Depuis le 1er avril, le Venezuela est en proie au chaos : la vague de manifestations contre le Président Nicolás Maduro et les violences entre les Vénézuéliens et les forces de l’ordre auraient déjà fait une soixante-dizaine de morts, selon les dernières estimations. Le symptôme d’un pays malade socialement, économiquement et politiquement.

Un soulèvement populaire

Ce n’est pas la première fois que le peuple vénézuélien gronde. Nicolás Maduro, élu en 2013 et successeur de Hugo Chavez, est loin de faire l’unanimité auprès des électeurs. Déjà en 2014, quatre mois de protestations avaient uni les Vénézuéliens contre leur chef d’État – en réaction à l’insécurité, aux pénuries et à la corruption – et avaient fait plusieurs dizaines de morts.

Mais les manifestations de ces dernières semaines prennent un tour nouveau. Le 1er avril dernier, la Cour suprême (a priori impartiale mais proche de Maduro) décide de s’attribuer les pouvoirs du Parlement  aux mains de l’opposition depuis les élections de décembre 2015. La décision est annulée le lendemain. Mais c’en est trop pour les Vénézuéliens, qui, guidés par les opposants politiques de Maduro, descendent dans les rues des grandes villes du pays, prennent possession des principaux axes routiers et des autoroutes. Les forces de l’ordre répliquent : gaz lacrymogènes, grenades, tirs de milices armées par le gouvernement… La marche du 20 avril dérape. La « mère de toutes les manifestations » voit mourir deux jeunes gens âgés respectivement de 17 et 23 ans et un militaire, qui seront les premières victimes de cette guerre civile naissante. Sur les boucliers artisanaux des manifestants, des slogans : « Maudit soit le soldat qui prend les armes contre son peuple  ». La mobilisation continue. Une opération de « grand sit-in contre la dictature » est menée. La crise s’internationalise : les opposants vont recevoir le soutien des États-Unis et a fortiori de Donald Trump, tandis que le gouvernement chaviste reçoit celui de Vladimir Poutine.

Malaise social et économique

Cette crise majeure n’est en fait que le symptôme de fractures et de malaises plus profonds. Les recettes économiques du pays reposent à 95% dans l’exploitation du pétrole. Or, le « bon pétrole  » s’épuise, ne subsistent que les pétroles lourds et extralourds de l’Est qui nécessitent de gros investissements. Et ces investissements ne sont pas faits. Résultat, le prix de l’or noir chute et le pays est même obligé d’importer des États-Unis. « Le Venezuela a vécu avec la croyance que le pétrole permettrait de surmonter toutes les crises. Il paie aujourd’hui un siècle de mono exportation. C’est le grand échec des années Chavez mais aussi des gouvernements précédents, leur incapacité à s’être lancés dans une politique de diversification économique quand ils en avaient les moyens politiques et économiques » analyse Olivier Compagnon, directeur de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine.

La vie quotidienne est devenue pénible pour tous les Vénézuéliens. Les pénuries s’accumulent : ce sont 80% des produits fondamentaux et plus de trois quarts des médicaments qui manquent au pays. Faute de dollars en circulation, le pays ne peut importer des États-Unis et l’inflation est la plus élevée au monde. Pour la mesurer, un indice a même été pensé par l’agence financière Bloomerg. Il s’agit du « cafe con leche  », le prix du café au lait dans une boulangerie de la capitale, Caracas. Le constat est effarant : entre début décembre 2016 et fin février 2017, les prix ont grimpé de 932%.

Ces problèmes économiques et sociaux handicapent profondément le pays, favorisant la criminalité et un retour du modèle dictatorial, phénomène qui s’étend au-delà même des frontières du Venezuela.

Un retour aux dictatures ?

L’histoire sud-américaine du XXème siècle a vu se succéder dictatures, coups d’État et phases de démocratisation, sans jamais réellement parvenir à une stabilisation. L’histoire du XXIème siècle serait-elle donc un éternel recommencement ? Après quatorze ans de pouvoir entre les mains d’Hugo Chávez, le Venezuela ne semble pas parvenir à une démocratie mature. Pire même, le pays paraît revenir à une forme d’autoritarisme que constate Sergio Bitar, homme politique chilien : « Le Venezuela montre le risque d’un retour des dictatures. » Il « est en train d’effectuer un cheminement inverse, de la démocratie vers l’autoritarisme. » Preuve de cela, on observe une militarisation croissante du pays : les militaires représentent un sixième des fonctionnaires de l’État, et occupent des positions stratégiques depuis la pénurie, comme le contrôle de la production, la distribution et la commercialisation des biens de première nécessité. Les institutions – notamment le Parlement – et l’État de droit sont affaiblis. Des milices civiles sont chargées de maintenir l’ordre et de contrôler le territoire.

Par ailleurs, l’opposition politique est cadenassée. Plusieurs leaders ont déjà été arrêtés, tandis qu’en août 2016, le gouvernement avait révoqué certains cadres de la fonction publique, déclarant dans un communiqué “qu’aucun poste d’encadrement dans les ministères, les institutions publiques, les gouvernements locaux et communaux, ne saurait être occupé par des personnes qui sont contre la révolution et le Président Nicolás Maduro”.

La question de la démocratie est donc un enjeu fondamental pour le Venezuela, mais aussi pour ses voisins latino-américains, qui sont tiraillés entre démocratie, corruption et militarisation.

Image de couverture : © Cris Faga/LatinContent / Getty Images