L’exercice du top décennal est sans cesse renouvelable, mais permet de faire le point. Cette liste n’a pas de visée objective, car nous ne pouvons tomber d’accord qu’avec notre propre classement. Elle n’est pas non plus représentative de ce qui a façonné la musique de notre époque — mes excuses aux artistes francophones que je snobe ici royalement. Mais peut-être permettra-t-elle à certains de visiter, ou revisiter, quelques œuvres anglo-saxonnes parues dans le courant des dix dernières années.

Libre de droits – © Andy Witchger via wikimedia
  1. Noname – Telefone

Une anonyme sans label effleure des mixtapes de Chicago avant de publier la sienne en 2016. Mais Telefone est plus qu’une compilation. Elle a une sonorité et une âme marquantes, doucement marquantes, issues d’un rap aux intonations blues et enfantines. Elle n’est pas seulement inspirée de conversations téléphoniques ; l’instrumentation minutieuse évoque aussi une technologie d’un autre temps. Malgré des allusions constantes au monde matériel, Noname se tourne vers des thèmes spirituels (la mémoire, la solitude, la mort), afin de refléter la profondeur et la douleur de son identité. Telefone s’ouvre avec la beauté implacable de « Yesterday », traverse une tonalité d’espoir sur « Sunny Duet » ou « Forever » tandis que « Shadow Man » achève déjà l’invention dans des paroles abyssales.

  1. Car Seat Headrest – Twin Fantasy

Majorité fraîchement atteinte, le démarrage de Will Toledo, rockeur timide et lo-fi [basse résolution, ndlr.], se fait sans producteur. La banquette de sa voiture lui sert de studio et de nom pour son projet. Car Seat Headrest ne jure alors que par la plateforme d’écoute Bandcamp qui lui permet, comme à beaucoup d’artistes indépendants, de publier ses albums jusqu’en 2015, année durant laquelle il signe chez Matador Records. Cette opportunité devient l’occasion d’accorder un souffle nouveau à ses enregistrements. En 2018 est publiée une seconde version de Twin Fantasy, album d’abord paru en 2011. Toledo s’attèle à un remaniement complet, résultant en un meilleur mixage, mais aussi des mélodies plus riches, plus retentissantes. Clin d’œil au titre et au sous-titre, Mirror To Mirror, il élabore l’opus en symétrie, liant un morceau à un autre par le titre, les paroles ou la durée. Couples de chansons inséparables, couple de figures entremêlées sur la pochette… et toujours ce même interlocuteur. Aidé de sa voix fébrile et d’instrumentations poignantes, Car Seat Headrest compose ici une œuvre magistrale sur l’amour de jeunesse, la santé mentale et les méandres du passage à l’âge adulte.

  1. Sufjan Stevens – Carrie & Lowell

Au milieu de la décennie, bien avant l’écriture de la bande originale de Call Me By Your Name, Sufjan Stevens a sorti Carrie & Lowell. Replié dans les paysages de l’Oregon, Stevens retrace quelques souvenirs partagés avec son beau-père et s’attarde sur la relation difficile qu’il entretenait avec sa mère. Tout en acoustique, la voix feutrée, il la pleure et l’invoque à travers une poésie imagée : un video store, des améthystes et des opales, Méduse et Pégase. Dans le morceau médian « Fourth of July », l’un des grands moments de l’album, il prend sa place le temps d’un refrain. Sur son lit d’hôpital, Carrie s’excuse de l’avoir abandonné et moque la vacuité de l’existence humaine : «  Tell me, what did you learn from the Tillamook burn, or the Fourth of July ? We’re all gonna die.  »*

  1. MGMT – Little Dark Age

S’en est finie de la jeunesse insouciante pour le duo de Brooklyn. Dans une fusion d’inspirations disco et psychédélique, MGMT anime la piste de danse sur fond de menace apocalyptique. Les basses vibrent et les orgues fusent. Ce quatrième album contrebalance son écriture nébuleuse par une explosion de couleurs musicales, une réverbération cosmique ainsi qu’une touche d’humour ma foi bienvenue. Ce patchwork reste pour l’auditeur une équation irrésolue, un coup de maître de la part de ceux qui ne veulent pas être trop compris par peur, peut-être, d’entrer définitivement dans la légende. Un album tout à fait gothique et incontrôlable, susceptible de ravir les fans de synthpop ou des Cure et de retenir, au moins, l’attention des autres.

