En ce matin de 14 juillet, le ciel est à n’en pas douter, de ce bleu azur si caractéristique de cette partie de la côte française  ; le soleil met déjà à mal les yeux et les peaux, fait se courber les têtes, éponger les nuques. Quelques heures de plus par rapport à hier, et l’atmosphère a pourtant changé. J’ignore si c’est mon propre sentiment qui se projette sur la ville toute entière, et qui me fait ressentir que tout est légèrement différent, comme un voile sur les cœurs. J’ignore si c’est le souvenir de la catastrophe ou l’anticipation de la douleur de ceux qui y ont perdu des parents, qui me fait me sentir si proche, si connectée aux autres Niçois. Je ne cherche pas à le déterminer : au fond de moi et d’autres, résonne la douleur, froide, comme résignée, pour accepter l’horreur et panser les plaies.

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© Clara Guillard pour L’Alter Ego/APJ

Remontant du port à Rauba Capéu, j’aperçois l’énorme #ILoveNice qui se détache, bleu, blanc, rouge, sur la mer et le ciel, coloré d’un même azur vif. Quelques roses blanches y ont été glissées, discrètement, comme pour ne pas déranger. Silencieusement, on n’oublie pas. A ma gauche, un croiseur de la marine glisse silencieusement sur les flots. Devant l’hôtel Suisse, sur la Promenade des Anglais, des blocs de béton ont été disposés. L’aigle du drapeau du Comté contemple les militaires en treillis, arme automatique à la main, qui patrouillent sous le soleil.

Il y a des gens qui m’ont couru dans les bras

Serena, rencontrée sur place

Sur la plage, les galets me labourent toujours autant le dos et les pieds. La mer est toujours aussi divine.

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© Clara Guillard pour L’Alter Ego/APJ

Ma baignade n’en reste pas moins extra-ordinaire : dans mon dos, l’armée à pied, devant moi, les bateaux de la marine. Entre temps, j’ai croisé Serena, qui distribue des câlins gratuitement. « Je fais ça à la suite des attentats », m’explique-t-elle. « La première fois, c’était une semaine après, la deuxième après un mois, et la troisième à l’hommage qui a eu lieu au mois d’octobre ». Elle se souvient, émue : « il y a des gens qui m’ont couru dans les bras, des petits enfants, comme des personnes plus âgées, des policiers (…) J’offre, les gens prennent s’ils ont besoin ».

Ca n’aurait pas dû arriver à Nice 

un couple de niçois

Accoudée aux barrières métalliques que l’on a disposées pour ceinturer le défilé militaire, avenue Félix Faure, je discute avec un couple de personnes âgées, à côté de la caméra de C dans l’air. « On y était à l’attentat mais on est partis parce qu’il y avait du vent et que j’avais froid ». In extremis et le sentiment de devoir venir à l’hommage. Autour de moi, j’ai entendu plusieurs personnes dire qu’elles se sentaient « concernées » par ces cérémonies. Et régulièrement, au cours de conversations avec des proches, toujours ce sentiment partagé par mes deux interlocuteurs, ce sentiment que « ça n’aurait pas dû arriver à Nice ». Léonard, ami parisien en visite express me confiait : « Paris, c’est la capitale, c’était prévisible. Nice… Je n’aurais jamais imaginé ! Tous les étrangers connaissent, ça a vraiment marqué ». Incompréhension probablement accrue chez les Niçois par la promotion d’une politique sécuritaire, présentée comme infaillible. Mais ce soir-là, les caméras de surveillance omniprésentes, si chères à notre maire, n’auront manifestement pas suffit. M. Estrosi, profondément affecté par le drame, a depuis revu sa copie. Ce qui est loin d’être le cas de tous les élus de la côte d’Azur.

Nissa la bella aux Invalides, c’était quand même quelque chose

Thierry, un niçois

L’hommage fut beau. Dans la matinée, Nissa la bella résonnait à Paris. La France n’avait pas oublié Nice, et les Niçois n’oublieront pas ce geste qui a, je crois, profondément ému. Et plutôt que de souligner un discours présidentiel certes soigné, mais convenu et teinté d’une trop forte dose de politique, remercions la jeune fille brune, qui avait perdu sa cousine dans l’attentat. Remercions-la  pour avoir incarné l’émotion d’une ville.

Le soir, d’une terrasse, j’ai aperçu les 86 faisceaux de lumière qui ont jailli dans le ciel. Le lendemain, à la nuit tombée, la Prom’ était bondée et les musiques des bars ricochaient sur la surface lisse de la mer. Les roses et les dessins étaient toujours là, mais on y prêtait moins attention. Nice avait réussi sa catharsis.

image de couverture : © Clara GuiLlard pour L’alter ego/apj