Le 19 mai 2017 se tiendront les prochaines élections présidentielles en Iran. Le Président sortant Hassan Rohani, architecte de l’accord sur le nucléaire conclu le 14 juillet 2015, est candidat à sa réélection. Nul doute toutefois qu’elle sera difficile, puisque le camp conservateur est bien décidé à lui mettre des bâtons dans les roues, sur fond de scandale de corruption (1). Relativement passé sous silence en France, ce scrutin est crucial, dans un double contexte de rapprochement avec les Occidentaux, fragilisé par la perspective d’une administration Trump farouchement opposée à l’accord sur le nucléaire et de refroidissement des relations irano-saoudiennes.

La religion comme seule forme de légitimation

Si l’on considère le temps long de l’Histoire, cette rivalité irano-saoudienne est très récente, et cela pour une raison simple : quand l’Arabie Saoudite n’était encore peuplée que de nomades, la Perse d’alors était un territoire vaste, administré et centralisé. Leur rivalité ne peut donc débuter qu’en 1932, date à laquelle naît officiellement l’État Saoudien. Toutefois, elle ne commencera véritablement qu’après la Révolution Islamique de 1979. Si cet affrontement est souvent décrit comme une guerre de religion entre « chiites » et « sunnites » par raccourci, elle est en réalité politique. La religion ne sert que de forme de légitimation du conflit auprès des populations, dans un contexte de guerre par proxy en Irak, en Syrie et au Yémen. Mais, paradoxalement, il serait intéressant de considérer la question suivante :

« Et si ces puissances s’opposaient parce qu’elles se ressemblaient ? »

En effet, Téhéran et Riyad sont deux théocraties s’appuyant sur deux visions extrémistes du sunnisme et du chiisme et se revendiquant toutes deux seules ambassadrices du « véritable islam ». Ainsi, tous les ans, l’Iran met en cause l’organisation du hajj, notamment en septembre 2015, lors d’une bousculade qui avait fait 400 morts Iraniens. De plus, les deux puissances ont les mêmes visées expansionnistes : d’un côté, la République Islamique veut « exporter la Révolution », de l’autre le Royaume envoie des missionnaires wahhabites prêcher la bonne parole aux quatre coins du monde, de l’Europe à l’Indonésie. Précisément, le wahhabisme résulte d’un pacte formulé en 1744 entre Mohammed ben Abdelwahhab et la famille Saoud, alors régnant sur plusieurs tribus nomades. L’Empire perse a en revanche été converti au chiisme par Ismaël 1er, au XVIe siècle, premier représentant de la dynastie Safavide.

Rivalité politique fondamentale

Apparemment religieuse, cette rivalité a en réalité une dimension politique fondamentale : Téhéran et Riyad utilisent cette position de leader des deux courants majoritaires de l’islam pour étendre leur influence politique. La religion n’est alors qu’un moyen et non pas une fin. Ce face à face est accentué par la décomposition d’anciennes puissances régionales comme l’Irak de Saddam Hussein. En conséquence, selon Mohammad-Reza Djalili :

Depuis plus d’une trentaine d’années, l’équilibre entre le sunnisme et le chiisme au Moyen-Orient semble pencher en faveur de ce dernier

du fait d’un Hezbollah puissant et au coeur de la formation du nouveau gouvernement libanais de Michel Aoun et d’un Bachar el-Assad qui s’accroche à son trône par exemple. Parallèlement, la Turquie qui a toujours eu une politique pragmatique avec l’Iran, se rapproche de l’Arabie Saoudite (2), alors que l’Egypte est déjà bien occupée avec sa situation intérieure. L’enjeu de cet article est donc de montrer que sur les différends moyen-orientaux, la guerre par procuration que se livrent les deux puissances à des raisons politiques, et non pas religieuses.

L’Irak théâtre de la lutte d’influence irano-saoudienne

1980-1988. La guerre de huit ans entre l’Iran et l’Irak fera 800 000 morts environ sans changements territoriaux majeurs. Lorsque Saddam décide d’envahir l’Iran, c’est dans l’idée de contrer son voisin qui vient d’entamer sa Révolution Islamique (3). Bagdad voit les troubles politiques comme une fenêtre d’opportunité pour en finir définitivement avec la menace politique que représente l’Iran, et ce d’abord sur le plan intérieur. En effet, l’Irak de Saddam est gouverné par le parti Baath composé de la minorité sunnite, véritable oligarchie qui contrôle la majorité des ressources du pays. En opposition au régime répressif, de nombreux habitants du sud de l’Irak (proche de l’Iran) se convertissent au chiisme et/ou adhèrent au parti Communiste, rival du parti Baath. Bagdad considère cette majorité chiite comme un « Etat dans l’Etat » qui serait contrôlé à distance par Téhéran.

Sur le plan international, Saddam pense, par cette guerre, s’affirmer comme leader régional, alors que l’Egypte a été mise aux bans des nations arabes après les accords de Camp David conclus avec Israël en 1978. L’Arabie Saoudite, qui voit la Révolution Islamique avec inquiétude et qui craint la remise en cause de son leadership régional a soutenu l’Irak à hauteur de 25 milliards de dollars. L’Irak sort ruiné de la guerre.

