L’année 2019 clôt la décennie des années 2010, « belles et terribles », pour reprendre l’édito des Cahiers du cinéma du mois de décembre. Les films de cette année nous ont frappé.e.s par leur violence et leur colère qui entrent évidemment en résonance avec notre monde. Des femmes en feu (Portrait de la jeune fille en feu, Midsommar, Sybil), des marginaux hauts en couleur (Glass, 90’s, Synonymes) et des gens révoltés (Les Misérables, Joker, Parasite) ont pris d’assaut les écrans des salles obscures en 2019. On vous livre nos coups de coeur.

Synonymes, de Nadav Lapid

Un manteau jaune traversant en trombe la Ville Lumière. Une mitraillette qui tire au rythme de Je ne veux pas travailler. Des chemises de luxe utilisées pour combler les trous d’un habitat vétuste. On n’imaginerait pas autant de visions incongrues à la lecture du synopsis du film : Yoav, ex-soldat israélien, fuit son pays d’origine pour la France, nation qu’il fantasme. Epaulé par deux jeunes bourgeois parisiens, il va faire l’expérience d’une violence d’une toute autre nature que celle qu’il connaît.

Synonymes est difficile à raconter, comme il est difficile de contenir un personnage aussi extravagant que Yoav. Il est fasciné par la France, nous sommes fascinés par lui. Emile, jeune écrivain en panne d’inspiration, le prend sous son aile pour s’approprier ses histoires qui mêlent les aventures de sa vie, celles qu’il s’imagine et celle d’Hector, traîné autour de Troie après avoir été battu par Achille. Les mots que Yoav débitent, tous ces synonymes qui s’agglomèrent jusqu’à bouleverser nos normes culturelles, nous restent en mémoire comme des échos lointains après un générique au silence assourdissant.

carla monaco

La Flor, de Mariano Llinás

Un film ? Une série ? Une fresque ? La Flor est une fiction de 13h et 27 minutes, subdivisée en six films, sortie en quatre parties au cinéma. Ces films n’ont rien à voir entre eux, sinon quatre actrices, toujours les mêmes, mais dans des rôles différents. Des histoires extraordinaires qui mêlent film d’espionnage, comédie musicale, série B horrifique, remake d’un film de Jean Renoir, réalisateur et savant poursuivis par des sorcières… Un kaléidoscope de possibles cinématographiques rendu encore plus fou par une explosion de la linéarité narrative habituelle : certaines fictions n’ont pas de fin, d’autres pas de début, l’une d’entre elles commence en plein milieu. La Flor est un objet cinématographique difficile à identifier qui prouve, dans une industrie où l’on recycle beaucoup, que l’audace est mère de toutes les vertus en matière de création.

carla monaco

Joker, de Todd Philipps

Lorsqu’elles sont sorties, les bandes-annonces m’avaient laissé sceptique. Comment raconter les origines d’un personnage aussi iconique de la pop culture dont tout le charme réside dans le mystère qui entoure sa véritable identité ? Sa dernière incarnation au cinéma par Heath Ledger est devenue culte, car le réalisateur Christopher Nolan a eu le courage de ne rien révéler de son passé. Alors prendre le contre-pied et faire un film sur le Joker avant qu’il ne devienne le Joker ? C’est un pari osé.

D’autant plus que la figure du Joker est connue sur Internet pour avoir été récupérée par les incels, ces «  involuntary celibate  » misogynes d’extrême droite qui désignent les femmes comme la source de tous leurs malheurs et leur adressent des menaces de mort. Une certaine odeur de souffre entourait le film et les médias généralistes craignaient qu’il ne les conforte dans leur délire paranoïaque et les encourage à passer à l’acte.

