#SansMoiLe7mai

Les réactions de colère après les résultats du premier tour de l’élection présidentielle ne se sont pas fait attendre. Le hashtag #SansMoiLe7mai est arrivé dans le top des tendances, porté par des électeurs bien décidés à ne pas se rendre aux urnes ou à marquer leur protestation par le vote blanc. Retour du boomerang : indignation de ceux qui étaient déterminés à faire barrage à Marine Le Pen, au nom du front républicain. Ces derniers n’ont pas hésité à fustiger l’attitude « irresponsable » des premiers, qualifiant leur action comme résultant d’une position de « privilégiés » qui n’ont pas à craindre les conséquences d’une éventuelle présidence bleu marine.

©John van Hasselt/Corbis via Getty Images)
©John van Hasselt/Corbis via Getty Images

Gardons-nous cependant des jugements à l’emporte-pièce. Qu’est-ce qu’un privilégié ? On serait bien en peine d’en donner une définition objective et claire, puisque nous jugeons quelqu’un privilégié à partir de notre propre position. Et le Larousse ne vient pas à notre secours, puisqu’il définit le privilégié comme une « personne favorisée par rapport à d’autres sur un plan quelconque ».

Si je mets sans ménagement dans le même sac vote blanc et abstention dans cet article, c’est qu’il s’agit ici d’un refus commun à la même action, bien qu’elles aient une portée symbolique différente. Il s’agit en effet, dans les deux cas et précisément au second tour de l’élection présidentielle de 2017, de ne pas voter contre Marine Le Pen. Et cela, qu’on soit pro-Macron ou non.

Il faudrait donc distinguer les différents champs d’application du terme « privilégié » concernant le vote blanc, et particulièrement celui du second tour de 2017, qui a vu pour la deuxième fois la montée de l’extrême-droite. On pourrait déjà qualifier de « privilégiés » ceux qui n’ont à priori pas à craindre d’un exécutif d’extrême droite : les CSP+, blancs, hétéros, expats, ayant une situation financière et sociale stable et ne craignant pas d’être sujet à discriminations. Ceux-ci pourraient donc avoir le luxe de voter blanc ou de s’abstenir, et donc accepter tacitement que Marine Le Pen puisse l’emporter. Or, force est de constater que l’échantillon de ceux qui n’ont pas glissé de bulletins valides dans l’urne ne se résume pas à cela. Précaires ou personnes ostensiblement discriminées par l’idéologie frontiste ont également refusé le front républicain, votant même parfois Le Pen. Si le fait que des populations originaires de l’immigration ou faisant partie de la communauté LGBTQ+ votent pour un parti longtemps ouvertement raciste et anti-gay peut paraître aberrant, le phénomène existe néanmoins.

C’était sans compter sur la stratégie de dédiabolisation mise en place par Marine Le Pen après son arrivée à la tête du parti, en 2011. Il est fréquent d’entendre dans la bouche de personnes qui ont été directement visées par Jean Marie Le Pen, « elle n’est pas comme son père », sous-entendant ainsi que le FN aurait changé. En effet, la sémantique a considérablement évolué, pour se mettre au diapason d’un mouvement protestataire européen. Si Le Pen père a longtemps tenu « simplement » des discours excluants faisant entorse aux valeurs fondamentales de la République, Le Pen fille justifie cette discrimination au nom de celles-ci. En clair, le FN dit être le meilleur garant de nos libertés individuelles, de la laïcité, d’une supposée culture française. Le Front national reproche aux partis de gouvernement de ne pas avoir mis assez de barrières pour protéger ces valeurs et dénonce même une complaisance vis-à-vis d’un multiculturalisme jugé dangereux. Ce revirement stratégique a donc pu séduire une frange plus importante de la population. L’article du Monde (1) consacré au vote FN parmi la communauté LGBTQ+ révélait que les motivations de certains d’entre eux étaient de se prémunir d’attaques venant des étrangers, jugés moins tolérants. Et tant pis pour le mariage. 

D’autre part, le FN a teinté son discours de mesures sociales, notamment la retraite à 60 ans, qui ont pu séduire une partie de la population en situation de précarité ou d’urgence sociale qui ne voit pas sa situation changer, et qui a en grande partie voté Hollande en 2012.

Le vote blanc ou l’abstention au deuxième tour de la présidentielle, qui, qu’on le veuille ou non, acceptait tacitement une victoire de Marine Le Pen, ne peut pas être résumé à une action de « privilégiés », tant au niveau social que culturel. Une partie importante d’une population qui risquerait a priori d’être marginalisée par le FN a voté blanc, et une partie non négligeable a même voté pour Marine Le Pen, pour des raisons multiples et personnelles.

Un profil type ?

On pourrait donc pour finir établir quelques raisons types du vote blanc, sans aucune prétention sociologique ou statistique, simplement à partir d’expériences.

– L’Insoumis qui met sur le même plan libéralisme et extrême droite, allant même jusqu’à parler de « fascisme économique », ce qui est au passage, une grave faute historique et sémantique.

– Celui qui refuse de choisir, considérant que ses opinions ne sont pas représentées.

– Celui qui vote blanc à chaque élection, parce qu’il ne croit pas en la politique ne voyant pas sa situation changer, mais qui montre qu’il fait son devoir de citoyen.

Néanmoins, rappelons cette parole de Sartre :

Ne pas choisir, c’est encore choisir.

Image de couverture : © John van Hasselt/Corbis  Getty Imagess