Notre France : Dire et aimer ce que nous sommes, c’est la mission que s’est donné Raphaël Glucksmann dans son dernier ouvrage. Tentant d’opposer un discours progressiste aux intellectuels nationalistes et réactionnaires, l’essayiste accuse la gauche intellectuelle et politique d’être silencieuse, et en appelle à la jeunesse pour former une nouvelle force politique progressiste. L’Alter Ego est allé à sa rencontre.

Dans votre essai, vous parlez d’un kidnapping de notre identité dans le débat intellectuel et médiatique. Par qui et comment ?

Les gens qui posent les termes du débat sur l’identité française, que ce soit M. Zemmour, M. De Villiers ou M. Buisson, la conçoivent la plupart du temps comme quelque chose de figé, de fermé. C’est un débat qui est posé de façon à nous faire comprendre qu’aujourd’hui on meurt en tant que Français, qu’on n’a plus la pureté qu’on avait auparavant. Et que donc, il y a des boucs émissaires, des agents du trouble, qui perturbent notre identité. Face à cela, la gauche est très gênée. Je dis qu’il faut participer à ce débat, mais en présentant un rapport totalement différent à l’identité. Il faut dire que la France a toujours eu une identité changeante, une identité ouverte, multiple et que c’est cette histoire là qu’il faut raconter.

Pourquoi cette résurgence de ce que vous appelez des mythes réactionnaires et discours nationalistes ?

Je pense que c’est parce qu’il y a un gros vide du discours politique progressiste. C’est-à-dire que les être humains ont besoin de porter une vision du monde. C’est naturel et c’est très bien ainsi. Mais quand le discours politique progressiste devient vide et n’ose plus présenter une vision du monde, la nature ayant horreur du vide, il y a une autre vision qui s’impose. Je pense qu’il y a toujours eu ces visions du monde réactionnaires. Il y a toujours eu des Zemmour en France, ou des Buisson ou des De Villiers. Mais ce qui fait le succès aujourd’hui de ces visions, c’est la faiblesse du discours politique et intellectuel de gauche. Eric Zemmour n’est pas subitement devenu plus intelligent que Charles Maurras et Maurice Barrès. Je ne pense franchement pas qu’il soit ni plus intelligent, ni plus doué. Mais simplement, en face, c’est plus faible.

Et pourquoi le discours de la gauche intellectuelle et politique est-il plus faible ?

Parce que dans les années 1980-1990, il y a eu ce mythe de la fin de l’Histoire. C’est-à-dire l’idée qu’il n’y aurait plus de grands conflits théologico-politiques après la chute du mur de Berlin, qu’il n’y aurait plus besoin de grands projets pour nos sociétés. On a pensé que la démocratie était éternelle, que la gauche allait maintenir ad vitam aeternam [ndlr : éternellement] son hégémonie culturelle et qu’il n’y aurait plus besoin de lutter. On a pensé que la politique pourrait se résumer à de la gestion et à de la communication. Ainsi, quand on croit que tout peut se régler sans faire d’efforts conceptuels et politiques, on devient fainéant. C’est ce qu’il s’est passé. Progressivement la gauche, dans sa dimension intellectuelle et politique, s’est vidée de sa substance. Elle est responsable d’avoir perdu cette hégémonie culturelle, car elle n’en a rien fait. La deuxième raison, c’est qu’en même temps il y a eu une sorte de croyance que la déconstruction – qui peut être nécessaire pour démonter les mythes du passé, les mythes faux – pouvait être un principe de vie et de pensée. Et par conséquent, on a pensé que l’on pouvait très bien vivre sans jamais ériger d’ambition commune, de récit commun.

Pourtant, certains intellectuels de droite ou d’extrême-droite dénoncent plutôt une hégémonie culturelle de gauche, dénommée « bien-pensance ».