Et puis, à la surprise générale, Joker a reçu le Lion d’Or à la Mostra de Venise en septembre. Mais cette soudaine consécration avait de quoi refroidir. En général, lorsqu’un film est adulé par la critique de manière aussi dithyrambique avant que le grand public ne puisse le voir, on place la barre très haut, on s’attend à un chef d’œuvre qui révolutionne le septième art ; et une fois dans la salle, on est déçu de ne voir qu’un bon film. D’ailleurs, Joker ne fait pas l’unanimité, je comprends et je partage certains arguments des critiques négatives. Le film est poseur, on sent que Todd Philipps veut pondre un « film d’auteur » à la Taxi Driver et que Joaquin Phoenix vise l’Oscar. De telles ambitions peuvent-elles faire bon ménage avec le genre ultra codifié des super-héros ?

Finalement, est-ce que ce film ne repose pas entièrement, non pas sur la réalisation de Todd Philipps, ni sur le talent de Joaquin Phoenix, mais plutôt sur l’aura qui entoure le personnage qu’il incarne ? Est-ce que ce film aurait connu un tel succès s’il ne s’inscrivait pas en port-à-faux vis-à-vis du genre super-héroïque auquel il doit appartenir ? Un genre qui prédomine actuellement, mais qui s’essouffle un peu plus à chaque sortie d’un film estampillé Marvel. Est-ce que Joker serait considéré comme un bon film s’il n’était qu’un simple film de gangster ? Un film comme Joker n’est-il bon uniquement dans le contexte dans lequel il s’inscrit ?

Eh bien non. Pas besoin de connaître la mythologie Batman sur le bout des doigts ni d’avoir vu les films précédents pour le comprendre, tout comme on peut apprécier la réalisation sans connaître la réalisation de Scorsese. L’histoire est simple mais très efficace, pour peu qu’on s’attache au personnage d’Arthur Fleck qui demande de l’aide tout le long du film sans jamais en recevoir. Joker est une moyenne production de bonne facture qui apporte un vent frais dans le cinéma de culture pop, et au fond, c’est tout ce qu’on lui demandait.

nicolas d’almeida

Parasite, de Bong Joon-ho

Vainqueur de la Palme d’or au festival de Cannes en mai dernier, Parasite de Bong Joon-ho est un film faisant preuve d’une rare ingéniosité par les ambiances diverses qu’il livre au spectateur.

Le long-métrage relate l’histoire d’une famille sud-coréenne précaire, au chômage, qui peine à joindre les deux bouts. Un beau jour, Ki-woo, le fils, parvient à se faire engager en tant que professeur particulier d’anglais auprès des Park, une famille extrêmement aisée vivant dans l’opulence. Petit à petit, la famille de Ki-woo va tenter de s’infiltrer dans la maisonnée de cette famille, et un engrenage interminable et fatal se déclenche. 

Incisif, le film de Bong Joon-ho est une réelle réussite par son aspect profondément déroutant et inattendu. Il semble être  composé de deux films opposés, et qui pourtant réussissent, par l’ingéniosité du réalisateur et des acteurs, à ne faire qu’une seule oeuvre cohérente. Tout y est ficelé et rien n’est laissé au hasard. Le début de l’intrigue se veut en effet comique, mordante, acerbe, et le spectateur rit de bon coeur devant cette famille qui s’infiltre au sein d’une maisonnée de richissimes sud-coréens. En revanche, au milieu de la trame narrative, une discontinuité se crée, une rupture qui vient choquer et surprendre le.la spectateur.trice pour le.la tenir en haleine jusqu’à l’achèvement de celle-ci.

Sous un aspect de prime abord léger, puis qui vient au fur et à mesure se crisper jusqu’au climax du film, Bong Joon-ho livre une critique acide des disparités socio-économiques au sein de la société sud-coréenne en explorant les rapports vénéneux entre deux classes sociales totalement différentes. Par les sujets qu’il traite mais aussi par le coup de théâtre qui survient au beau milieu du film, pour l’engrenage haletant dans lequel le.la spectateur.trice est embarqué.e, vous devez donc à tout prix voir Parasite cet hiver.