Après l’invasion américaine en 2003, cette domination sunnite est remise en cause et le pouvoir est confié au chiite Nouri al-Maliki en 2010, puis au gouvernement d’Haider al-Abadi (du parti Islamique Dawa). Ces gouvernements successifs sont déstabilisés par la milicianisation de l’Irak et la contestation sunnite, qui s’estime (plutôt à raison) lésée lors des élections. Al-Qaeda, tirant profit de l’exaspération populaire prospère, et bientôt, une scission donnera naissance à l’Organisation de l’Etat Islamique en Irak, futur Etat Islamique.

Dans ce contexte de profonde déstabilisation de l’Etat, il s’agit alors pour Téhéran d’empêcher l’Irak de redevenir une menace, comme il a pu l’être sous Saddam. Dès lors, l’intervention de milices commandées par l’Iran au prétexte de protéger les populations chiites d’Irak peut être perçue sous un jour plus politique que religieux. Téhéran cherche à s’imposer comme acteur clé de la résolution du conflit pour que la solution ne puisse être trouvée sans son concours.

Timber Sycamore

Téhéran a poursuivi la même stratégie en Syrie : soutien aux milices chiites présentes sur le terrain et soutien militaire à Bachar el-Assad. Au contraire, l’Arabie Saoudite s’est posée, dès 2012, en défenseur de la cause rebelle, moins par compassion pour le peuple opprimé que pour des raisons éminemment politiques. Il s’agit pour Riyad de faire tomber le régime de Bachar el-Assad, allié de poids de l’Iran depuis 1980. A cette date, Hafez el-Assad avait lié cette alliance avec le régime de Khomeiny pour prendre à revers son grand rival irakien. Rien à voir donc avec une prétendue sympathie entre chiites et alaouites, et rien à voir avec la religion.

Selon le New York Times, l’Arabie saoudite a financé un programme de la CIA nommé Timber Sycamore, d’aide aux rebelles syriens, que cela soit en fournissant des fonds ou des armes (4). Même si le montant n’a pas filtré, il s’agirait de plusieurs milliards de dollars.

Le mythe de l’arc chiite

Le soutien de Téhéran à Damas est souvent analysé dans l’optique d’un « axe chiite », c’est-à-dire un réseau d’alliances chapeauté par l’Iran, du Hezbollah libanais à l’Ouest, en passant par Damas et Bagdad, jusqu’aux rebelles Houthis yéménites. Or, cette analyse adoptée massivement par les médias, pose de nombreux problèmes.

Tout d’abord, il ne faut pas céder à la tentation de la généralisation : le camp chiite n’est pas homogène, contrairement à ce que sous-entend cette idée d’arc chiite. Ainsi, il existe des chiites persanophones, arabophones, duodécimains, septimanien…

Ensuite, selon Mohammad-Reza Djalili, ce concept a d’abord été évoqué par des pays dont les intérêts sont contraires à ceux de l’Iran, comme l’Egypte ou les monarchies du Golfe. Dès lors, le but de ces discours est de stigmatiser les minorités chiites qui seraient plus loyales à l’Iran qu’à leurs pays d’origine selon Hosni Moubarak (5) et à présenter l’Iran comme un agresseur. Ainsi, même si ces alliances sont réelles, l’utilisation de ce concept méconnaît la diversité du chiisme et amplifie largement le pouvoir de l’Iran. D’ailleurs, Téhéran refuse cette expression puisqu’il « ne veut pas s’enfermer dans un ghetto chiite pour mieux se présenter comme le leader du monde musulman et le fer de lance de la lutte contre Israël » (6). 

Enfin, l’expression « arc chiite » induirait que la religion est le fondement de ces alliances. Or, comme on vient de le voir, ces alliances sont beaucoup plus politiques que religieuses.

1458 km de frontières poreux entre l’Arabie Saoudite et le Yémen

Le conflit au Yémen qui fait rage depuis 2015 est décrit comme une guerre par proxy entre Téhéran, qui soutiendrait les rebelles houthis chiites, et Riyad qui mène une coalition de pays sunnites, visant à écraser les rebelles et réintroduire le gouvernement « légitime ». Si cette guerre par proxy est bel et bien avérée, la lecture religieuse du conflit est erronée, puisque l’Arabie Saoudite a mis en place cette coalition par intérêt politique.

En fait, les 1458 km de frontières sont sujets à contentieux depuis les années 2000 et en plus, ils sont relativement poreux. Cette porosité inquiète Riyad qui craint que des combattants houthis chiites ne viennent jeter le trouble au sein des populations chiites du côté saoudien. Ces dernières fournissent les principaux foyers d’oppositions à la monarchie. Récemment, l’exécution du clerc chiite Nimr al-Nimr a jeté de l’huile sur le feu.

Ainsi, Riyad mène des raids depuis plusieurs années sur les villages houthis yéménites sous prétexte d’aider le pouvoir central à Sanaa, mais aussi pour sécuriser sa frontière, ce qui a accentué le ressentiment des populations chiites yéménites.

Si Riyad et Téhéran se livrent bien une guerre par procuration sur les divers théâtres de conflit au Moyen-Orient, il s’agit donc bien d’un affrontement politique et non pas religieux. L’opposition théologique est instrumentalisée par les deux puissances afin de légitimer leur lutte sur la scène nationale, régionale et internationale.

Les évolutions sur la scène politique iranienne sont donc à suivre avec attention, puisqu’une victoire des conservateurs pourrait encore amplifier la fracture entre les deux pays.

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