carney, Fionn Whitehead, Producer Emma Thomas, Director Christopher Nolan, Actors Harry Styles and Jack Lowden pose for "Dunkirk" Photocall on July 16, 2017 in Dunkerque, France. (Photo by Laurent Viteur/WireImage)
© Laurent Viteur/WireImage

La guerre à l’échelle humaine : voir ce qu’ils ont vu

Transposer la guerre à l’échelle humaine la plus concrète possible : il ne s’agit pas pour Christopher Nolan de romancer les faits ni de les narrer sous le prisme de la fiction, mais de leur redonner une certaine humanité, que l’on peut estimer perdue parmi les chiffres, les statistiques et les grandes décisions qui ont écrit la guerre sans la faire. Par ce long-métrage, le réalisateur américain propulse le spectateur dans un monde émotionnel sensible et suscite son intérêt par le ressenti.

Fidèles à la restitution des champs de bataille, les images s’y organisent selon une triple dissociation terre/mer/ciel : sur terre, Nolan filme caméra à l’épaule, ce qui participe à la plongée du spectateur au cœur des événements. En mer, les remous des vagues font tanguer l’écran et engagent le pied marin du récepteur. Enfin, dans les airs, le mouvement est omniprésent et la caméra subjective glisse l’œil du regardant dans celui du pilote.

La faible teneur en dialogues se voit quant à elle comblée par la bande originale du film. Signés Hans Zimmer, son et musique sont omniprésents tout au long du long-métrage. De part sa tonalité angoissante, l’univers sonore immerge l’ouïe du spectateur dans un vacarme de violence. Christopher Nolan a d’ailleurs fait part de sa volonté d’instaurer un suspense permanent pendant le film, et confie l’avoir notamment fait reposer sur un « tic tac » d’horloge qui rythme sa pleine structure. Pulsations d’un coeur battant, symbole de vie, ou battement de pendulier rapprochant peu à peu de la mort les soldats échoués sur la plage de Dunkerque comme au fond d’un sablier, chacun se fera son idée.

400 000 soldats

Sous chaque casque, un visage. Le nombre de profils mis en avant, même une fraction de seconde, est impressionnant. Cette volonté de donner, de redonner une figure à ces hommes, en minimisant l’importance de leur statut ou de leur grade, nous rappelle le propos du philosophe Emmanuel Levinas. Le visage est humanisant. Il est ce qui donne à l’homme son caractère d’homme au plus haut point, ce qui en fait un être singulier inévitablement autre et individuel. Par là, le visage fait de l’être humain un être dans le monde parmi les autres, un être vivant, sensible et dont on ne peut nier l’existence. On ne peut nier l’existence de ces soldats en tant qu’êtres singuliers, on ne peut nier l’existence de ces hommes dont le caractère sensible finit par laisser place au caractère technique et pluriel par le truchement de l’uniforme. Les plans panoramiques de la plage tels que filmés par Nolan ne manquent d’ailleurs pas de rappeler cet effet de masse qui conduit à l’oubli des consciences singulières en prenant le parti de montrer les engagés de dos, casques vissés, fusils à l’épaule, focalisant alors l’affection du regardant sur la sensation de groupe. Ces 400 000 hommes, comme tous ceux qui ont fait ou vécu la guerre, autant que ceux pour qui celle-ci reste une abstraction historique, avaient un visage. Alors oui, il ne s’agit certes que d’acteurs, de belles gueules de cinéma maquillées, et par définition fausses car rôles, mais si l’on accepte le jeu de la fiction, alors ces visages incarnent ceux d’hier et participent à l’humanisation de la mémoire.

En somme, au travers de la réalisation de Nolan, le public fait l’expérience pendant 1h47 de la réalité vécue par ces 400 000 soldats, 77 ans auparavant. Le cinéaste a ainsi choisi de nous montrer qui a fait la guerre.

Dunkerque: objet de mémoire pour une nouvelle génération ?

La Seconde Guerre mondiale et le 7ème art, encore et toujours… Preuve d’une histoire pas encore digérée par et pour tous, les caméras continuent de vouloir mettre des images sur cette sombre période. Mais ces pellicules qui s’ajoutent les unes aux autres, qui montrent, disent et qui se répondent, ne sont-elles pas actrices d’une mémoire à jamais fragile ? La filmographie de Christopher Nolan étant visionnée par un public principalement constitué de jeunes au sens large du terme, le cinéma n’est-il pas alors à entendre comme une autre manière de transmettre l’Histoire ? de la sortir des manuels feuilletés par les étudiants pour leur offrir une chance de faire de l’Histoire autrement ? Forme de vulgarisation au moins dans la forme d’étude, l’art permet d’extraire l’Histoire de l’Histoire en tant que discipline et offre de nouvelles clés pour explorer les tiroirs du passé.

Puisque les années passent et les hommes trépassent, viendra bien ce jour où les derniers protagonistes de ce passé auront disparu. Et dès lors, que montrer et que dire de plus que ce qu’ils auront eux pu montrer et dire ? Dans cette perspective, les images de Nolan sont une pierre de plus à l’édifice du « il ne faut pas oublier » pour une nouvelle génération : un nouvel objet de mémoire.

image de couverture : © Laurent Viteur/WireImage