Louise bur

Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Sorti l’automne dernier dans les salles obscures, ce long-métrage a reçu beaucoup de prix, dont celui du meilleur scénario à Cannes. Et pour cause, il s’agit d’un vrai bijou de délicatesse, par son écriture mais aussi par les images livrées à l’oeil du.de.la spectateur.trice. 

Le film de Céline Sciamma nous emmène au 17ème siècle, avec en premier plan deux personnages féminins : Marianne, incarnée à l’écran par Noémie Merlant ; et Héloïse, par Adèle Haenel. Marianne est peintre et a été engagée par la mère d’Héloïse pour brosser le portrait de sa fille en vue de son futur mariage. Celle-ci fraîchement sortie du couvent, elle refuse de se faire peindre et remplace sa soeur, promise au même homme, qui s’est suicidée quelques semaines avant le début du film. Pour parvenir à peindre son modèle, Marianne va devoir redoubler d’ingéniosité. Petit à petit, une complicité et un trouble s’installe entre les deux femmes, débouchant sur une histoire amoureuse. 

La délicatesse du jeu de ses actrices qui portent remarquablement le film, la subtilité du scénario mais aussi la finesse des images montrées à l’écran font du film de Céline Sciamma une oeuvre à part entière. L’histoire d’amour entre les deux jeunes femmes est traitée de manière extrêmement pertinente. De plus, le film est aussi novateur par les thèmes qu’il propose : il aborde non seulement l’homosexualité féminine, sujet souvent peu traité dans la sphère médiatique ; mais aussi d’autres sujets comme l’avortement. Le féminisme, ou du moins l’interrogation sur la justesse de la place donnée à la femme dans la société cloisonnée du 17e siècle, est au centre de l’intrigue, interrogeant le.la spectateur.trice sur l’évolution de cette situation aujourd’hui. Autre point positif du film : l’économie des dialogues, le silence instauré par instants, qui laisse le spectateur contempler l’image à l’écran et qui permet aussi aux deux actrices de montrer leur jeu de la meilleure des manières. Les scènes musicales du film en sont encore plus magistrales, pourvues de sens ; je pense notamment à l’ultime scène du film qui lui permet de se conclure sur une note encore plus prononcée.

Pour toutes ces raisons, je vous conseille chaudement de voir ou de revoir Le Portrait d’Une Jeune Fille en Feu. Le film connaît par ailleurs un certain succès à l’international et a été nommé aux Golden Globes dans la catégorie du Meilleur film en langue étrangère.

Louise bur

Les Misérables, de Ladj Ly

Tout juste intégré à la brigade anti criminelle de Montfermeil, Stéphane découvre la complexité du terrain, les tensions qui animent le quartier. Au cours d’une interpellation, un coéquipier faiblit : il blesse gravement un enfant. Cette bavure policière est filmée. Les preuves sont compromettantes pour le trio de la BAC : elles doivent disparaître. Comme une étincelle, cet épisode déclenche la colère de la cité…

Les habitants du quartier et la police s’opposent-il radicalement ? Non, dans Les Misérables, cette vision manichéenne est rejetée. Ici, la réalité est  plus complexe que le cliché ; elle est aussi plus cruelle. On nous emmène auprès des individus, de leur psychologie : chaque personnage nous touche à sa façon.

1h44, c’est le temps qu’on passe à Montfermeil, le temps qu’il faut pour rendre visite à ses habitants. On les rencontre au détour d’une étale au marché, sur un toit, dans une piscine gonflable sous le soleil d’été… Alors, Les Misérables, c’est aussi la sensibilité particulière de son réalisateur, un ancien « microbe » du quartier. Montfermeil est un terrain familier pour Ladj Ly qui, à travers son œuvre, rend hommage à l’endroit qui l’a vu grandir. En ce sens, le film a une approche réaliste qui mérite l’attention. En effet, Les Misérables attire notre regard sur la précarité des cités, véritables zones grises de l’Etat. Les gendarmes tentent d’imposer leur ordre, la jeune génération est téméraire : tous tentent à leur manière de gérer une situation qui les dépasse.

