Quelques mois après avoir organisé les Jeux Olympiques, le Brésil s’enfonce dans une crise politique, démocratique et économique sans précédent, incarnée par l’abandon des installations dédiées à ce qui devait marquer l’entrée du pays dans une nouvelle ère.

Comme un symbole de la lassitude, de l’exaspération et des crispations de la société brésilienne face à sa classe dirigeante, mercredi 28 juin, un homme a précipité sa voiture contre la résidence officielle de l’Alvorada à Brasilia, où vit le président actuel, Michel Temer, soupçonné de corruption. Plus de peur que de mal pour le chef de l’État qui ne se trouvait pas sur les lieux de l’incident, mais celui-ci nous montre bien à quel point la situation est tendue de l’autre côté de l’Atlantique.

RIO DE JANEIRO, BRAZIL - DECEMBER 20: Brazil's President Luiz Inacio Lula da Silva delivers a speech during the Brasil Olimpico Awards at Theatre of MAM on December 20, 2010 in Rio de Janeiro, Brazil. The Brazilian Olympic Commitee (COB) awards the featured athletes in 2010. (Photo by Pedro Carrilho/LatinContent/Getty Images)
Lula – © Pedro Carrilho/LatinContent/Getty Images

Pour mieux comprendre, petit retour 15 ans en arrière. Le président Lula (PT, Parti des Travailleurs, gauche), hérite d’un pays – comme la plupart des pays d’Amérique du Sud de l’époque – sous tutelle du Fonds Monétaire International (FMI), où près de 80 millions d’habitants ne mangent pas à leur faim. Malgré une poursuite des réformes néolibérales durant les premiers mois, Lula lance ensuite des politiques économiques ambitieuses qui transforment profondément le pays. Il entre parmi les dix premières économies mondiales, grâce notamment au développement d’une classe moyenne « qui peut consommer, voire épargner, ou encore entrer dans l’économie formelle grâce à un contrat de travail » (1). Le groupe pétrolier Petrobras, dont la capitalisation boursière de 70 milliards de dollars constitue un record à l’époque, représente parfaitement cette croissance majeure et soudaine. Il en symbolisera la perte.
Le « petit père des pauvres » va s’atteler à réduire la pauvreté, mettant en place des programmes tels que Bolsa Familia qui incite les brésiliens à scolariser leurs enfants et à leur assurer un suivi médical en échange de bourses ou encore un autre programme doublant le salaire minimum. Dans le même temps, Lula veut faire du Brésil une grande puissance sur la scène internationale : il réactive les relations entre pays du Sud, s’impose à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), au G20, mais quoi de mieux, dans le pays du football que la Coupe du Monde ? Le 30 octobre 2007, le Brésil est désigné comme pays hôte du Mondial 2014, puis deux ans plus tard le Comité International Olympique (CIO) choisit Rio pour les Jeux Olympiques de 2016. Lula jouit d’une popularité extraordinaire malgré un bilan en demi-teinte et se retire en 2010, comme le veut la Constitution. C’est « sa dauphine » qui lui succède, Dilma Rousseff, avec pour mission de continuer à faire grandir le pays sur la scène internationale, notamment avec ces deux évènements sportifs majeurs. Mais rien ne va se dérouler comme prévu.

Manifestations, déroute historique et « Lava Jato »

C’est 3 années plus tard que le Brésil entame une chute, devenue vertigineuse. Le pays accueille la Coupe des Confédérations : la compétition est émaillée de manifestations impressionnantes sur fond de croissance en berne et d’inflation. Les Brésiliens reprochent principalement les 11 milliards d’euros dépensés dans la construction des stades, alors que les services de santé et d’éducation continuent de souffrir d’un criant manque de moyens. La victoire de la Seleçao ne constituera qu’un pansement sur des plaies très profondes qui ne tarderont pas à se rouvrir. Durant le Mondial – qui débute dans un stade encore en travaux – les contestations s’atténuent… Puis une humiliation en mondovision, une défaite 7 à 1 contre l’Allemagne, des joueurs en pleurs et un pays à terre qui s’enfonce dans le chaos. Ce qui devait être le symbole de la puissance du Brésil, devient le marqueur de sa déchéance.