  1. Kanye West – My Beautiful Dark Twisted Fantasy

Lorsque deux ans plus tôt sortait le sublime 808s & Heartbreak, un album qui allait faire éclore le rap lancinant et vocodé que l’on connaît aujourd’hui, le magnum opus de Kanye paraît en 2010. Incontournable des incontournables, My Beautiful Dark Twisted Fantasy présente son créateur sous un jour irréductible, dément, parfois monstrueux —avide de repentance et pourtant empli d’indifférence. Pour accompagner sa réalité, Mr. West choisit des guitares distordues, des batteries à la limite du supportable et un ensemble orchestral. Les collaborations se succèdent, toutes plus impressionnantes, dont certaines deviendraient des moments d’histoire : Rihanna sur « All of the Lights » et John Legend sur « Blame Game », le couplet maladif de Nicki Minaj sur « Monster », l’arrangement dissonant de Bon Iver sur l’une de ses propres chansons… Sans oublier Pusha T dans « Runaway », morceau désormais associé à une seule note au piano. L’amplitude et le ton ne sont jamais caricaturaux ou malvenus. My Beautiful Dark Twisted Fantasy accède ainsi à un espace de frénésie et d’accomplissement qui prend forme par la désignation de l’individualité, dans toute sa grandeur, sa vulnérabilité et sa médiocrité. Quelle angoisse —et quel plaisir fou !

  1. Janelle Monáe – Dirty Computer

Janelle Monáe ouvre la décennie avec un premier album orchestré et afrofuturiste, The ArchAndroid ; sa prestance scénique et vocale lui vaut d’être comparée à James Brown et Michael Jackson. En 2016, elle apparaît au casting de Moonlight, qui obtient l’Oscar du meilleur film. Ainsi, pour beaucoup, Dirty Computer ne correspond pas à son pic artistique. Plus restreint, moins expérimental, ce troisième album cède à la musique pop, ce qui lui permet d’obtenir un son franc sans trop s’éparpiller. Rares cependant sont les projets qui s’autorisent un tel éclectisme. Monáe rappe sur « Django Jane », offre une balade avec « Don’t Judge Me », utilise l’afrobeat dans « I Got the Juice » et conquiert le funk grâce à « Make Me Feel », qu’elle compose avec l’aide de son mentor, le regretté Prince. Le point de liaison entre les titres est Janelle Monáe elle-même qui, pour la première fois, laisse paraître dans l’écriture des revendications militantes et une personnalité forte. Elle dédie l’album à tous les «  dirty computers  », les personnes qui se sentent hors de leur place et hors du système. Quintessence de l’œuvre à la fois politique et sexuelle, Dirty Computer s’accompagne de clips sensationnels, regroupés dans un «  Emotion Picture  », qui demeurent incontournables pour l’apprécier à sa juste valeur.