En deux mots ? Je dirai éclatant et bouleversant. Les Misérables est un film qui touche et qui reste en tête par-delà sa projection au cinéma. Son réalisateur fait preuve d’une impartialité admirable et combat avec sensibilité les stéréotypes. Profondément engagé, il condense des problématiques propre à la France. C’est un cri d’alerte : il y a urgence à s’intéresser aux oubliés. Alors gardons en tête ces quelques mots de Victor Hugo, si chers à Ladj Ly : « Mes amis, retenez ceci : il n’y a ni mauvaise herbes, ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs ».

Léana Betinelli

Matthias et Maxime, de Xavier Dolan

« Il fait toujours la même chose », « ça tourne en rond »… Voilà ce qu’on a pu entendre au Festival de Cannes et avant la sortie de Matthias et Maxime. Non, le dernier film de Xavier Dolan n’est pas une pâle copie de ses précédents films. Surtout que l’œuvre de Dolan est assez hétéroclite. Qu’est-ce que Tom à la ferme a à voir avec Les Amours Imaginaires ? Mommy avec Juste la fin du monde ? J’ai tué ma mère avec Laurence Anyways ?

Matthias et Maxime, trentenaires, sont les meilleurs amis du monde depuis l’enfance, presque des frères. Ils rejoignent leur joyeuse bande de copains l’espace de quelques jours dans la maison de l’un d’entre eux. La sœur de l’hôte, cliché sur pattes du pédantisme au langage américanisé, engage les deux compères à tourner dans son premier court-métrage expérimental. A la suite d’un pari perdu avec ses potes, Matthias est finalement contraint de jouer dedans. Surprise : il devra embrasser Maxime devant la caméra. Cette même caméra dissimulera le baiser volé, caché au spectateur. S’ensuit un profond malaise entre les deux hommes, les éloignant progressivement l’un de l’autre.

L’histoire s’articule autour d’un bouleversement, le baiser. La tension du film est fondée sur l’issue de la relation Matthias-Maxime : le renouvellement ou la rupture avant le départ de Maxime pour l’Australie. Ce tremblement de terre central n’est pourtant pas inaugural. Le retardement de l’élément perturbateur est primordial pour que Dolan donne assez de profondeur à ses personnages, bref, donne une histoire. La densité est induite par des détails, des plans, des paroles, comme la tâche de naissance de Maxime semblable à une balafre qui parcourt sa joue droite.

C’est par cette distillation d’éléments que Dolan nous donne des portes d’entrée et des attaches dans l’univers préétabli de ce film. Par ce biais-là, la bande de potes constitue un environnement vraisemblable et sympathique ; dans un premier temps, autour de leur euphorie et des conneries qu’ils se balancent, dans un deuxième, à travers les fractures dues au comportement malheureux de Matthias. 

Inutile d’en dire davantage. Matthias et Maxime, comme le reste de la filmographie de Dolan, est un film sensoriel. Toute la générosité sentimentale et esthétique du cinéaste est bien là, retrouvant toute sa vitalité après le décevant Ma vie avec John F. Donovan.

Carla Monaco

Bacurau, de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles

Brésil. Bacurau est un petit village reculé et isolé de tout, même s’il est équipé des technologies modernes. Si les habitants semblent être munis de la 4G, ils peinent à s’approvisionner en eau en raison de la construction d’un barrage que leur propre maire corrompu a encouragée.

Dans ce village tranquille réside une communauté sans hiérarchie, sorte de « convivencia » où hétéros, homos, femmes, hommes, prostitué.e.s, queer, trans coexistent dans un climat de tolérance quasi utopique. Leurs différences convergent vers des valeurs, des rites, bref une culture commune basée sur l’honneur, l’usage cérémoniel de substances psychotropes et l’histoire de leur village. Histoire qui repose dans un petit musée sacré, tandis que l’église, elle, est condamnée.

