Le 29 juin avait lieu la première et très réussie cérémonie des Out d’or. Une récompense qui salue les initiatives engagées dans la lutte pour les droits et la visibilité des LGBTQ+. Parmi les artistes, politiques, médias et reportages honorés, on trouve l’enquête réalisée par le journal russe Novaïa Gazeta sur la persécution des homosexuels en Tchétchénie. Une enquête au retentissement impressionnant qui, par l’indignation, a ouvert les yeux du monde occidental.

En Tchétchénie : “mentir ou mourir”

Si vous ignoriez l’existence de la Tchétchénie avant le mois d’avril dernier, ne vous fatiguez pas à la chercher sur un planisphère, vous ne la trouverez pas. À l’instar d’un État américain, elle est l’une des vingt et une Républiques de la Fédération de Russie. Située dans le Nord du Caucase, ce n’est donc pas un pays mais un territoire partiellement autonome avec son propre président à la tête de son million et demi d’habitants. Le président actuel, Ramzan Kadyrov, est à la tête du gouvernement depuis 2007 avec le parti Russie Unie, très proche du Kremlin. Fréquemment décrit comme violent et anti-démocratique, ce dirigeant est au coeur de l’enquête parue dans la Novaïa Gazeta le 1er avril 2017.

MOSCOW, RUSSIA - APRIL 19, 2017: Head of Chechnya Ramzan Kadyrov (R) and Russia's President Vladimir Putin during a meeting at the Moscow Kremlin. Alexei Druzhinin/Russian Presidential Press and Information Office/TASS (Photo by Alexei DruzhininTASS via Getty Images)
Rencontre au Kremlin entre Ramzan Kadyrov, Président de la Tchétchénie et Vladimir Poutine, Président de la Russie – © Alexei DruzhininTASS via Getty Images

C’est grâce à des témoignages de victimes protégées par l’anonymat que le journal russe a pu révéler la traque lancée fin mars par les autorités locales. Des projets militants visant à organiser des Gay Prides dans certaines villes du territoire auraient en effet été le déclencheur de la mise en place d’une véritable purge. Les milices “kadyrovtsi” ont, selon le quotidien, arrêté plus d’une centaine d’homosexuels qui sont ensuite torturés et tués dans des prisons non-officielles. Mais elles auraient aussi incité toutes les familles de l’État à tuer leurs enfants pour “laver leur honneur”. Aussi inimaginable que cela puisse paraître à nos yeux de jeunes Français, dans cette société extrêmement traditionnelle pratiquant un islam sunnite conservateur, ces pratiques ont déjà abouti à la mort de trois jeunes hommes. Certains réussissent néanmoins à y échapper par l’exil. Un exil physique qui ne les éloigne que très peu de leurs peurs. L’un d’eux, aujourd’hui caché à Moscou, résume la situation en Tchétchénie : “mentir ou mourir”.

l’homosexualité n’existe pas en Tchétchénie

Ramzan Kadyrov, président de la tchétchénie

Interrogé suite à ces accusations, le porte-parole du Président a nié ces exactions car “l’homosexualité n’existe pas en Tchétchénie”. Elle y est pourtant considérée comme un crime passible de mort, comme le souligne cette autre déclaration : « Si ces personnes existaient en Tchétchénie, la loi n’aurait pas à se soucier d’eux, vu que leurs propres parents se seraient déjà occupés définitivement de leurs cas. » Une affirmation qui fait froid dans le dos, d’autant que les rares familles qui refusent de se plier à cette règle sont elles-mêmes directement menacées. De plus, le 4 avril, la Novaïa Gazeta a dévoilé de nouveaux témoignages, accompagnés cette fois, de photos des prisons clandestines et de détenus torturés, parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le nombre de personnes concernées est encore difficile à chiffrer puisque celles-ci ne sont pas recherchées et n’ont aucun moyen de se manifester. D’autant que le pouvoir et les droits des associations et ONG sont de plus en plus limités depuis les caricatures de Mahomet, ce qui rend la recherche de preuves particulièrement compliquée.

Vague d’indignation mondiale

Malgré les négations de Kadyrov, le bourreau tchétchène, la parution de l’enquête n’est pas passée inaperçue. Alertés, se sont d’abord les militants, jeunes pour la plupart, qui ont partagé l’information. Très vite, les fils d’actualités sont inondés et l’indignation de la jeunesse engagée finit par être partagée par toute la population occidentale. Les médias suivent peu à peu le mouvement et commencent à relayer eux-même ces révélations. Une agréable surprise pour les rédacteurs russes qui ne pensaient pas pouvoir donner une telle importance aux LGBTQ+, trop souvent oubliés. Plusieurs pays, dont les Etats-Unis, ont alors réclamé aux autorités russes une enquête nationale pour enfin connaître la réalité de ces agissements. Elle a été ouverte par le parquet général le 17 avril même si selon lui “aucune plainte officielle” n’a été déposée par des victimes. En somme, l’enquête ne serait pas si utile puisqu’il semble ne rien être arriver à personne… Comme si les victimes pouvaient se montrer à découvert en Russie ! Human Right Watch, évidemment alarmée par la situation des droits de l’Homme, est rapidement venue confirmer les révélations de l’enquête grâce aux associations LGBTQ+ locales. Depuis, Les initiatives se font de plus en plus nombreuses. Amnesty International a notamment lancé une pétition en ligne pour faire “cesser d’enlever et de tuer des homosexuels.” Elle a aujourd’hui plus de 180 000 signataires.