  1. Lana Del Rey – Norman Fucking Rockwell!

Choyant ses cinq albums de références percutantes et de mélodies mémorables, Lana Del Rey s’est métamorphosée en icône à travers les ères —les tubes de Born To Die, le rock des années 1970 pour Ultraviolence, les chansons orageuses et langoureuses à la James Bond pour Honeymoon… Mais c’est son dernier album en date, Norman Fucking Rockwell!, qui capture au mieux sa dextérité. Ici, elle parvient à retranscrire une ambiance californienne, classique et évasive, par la délicatesse et le détail des accompagnements. On songe à Leonard Cohen, Joni Mitchell, ou The Mamas & The Papas qu’elle cite dans « Fuck it I love you ». Sa maîtrise des graves apporte intensité et sensualité, tandis que ses aigus lui décernent une touche de surréalisme. Forts d’illusion, les morceaux semblent échapper à son contrôle à mesure qu’ils se déploient, à l’instar de l’inépuisable « Venice Bitch ». Del Rey atteint des sommets avec la magnificence de « The greatest » et la noirceur de « hope is a dangerous thing for a woman like me to have – but i have it ».

  1. Kendrick Lamar – good kid, m.A.A.d city

Départager la discographie de Kendrick Lamar… comment faire ? Entre la ténacité et la complexité de To Pimp A Butterfly, opus éminemment politique sorti en 2015, et la précision introspective de DAMN., le tout porté par une voix exceptionnelle, Lamar dévoile une vision artistique immense et s’impose comme l’un des grands, si ce n’est le meilleur rappeur de sa génération. good kid, m.A.A.d city est paru en 2012. Il s’agit de son premier album studio, produit par le brillant Dr. DRE. L’auditeur suit le jeune Lamar dans les rues de Compton. La nuit tombée, il emprunte le van familial et part rejoindre sa bande. Envoûté par une certaine Sherane, entraîné par l’effet de groupe ou hanté par les dangers et traumatismes de la ville, Lamar glisse entre chaque titre les messages inquiétés de sa mère ainsi que ses interactions au cours de la soirée. good kid, m.A.A.d city hypnotise, bouleverse et offre l’expérience d’une séance de cinéma à l’aveugle, d’un film sans image.

  1. Vampire Weekend – Modern Vampires of the City

Modern Vampires of the City est le seul album lugubre de Vampire Weekend. Dès leurs premiers pas dans l’industrie, quatre étudiants de la Columbia University se sont imposés sur la scène indépendante avec des compositions conceptuelles, mais dansantes et enjouées. Ici, parenthèse. Le groupe ose réunir musiques baroque et électronique ; le morceau « Step » fonde ses accords sur le Canon de Pachelbel tout en usant d’une batterie prégnante. Le chanteur-leader Ezra Koenig en fait une pièce de questionnement religieux. Lorsqu’il ne s’adresse pas directement à Dieu, Modern Vampires of the City interroge les liens entre les différentes croyances, étoffe sa réflexion sur l’accélération du temps ou refuse d’admettre la fin d’une relation amoureuse. Prodige d’écriture, il restera toujours impénétrable dans son sens le plus profond. C’est bien ainsi.

  1. Alt-J – An Awesome Wave

Alt-J souffre de la malédiction du premier album qui, lorsqu’il est trop bon, ne devient qu’un complexe pour les projets à venir. Avec An Awesome Wave, le groupe britannique sortait en 2012 une musicalité toute nouvelle, composée d’instrumentations obsessives et orientalisantes, d’une voix nasillarde et d’une spontanéité inégalable. Des livres et des films sont fréquemment cités, des photos de guerre sont dépeintes. Il incarne le mystère, la névrose, l’inhibition ; l’amour, sous toutes ses formes, correspond à des moments de répit («  She makes the sound the sea makes to calm me down  »**) ou, au contraire, de fatalité («  We can’t lose touch but we can let go  »***). Aujourd’hui, il m’importe peu qu’Alt-J ait déjà atteint son acmé. An Awesome Wave est de loin mon album préféré de la décennie, et de tous les temps.

* « Dis-moi, qu’as tu appris des incendies de Tillamook ou du 4 juillet ? Nous finirons tous par mourir. »

** « Elle imite le bruit de la mer pour me calmer ».

*** On ne peut pas perdre contact, mais on peut laisser aller  ».

image de couverture : Libre de droits – © Andy Witchger via wikimedia