Il y a eu une hégémonie culturelle de gauche, c’est indéniable. C’est vrai qu’il y a eu pendant longtemps des non-dits à gauche sur le danger fondamentaliste musulman, sur des problèmes qui se posent dans la société française. Et les intellectuels d’extrême-droite se sont définis contre cette hégémonie que la gauche avait sur le champ culturel. Mais aujourd’hui le terme de bien-pensance est juste un argument de combat. Elle est où la bien-pensance quand il n’y a pas un intellectuel qui a été capable de poser clairement une vision d’accueil des réfugiés qui se noyaient en Méditerranée ? Il n’y a pas eu un discours politique en France qui a répété le quart du dixième des mots utilisés par une chancelière de droite en Allemagne. La bien-pensance n’existe plus. Aujourd’hui quand nos amis d’extrême-droite jouent aux persécutés alors qu’ils squattent à longueur de journée les plateaux médias, c’est juste une blague. Il faut leur répondre qu’ils sont très bien traités de nos jours.

Vous parlez d’un silence de la gauche intellectuelle et politique sur la question identitaire, de ce qui fait un peuple. Quelles réponses doit-elle apporter ?

Ce qui fait un peuple c’est un récit commun, une histoire commune. Ce qu’il faut c’est reprendre cette histoire là et continuer de l’écrire en commun. Aujourd’hui on se cantonne, lorsqu’on est de gauche, à du multiculturalisme d’Etat. Mais ce n’est pas ça faire peuple. Faire peuple c’est, même dans une logique cosmopolite, dire que l’on est tous d’origines différentes, que l’on a tous nos histoires propres, nos religions ou pas, mais c’est aussi se demander comment on transcende ces différences pour écrire en commun une histoire française. Pour faire peuple, il faut également des structures. Or, aujourd’hui il n’y a plus. Avant, par exemple, il y avait le service militaire qui était un moment de brassage où tout le monde se rencontrait. Il a été supprimé – ce qui fut une bonne chose – mais il n’a pas été remplacé. Je pense qu’il faut un service civique à la place. Les syndicats et les partis politiques, qui, à une époque étaient des organismes de masses, permettaient de sortir de son environnement immédiat pour accéder à la « chose publique ». Aujourd’hui, tout cela est en crise. Il faut donc réinventer des modes d’action politique, civique, qui nous permettent d’aller au-delà de nous-même. Aujourd’hui, on a une situation de délitement et d’atomisation, que ça soit en communauté ou en individualité.

Vous êtes très actif sur les réseaux sociaux, est-ce un moyen pour vous de lutter contre la fachosphère ? De transmettre vos idées aux jeunes ?

Je pense que l’avenir de la société dépend du degré d’engagement de la jeunesse. Je ne crois pas du tout au mythe qui voudrait que la jeunesse française soit moins politisée ou dépolitisée. Je pense au contraire qu’elle a plus de désir de politique que lorsque j’avais vingt ans. Je ne pense pas que les réseaux sociaux soient un mode d’action suffisant. Sur les réseaux sociaux, vous rassemblez des gens qui pensent plus ou moins comme vous. Vous pouvez de temps en temps être en conflit avec la fachosphère. Mais vous n’allez pas convaincre vos adversaires sur les réseaux sociaux. Par contre, ce que vous pouvez faire, c’est rassembler des gens qui sentent confusément que la France qu’on leur propose, à droite ou à l’extrême droite, n’est pas la leur, et leur donner des arguments. C’est aussi en dehors des réseaux sociaux que cela doit se jouer : dans des conférences, dans les facultés, les lycées et à travers des associations, des syndicats. C’est par des moyens d’actions collectifs qu’on va réussir à rassembler une force, qui devra s’appuyer sur la jeunesse. Le Front National est la première force politique chez les jeunes – en terme d’élection, en oubliant ceux qui ne votent pas -, ce n’est pas tenable dans notre démocratie. On ne réussira pas à réinventer une vision progressiste de la France sans les jeunes.

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