SAO PAULO, BRAZIL - FEBRUARY 22: President of Brazil Dilma Rousseff speaks during the signing ceremony of the contract between the Health Ministry and the Butantan Foundation for the development of a vaccine against four types of dengue virus in a single dose on February 22, 2016 in Sao Paulo, Brazil, (Photo by William Volcov/Brazil Photo Press/LatinContent/Getty Images)
Dilma Rousseff – © William Volcov/Brazil Photo Press/LatinContent/Getty Images

Le séisme « Lava Jato » va finir par mettre à terre le pays. Signifiant « lavage express », le nom de code de l’opération apparaît pour la première fois en mars 2014. En résumé, le géant du BTP Odebrecht a mis en place tout un système de pots de vin pour se servir allègrement dans les caisses du groupe public pétrolier Petrobras, le tout avec la complicité des ses dirigeants et des politiques qui prenaient leur petite commission au passage. De gauche à droite, en passant par le centre, absolument tous les partis sont touchés par des soupçons de corruption. Dilma Rousseff passe entre les gouttes pour sa réélection, mais son image est ternie au début de son second mandat qu’elle n’achèvera jamais. Comble de l’ambition politique ou de l’indignité, c’est au choix, une procédure de destitution est lancée par le Président de la Chambre des Députés pour cette affaire dans laquelle il est lui-même impliqué ! Elle aboutira à la destitution de la Présidente le 31 août 2016 par un vote des sénateurs, eux aussi fortement compromis dans l’affaire.

Dans chaque destitution, il y a des intérêts politiques et partisans

Ken Roberts

Le vice-président Michel Temer –  plutôt classé au centre – reprend les rênes de l’État après des Jeux Olympiques sans accroc majeur, mais sans souffle populaire non plus. Quelques mois plus tard, les installations reflètent l’état du pays : fatiguées, délabrées, sans perspective d’avenir. Le stade Maracana est à l’abandon, le bassin olympique ressemble à un étang et une friche remplace le terrain de golf. Côté politique, il apparaît que la prise de pouvoir de Temer se rapproche de ce que Dilma Rousseff appelle un « coup d’état institutionnel ». Les élites et de nombreux politiques ont vu dans cette procédure un moyen de sortir le PT et Rousseff du pouvoir et de faire taire la justice à propos de ce gigantesque scandale de corruption. « Dans chaque destitution, il y a des intérêts politiques et partisans » (2) précise le politiste Ken Roberts. Les faits vont lui donner raison. Michel Temer est aujourd’hui accusé d’avoir validé l’envoi d’un pot de vin pour faire taire l’ancien président de la Chambre basse du Parlement, lui même condamné à 15 ans de prison.

La lassitude gagne les Brésiliens : destituer le Président entraînerait une élection indirecte via le Congrès, ce qui ne les pousse pas à se mobiliser. Face à une élite aussi corrompue et véreuse – le juge chargé de l’affaire est mort dans un mystérieux accident d’avion – la population s’avoue presque vaincue. L’espoir n’est porté que par de trop peu nombreuses personnalités du monde judiciaire, parties avant le scandale. Du haut du Corcovado, O Cristo (Le Christ) observe ses compatriotes qui répètent inlassablement ce dicton populaire : « Dieu est brésilien ». Il semblerait pourtant qu’il ait changé de nationalité…

(1) Lula : président inoxydable, Olivier Dabène et Frédéric Louault, Le Monde, Le 27/09/2010

(2) Brazil’s Crisis: How Fighting Corruption Could Imperil Political Stability, Amanda Taub, The New York Times, Le 27/05/2017

image de couverture : © Brendan Moran/Sportsfile via Getty Images