Le 21 mars dernier, la campagne présidentielle s’est ouverte sur un débat télévisé organisé par TF1, qui a décidé de n’inviter que les cinq candidats en tête des sondages. Un choix controversé et contesté notamment par les « petits candidats » laissés sur la touche comme Nicolas Dupont-Aignan. Ce dernier n’a ainsi pas hésité à quitter le plateau de TF1 le 20 mars dernier afin d’exprimer son mécontentement. Déni de démocratie ou expression d’une réalité qu’on préfère ignorer ? Quoiqu’il en soit, ce débat met en lumière une problématique qui hante la démocratie : comment permettre l’expression de l’ensemble des courants politiques et leur donner la même couverture médiatique ?

L’exercice difficile du débat télévisé

En rassemblant entre 6 millions et 10 millions de téléspectateurs chacun, les deux débats accueillis par TF1, BFMTV et CNews avant le 1er tour ont rencontré un vif succès…tout en entraînant de nombreuses critiques et interrogations pour ces évènements qui sont une première en France.  Comment faire parler tous les candidats sur des mesures demandant un minimum d’argumentation en un temps limité, afin de conserver l’attention des téléspectateurs mais sans tomber dans la simplification à outrance ? C’est une question qui interroge l’efficacité de telles émissions : si le premier débat entre les cinq candidats en tête des sondages avait laissé parfois place à des attaques ciblées plus qu’à une réelle argumentation sur les différents programmes, le second, dont les réponses étaient limitées à une minute trente par thème, n’a pas permis un réel approfondissement des différentes propositions. « Le problème, c’est que certains candidats font le show. À onze, ce sera encore plus le spectacle » avait ainsi reconnu un proche de Benoît Hamon avant ce second débat. Pour François Bayrou, le débat était ainsi « à la hauteur » malgré « un côté télé-réalité ». Cette pratique venue des États-Unis permet-elle de faciliter le choix des français ? Cela risque à l’inverse d’encore plus soustraire la communication à l’information, la séduction à la réelle compréhension des programmes. Le Figaro titrait ainsi le 5 avril «  Au grand bazar de la présidentielle ». Un titre révélateur de l’impression générale que renvoie les débats : une campagne présidentielle tentant d’intéresser des français lassés, au risque de tomber dans le divertissement et d’abandonner le fond des programmes.

La représentativité, un gage de démocratie ?

Aux États-Unis, lors de l’élection présidentielle de novembre 2016, outre les deux candidats représentant les partis Républicain et Démocrate, 32 candidats se sont présentés, ne totalisant à eux tous que 6,03 % des voix. Une pluralité de façade qui cache un bipartisme très ancré, peu représentatif finalement de la diversité des opinions. Peut-on dès lors, avec cinq candidats au-dessus des 10 % en France, voir la variété de candidats et un relatif éclatement des voix de vote comme un gage de démocratie ? La situation française est très différente de celle des États-Unis : l’article 16 de la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication impose ainsi aux chaînes de télévision et de radio d’accorder le même temps d’audience à chaque candidat, afin de favoriser le pluralisme. Cependant, le débat du 20 mars dernier dont était exclu 6 des 11 candidats a montré qu’en France aussi, grands et petits candidats n’étaient pas logés à la même enseigne.

Si le bipartisme semble être aujourd’hui révolu en France, que ce soit à travers l’augmentation du vote Front National, le succès du jeune mouvement En Marche ! d’Emmanuel Macron ou de la récente percée de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages, il reste une distinction toujours présente entre partis de gouvernement et partis protestataires. Selon une enquête Ipsos-Fiducial réalisée entre le 31 mars et le 2 avril 2017, 26 et 27 % des français trouvent que respectivement François Fillon et Emmanuel Macron ont la stature d’un président de la République contre seulement 4 % pour les 6 autres candidats pris dans leur ensemble. Des chiffres qui révèlent l’image de ces candidats dépassant rarement 5 % comme des personnalités à qui l’on fait une place sans toutefois les considérer comme des candidats sérieux. Le journaliste Christophe Barbier a ainsi estimé que « les petits candidats ont fait bouger les lignes », en reconnaissant cependant que cela « n’est pas assez » pour avoir un impact sur le vote des français. Lors du débat du 4 avril dernier, Philippe Poutou est devenu star des réseaux sociaux le temps d’une soirée après son altercation avec Marine Le Pen et François Fillon, les traitant de « politiciens corrompus ». Il n’a pourtant convaincu que 1 % des téléspectateurs à la suite de l’émission organisée par BFMTV et CNews même si 12 % pensent que le candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste est celui qui comprend le mieux les français, selon Elabe.

À quoi peuvent servir ces candidatures ?

Causes d’éparpillement des voix pouvant faire perdre le candidat d’un des grands partis, porte-parole de pensées minoritaires qui risquent de perdre les français, autant de critiques qui discréditent ces candidatures. À part faire l’animation dans des débats où ils n’ont rien à perdre, il est difficile de voir leur rôle concret. Celui, symbolique, d’assurer la représentativité de tous les courants de pensée est de moins en moins crédible dans une campagne où semble triompher le vote utile, contre tel ou tel candidat. D’autant plus qu’il est illusoire de penser qu’un d’eux pourra un jour percer. Si ces candidats sont susceptibles d’apporter une ouverture bénéfique grâce à leurs profils très divers, les sujets qu’ils abordent peuvent parfois apparaître comme dépassés ou irréalistes. Que ce soit Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, héritiers des mouvements ouvriers communistes ou anarchistes ou Jacques Cheminade, souvent moqué pour ses propos sur la colonisation de Mars, ces candidatures échouent à réellement ouvrir les Français à d’autres problématiques, tombant trop souvent dans le spectacle et cela généralement sans le vouloir.

Les élections législatives et locales sont des étapes essentielles pour se créer une base électorale solide. Ce sont elles qui permettent le contact direct avec les électeurs, à travers des politiques locales concrètes. Des mandats locaux que ces petits candidats n’ont pas en assez grand nombre pour se créer un réseau de militants suffisants pour quadriller le terrain. Pour certains, comme Jacques Cheminade ou Jean Lassalle, ce sont les élections présidentielles et rien d’autre malgré leur mandats locaux, maire et député par exemple pour Jean Lassalle. Comment un candidat n’ayant pas de candidats affiliés aux législatives et donc pas de potentiels députés peut-il espérer pouvoir former des alliances et une majorité pour gouverner ? Un paradoxe qui trouve en partie ses sources dans les élections législatives au « scrutin majoritaire uninominal à deux tours » signifiant que seuls les candidats récoltant 12,5 % des inscrits peuvent accéder au second tour. Cela favorise les grands partis et empêche donc aux petits partis de se faire connaître et d’acquérir un rôle à l’échelle nationale, essentiel pour être audible et surtout crédible. Une des solutions mise en avant, le retour d’un scrutin proportionnel lors des législatives, permettrai aux petits partis d’accéder plus facilement à l’hémicycle. En effet ce type de scrutin répartit les sièges en fonction du nombre de voix par liste, sans minimum à atteindre, contrairement au scrutin majoritaire. En 1986, l’instauration d’une proportionnelle par François Mitterrand, espérant ainsi disposer d’une majorité de gauche,  avait permis au Front National de faire entrer ses premiers députés à l’Assemblée Nationale. Un mode de scrutin souvent décrit comme plus démocratique mais qui répond avant tout à des logiques politiciennes et souvent synonyme d’instabilité politique en empêchant une majorité de se former sans coalition. Une situation qui, en rendant difficile toute action politique, ayant entraîné la chute de la IVème république.

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