Une réaction citoyenne s’est aussi très vite manifestée sur les réseaux sociaux. La situation des LGBTQ+ a pu être pendant quelques jours un véritable sujet de débat, et pourtant ce n’était pas la période des Gay Prides. Une visibilité et une indignation impressionnante donc, mais qui n’a pas suffit à faire réagir la Russie. Pourtant, encore selon Human Right Watch, il suffirait d’un appel du Kremlin pour que les arrestations cessent. Tout l’enjeu va donc être de briser l’indifférence permanente de Poutine (peut-être a t-il un coeur) et de forcer sa main de fer à saisir un téléphone.

Dans cet objectif, Amnesty International a mené une action de sensibilisation en France afin de faire pression sur Emmanuel Macron qui recevait Poutine à Versailles le 29 mai. En parallèle 50 000 internautes avaient également demandé au président de condamner sévèrement la Tchétchénie. Répondant, insuffisamment selon certaines associations, à ces attentes, le président à évoquer la Tchétchénie lors de son discours à Poutine. Celui-ci lui a promit de “faire la vérité complète sur les activités des autorités locales”. Mais à en croire son visage, il avait vu plus préoccupant. Cet échec du président français n’est que partiel puisque ses actes ont été plus forts que ces mots. Le même jour, la France accueillait, malgré les difficultés d’obtention des visas humanitaires, un premier exilé Tchétchène.

Initiatives française

Cette première victoire, suivie début juin par l’arrivée d’un réfugié en Allemagne, semble en plus s’inscrire dans un moment de grâce, où les exactions ont l’air d’avoir cessées. Pour autant le travail des associations n’est pas fini, puisque ces jeunes en exil ont besoin de retrouver une vie normale dans leur pays d’accueil. Toutes représentées au Palace le 19 juin, les associations française concernées – j’ai nommé SOS homophobie, Le Refuge, STOP Homophobie,Idaho et Amnesty – ne manquent pas de rappeler l’importance de cette intégration. Leur présence au théâtre ce soir là, elles la doivent à Urgence Tchétchénie. Créée à la mi-mai par Guillaume Mélanie, le mouvement* est aujourd’hui parrainée par les génialissimes Camille Cottin et Vincent Dedienne et a pour but l’amélioration des condition de vie des Tchétchènes dans leur pays d’origine et dans leurs pays d’accueil. Ainsi, afin de récolter des fonds, ils ont choisi d’organiser un concert caritatif au sein duquel plus d’une dizaine d’artistes français se sont produits.

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©Laure D’Almedia pour L’Alter Ego/APJ

Un concert aux airs d’acte de résistance afin “que le message passe et que les consciences soient éveillées”. Le public de résistants était donc très hétéroclites : une forte représentation de la communauté LGBTQ+ et du drapeau arc en ciel, oui, mais aussi des couples hétéros jeunes ou vieux, des curieux, des fans de certains artistes et… des apprentis journalistes. Leurs oreilles ont pu profiter pendant près deux heures des mélodies des plus belles chansons d’amour et de tolérance sélectionnées par chacun des artistes. Tous, présents bénévolement, étaient particulièrement émus de pouvoir soutenir une telle cause, certains ont du même s’y reprendre à deux fois pour parvenir à chanter. Je vous rassure, la gravité du moment n’a pas empêché Camille Cottin et Vincent Dedienne de nous faire rire, ne serait-ce qu’en les entendant chanter.

Quoique ne permettant a aucun moment d’oublier la raison de notre présence dans le théâtre, la soirée était très belle et bien sûr remplie d’émotion, sur scène et dans les sièges. Une émotion et un message qui ont pu dépasser le 18e arrondissement grâce à une rediffusion proposée par Cstar le mercredi suivant.

Tristement, cette beauté a vite été rattrapée par la réalité lorsque le moment de grâce en Tchétchénie s’est arrêtée la dernière semaine de juin. La fin des exactions constatée au début du mois n’était en fait due qu’à la pratique du Ramadan. Celui-ci terminé, les autorités Tchétchènes semblent avoir vite repris leurs esprits. Les paroles prononcées par Guillaume Mélanie le 19 juin résonnent plus fort encore “ En 39, on pouvait dire qu’on ne savait pas, aujourd’hui on sait”. Alors que la couverture médiatique rétrécit à vue d’oeil et que l’indignation citoyenne semble arrivée à bout de souffle, les crimes perpétrés se rapprochent inexorablement de la définition la plus littérale d’un génocide. Même si les droits de LGBTQ+ grandissent en Europe, merci l’Allemagne, le combat n’est pas fini. Des gens se font encore tuer parce qu’ils osent aimer. Pour eux, ne fermons ni nos yeux, ni notre gueule.

 

Pour les soutenir :

https://www.facebook.com/urgencetchetchenie/

 

*reconnu comme association le 6 juillet 2017

image de couverture : ©  Marji Lang/LightRocket via Getty Images