Certains éléments commencent à faire irruption dans ce décor : des drones survolent les routes menant au village, des balles percent l’unique camion-citerne à eau de la communauté et de mystérieux motards au look de Power Rangers sont repérés aux alentours. Les habitants apprennent que leur village a été rayé de la carte ; dans le même temps, des tireurs d’élite américains commencent à les massacrer un à un. Une résistance s’organise face à cette violence gratuite.

Au départ, un film réalisé par deux potes sillonnant les endroits pauvres et reculés du vaste pays brésilien. Kleber Mendonça Filho, réalisateur déjà acclamé pour ses précédents films (Les Bruits de Recife, Aquarius), et Juliano Dornelles, initialement directeur artistique, voulaient réaliser un film qui préviendrait la violence des conflits sociétaux de demain par le biais d’un cinéma de genre hérité des Américains – en l’occurrence, le western, le slasher et le road movie. Prix du jury ex-aequo à Cannes avec Les Misérables de Ladj Ly, sorti en septembre, Bacurau a été réalisé avant l’élection de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil : désormais loin du récit d’anticipation, le film reflète étrangement la situation actuelle. Et ça fait froid dans le dos.

Carla Monaco

Marriage Story, de Noah Baumbach

L’histoire du divorce de Nicole et Charlie après dix ans de mariage aurait pu être un énième film à la Kramer contre Kramer (avec l’enjeu de la garde de l’enfant, etc.). Le réalisateur newyorkais Noah Baumbach s’était déjà intéressé à une famille déchirée dans Les Berkman se séparent (2006) mais l’histoire se focalisait essentiellement sur les deux fils. Dans Marriage Story, Baumbach raconte l’histoire d’un mariage, celle d’un homme et d’une femme qui se sont véritablement aimés, avec pour spécificité de ne pas recourir à des flashback. L’amour, comme la mort de l’amour, est un récit au présent.

Les lettres respectives de Nicole et Charlie qui ouvrent et clôturent le film énumèrent les manies, les traits de caractère qu’ils aiment chez l’autre. Malgré les bassesses et les discours pleins d’amertume encouragés par leurs féroces avocats (Laura Dern et Ray Liotta), c’est cette tendresse que l’on connaît déjà qui sous-tend la relation entre les deux personnages. A ce titre, la complexité de leurs rapports est puissamment portée par Scarlett Johansson et Adam Driver, deux comédiens en état de grâce notamment lors des longues scènes de dialogues.

Certains pourraient être agacés par des personnages névrosés dans la même veine que ceux de Woody Allen – bourgeois, newyorkais, artistes – mais ce serait manquer l’épaisseur et la finesse d’une décennie d’amour construite en arrière-plan de sa propre fin.

Carla Monaco

First Love, le dernier Yakuza, de Takashi Miike

Une nuit à Tokyo, Léo, un jeune boxeur prometteur, rencontre son premier amour, Monica, une callgirl toxicomane qui se trouve impliquée dans un trafic de drogue. Pendant ce temps, un policier corrompu, un yakuza, et une tueuse envoyée par les triades chinoises se lancent à leur poursuite. Leurs destins vont se croiser et les mèneront jusqu’au lever du jour.

La première chose qui frappe dans ce film, c’est son esthétique. Tout transpire le rock, depuis les blousons en cuir, la guitare électrique de la bande originale, jusqu’à ses thématiques : les guerres de gangs, la déchéance de l’amour et la violence poussée à l’extrême. Ce film a un autre grand point fort qui est son scénario, et surtout son mode de progression scénaristique. En effet durant le film, on est amené à suivre plusieurs trajectoires de personnages en parallèle, ce qui crée un grand dynamisme et la possibilité d’explorer d’autant plus de thématiques. 

