Le 1er juin 2017, Netflix a annoncé que l’une de ses séries-phares, Sense8, ne sera pas renouvelée pour une saison 3. Cette annonce intervenant quelques semaines seulement après la sortie de la saison 2 a interloqué les fans, avides d’une suite après le cliffhanger sur lequel s’achève le dernier épisode de la saison 2 (« You Want A War ? », ou « Tu veux la guerre ? » en français). Mais la sensation d’inachevé n’est pas la seule raison de l’indignation qu’a provoquée l’annulation de la série.

NEW YORK, NY - APRIL 26: (L-R) Jamie Clayton, Grant HIll, Naveen Andrews, Daryl Hannah, Terrence Mann, Cindy Holland, Miguel Angel Silvestre, Max Riemelt, Freema Agyeman, Toby Onwumere and Tina Desai attend the Season 2 Premiere of Netflix's "Sense8" at AMC Lincoln Square Theater on April 26, 2017 in New York City. (Photo by Jimi Celeste/Patrick McMullan via Getty Images)
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Une série progressiste 

Sense8 fait partie des rares séries que l’on peut qualifier de progressistes. Créée par les sœurs Wachowski, la diversité des personnages est l’un de ses points forts. Diversité ethnique, puisque des personnages venant de tous les continents – mis à part l’Océanie – y sont représentés. Différentes couleurs de peaux, natures de cheveux, se côtoient à l’écran sans que cela soit choquant, ou même particulièrement mis en exergue : c’est normal, ni plus ni moins, et par cette normalité devient de fait important.

Sun venant de Corée du Sud, Capheus du Kenya, Kala d’Inde, Riley d’Islande, Wolfgang d’Allemagne, Will et Nomi des Etats-Unis et Lito du Mexique, une représentation de cultures variées est assurée, enrichissant ainsi le paysage autrement plutôt morne présenté par l’univers encore majoritairement occidentalo-centré des séries télévisées. Si certains clichés courants (la bonne humeur constante de Capheus, la danse bollywoodienne improvisée par Kala ou encore la maîtrise des arts martiaux de Sun) sont réutilisés dans la saison 1, la saison 2 nous a prouvé que le show pouvait faire preuve de plus de subtilité, une subtilité qui aurait mérité plus de temps pour s’épanouir pleinement.

Sense8, la série de la « différence »

À ces diversités ethniques et culturelles s’ajoute encore la diversité dans le genre et la sexualité des personnages, et dans les thèmes que ceux-ci permettent d’explorer. Sense8 illustre à la perfection les problèmes que peuvent rencontrer les personnes ayant une orientation sexuelle vue comme « différente » par une bonne partie de la population. Lito incarne la difficulté de faire son coming-out en général, mais aussi plus spécifiquement dans un pays dont la culture peine encore à accepter l’homosexualité et à ne pas la stigmatiser. Quant au personnage de Nomi, il représente quelque chose d’encore plus fort, plus inhabituel dans l’univers du cinéma – au sens large du terme. Nomi est une femme transgenre, en couple avec une autre femme, Amanita. Et ce personnage est joué par une actrice transgenre. La rareté de cette situation est à souligner : tout d’abord parce qu’il est rare qu’un personnage transgenre soit principal dans une série ou dans un film, et parce qu’habituellement, les personnages transgenres sont joués par des acteurs et actrices cisgenres. La force du personnage ne tient bien évidemment pas qu’à cela, mais il s’agit toutefois d’un point important, particulièrement en ce qu’il permet ainsi à des personnes transgenres de se sentir – peut-être pour la première fois – véritablement représentées dans une série. Nomi nous emmène à travers les difficultés quotidiennes que peuvent rencontrer les personnes transgenres : l’incompréhension des proches, des autres, et nous touche profondément.

L’actrice est vraiment trans, ce qui n’est pas le cas de toutes les personnes qui jouent des persos trans ;  je me reconnais énormément dans le conflit parental.

nous explique @varabitbol, une femme transgenre que nous avons contacté via Twitter.

Elle et Lito nous amènent à une prise de conscience sur la difficulté de certaines situations que nous ne sommes pas amenés à vivre, une prise de conscience nécessaire au vivre ensemble.

Une ode à la beauté et à l’empathie

Sense8, par la manière dont elle est tournée, est une véritable ode à la beauté du monde. Les lieux de tournage aux quatre coins du monde nous font réaliser à quel point la diversité des paysages est grande sur notre planète, et à quel point chacun d’entre eux – ville, campagne de différents pays – présente une forme de beauté qui lui est propre.

Mais Sense8 reste d’abord et avant tout une ode à l’empathie. Les homo sensorium ou sensates mis en scène par la série en sont l’incarnation : ils font preuve d’une empathie poussée à son maximum, ressentant sous leur forme la plus pure les sentiments, les émotions et les sensations des uns et des autres. Une empathie dont nous manquons cruellement ces jours-ci, à l’heure des murs séparant les pays, de la fermeture des frontières et d’une montée des nationalismes. Parce que, finalement, c’est ce que signifie la connexion entre les homo sensorium, ces personnages si différents les uns des autres et pourtant connectés à un niveau plus profond que ce qu’aucun d’entre nous connaîtra jamais : nos différences importent peu, c’est le fait de communiquer entre nous qui permet la coopération, la compréhension, l’entraide.

Besoin financier, « are you kidding us ? »

L’annulation de Sense8 répond tout d’abord à un « besoin financier » : la série étant tournée aux quatre coins du monde, elle est forcément coûteuse pour la plateforme de streaming. Toutefois, résumer cette annulation au seul besoin d’argent, et l’excuser par cet argument serait bien trop facile, et ne correspondrait pas à la réalité.

Avec un total de 186 productions originales à son actif – dont de nombreuses séries Marvel portant une vision toujours américano-centrée avec le minimum syndical de diversité et dont l’intrigue ne comporte aucun enjeu sérieux – Netflix a fait le choix délibéré d’arrêter la production de Sense8, parmi 108 autres séries originales (107 en comptant l’annulation récente de The Get Down), en raison de son coût certes, mais surtout parce qu’en comparaison avec des superproductions comme House Of Cards ou Orange Is the New Black, Sense8 ne rapporte pas suffisamment d’audience. La communauté de fans est moindre, parce que les mentalités ne sont pas encore arrivées au stade qui vaut à une série comme celle-ci le succès qu’elle mérite.

Que dit de nous l’annulation de cette série ?

Ce que dit de nous cette annulation, ce qu’elle dit de notre société, c’est qu’un manque cruel de représentation de la différence avec ce qui nous est présenté comme la norme dès notre plus jeune âge se fait ressentir, et que le progrès dans cette représentation instauré par des séries comme Sense8 n’est pas en train de se généraliser, bien au contraire.

Par sa diversité, Sense8 a su nous toucher, nous émouvoir, nous éveiller, sans oublier le côté divertissant attendu d’une série Netflix. Son annulation est aussi le symptôme d’un abrutissement, du fait de privilégier le divertissement pur, celui qui ne pousse pas à la réflexion, à l’éveil, à la prise de conscience que quelque chose de différent de nous existe et que cette différence n’est pas une barrière. L’annulation d’un bijou comme celui-ci est révélateur du peu d’importance accordée à ces valeurs dans notre société : l’aspect social y est négligeable, et le profit passe avant l’éveil de nos esprits.

Merci à @varabitbol d’avoir accepté de participer à l’écriture de cet article en partageant le point de vue d’une femme transgenre sur la représentativité des transgenres dans Sense8.

Image de couverture : © Jimi Celeste/Patrick McMullan / Getty Images