Au niveau de sa mise en scène, le film dégage un panache, beaucoup de plans iconiques, notamment vers la fin. Sa lumière joue également beaucoup dans le ton du film. Ce dernier se passe essentiellement de nuit, « un monde dans le monde » est alors mis en place, cela renforcé par l’absence de voitures et de passants. Les seuls éclairages proviennent de lampadaires, d’enseignes de boutiques ou des fenêtres. 

Un film qui parvient à merveille à mêler humour et violence extrême, qui sera utilisée comme support comique, sans jamais tomber dans le gratuit. Tout le principe comique du film repose avant tout sur des situations et des quiproquos, le rendant extrêmement théâtral et divertissant. Cependant, malgré cet aspect comique, c’est un film plein d’intelligence avec une vraie recherche au niveau de la mise en scène. 

Présenté au festival de cinéma Kinotayo, le film sort en salle le 1er Janvier.

Tom La Chouette

90’s, de Jonah Hill

Été 1995, Los Angeles. Stevie, à peine sorti de l’enfance, vit entre une mère souvent absente et un frère violent. Gamin esseulé au quotidien morose, il fait la rencontre d’une bande de skateurs qui vont égayer sa vie et le faire mûrir ; des potes passionnés, téméraires, drôlissimes mais que la vie commence déjà à séparer.

On doit l’un des plus beaux films de l’année à l’acteur américain Jonah Hill, devenu célèbre grâce à des comédies potaches (Supergrave, C’est la fin, 21 Jump Street). Si la bande-annonce semble introduire un drame mignon, tout comme le sous-titre de l’affiche (« Fais de ta vie un rêve ») fait craindre une fiction romancée pour préadolescents crédules, Mid90s n’en est rien. Certes, il est plus « gentil » que les films de skateurs qui le précèdent (Lords of Dogtown, Paranoid Park, Kids et The Smell of Us de Larry Clark). Pourtant, le film de Jonah Hill n’est pas dénué de noirceur, la violence y étant omniprésente : le premier plan montre Stevie violemment jeté contre un mur par son frère, il s’étrangle lui-même avec les fils d’une manette, l’un de ses amis fuit son foyer en raison de l’alcoolisme de sa mère, etc. 

Mais c’est évidemment grandir qui est la plus grande souffrance de cette bande de potes, leurs propres aspirations les opposant peu à peu. Le plus doué est approché par les sponsors, le plus excentrique parade avec bouteilles d’alcool et belles filles, le plus discret filme ses potes avec l’envie de faire de ces tranches de vie une œuvre sur leur amitié… Au rythme du Wu-Tang, Omega ou encore Herbie Hancock, on est aisément conquis par la fraîcheur de ce premier film.

Carla Monaco

Midsommar, d’Ari Aster

Vendu comme le film d’horreur de l’été, Midsommar surprend en redéfinissant les codes sclérosés du genre comme le faisait Get Out de Jordan Peele en 2017. Les films d’horreur habituels sont souvent plongés dans l’obscurité et baignés dans une lumière bleuâtre. L’environnement du présent film rend impossible cette esthétique vue et revue : un festival folklorique au fin fond de la Suède où le soleil ne se couche presque jamais.

Produit par les studios A24 (90’s, The Lighthouse, Under the Silver Lake), Midsommar est filmé comme un trip hallucinogène progressif ; les fleurs des couronnes portées par les femmes bougent comme si elles étaient en train d’éclore indéfiniment, et les yeux du petit ami de l’héroïne semblent anormalement grands. La morale de l’horreur de cette secte joyeuse infuse autant de confusion dans l’esprit de Dani que dans l’esprit du spectateur, puisqu’on sort totalement halluciné de ces deux heures et demi de folk horror. L’excursion initiale – s’éclater dans un festoche estival – devient rapidement une descente aux enfers pour des personnages masculins assez antipathiques, et lentement un parcours initiatique pour une jeune femme aux lourds bagages.

Carla Monaco

Image de couverture : Copyright 2019 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved. TM & © DC Comics / Niko Tavernise