Chili, Liban, France, Algérie, Irak, Hong Kong,… Depuis 2018, des mouvements de contestation inédits éclatent un peu partout dans le monde. La gauche, sous toutes ses formes, pourrait être le relais politique idéal de ces mouvements, qui ont en commun de réclamer plus de justice sociale et de démocratie. Il n’en est rien. Un an après le début du mouvement des gilets jaunes, la gauche française n’a pas su être ce relais politique. Pourtant Jean-Luc Mélenchon avait été l’un des premiers responsables politiques à prôner la révolution citoyenne et le débordement populaire avec le Front de gauche, puis avec La France insoumise, qui n’a réuni que 6,3% des voix aux élections européennes de mai dernier. Le peu de confiance qu’inspire la gauche à ces mouvements contestataires peut notamment s’expliquer par cette contradiction : elle appelle à un changement radical de société, sans assumer la  violence que cette radicalité suppose.

Jean-Luc Melenchon, député Insoumis des Bouches-du-Rhone lors d’une conférence a Science Po Strasbourg sur l’ère du peuple et des révolutions citoyennes. – © Killian Moreau / APJ / Hans Lucas

Chili et Gilets Jaunes : la gauche impuissante, le peuple efficace

Au Chili, des coalitions de gauche ont été au pouvoir pendant plus de 20 ans, et il est encore un des pays les plus inégalitaires du monde. Alors quand le gouvernement actuel mené par Sebastian Piñera décide d’augmenter le prix du ticket de métro aux heures de pointe, le peuple chilien s’enflamme. Le 25 octobre dernier, plus d’un million de personnes occupent les rues de Santiago du Chili, et peu à peu des assemblées citoyennes se forment pour commencer à travailler à la revendication principale du mouvement : une nouvelle constitution. Quasi quotidiennement les manifestations vont se poursuivre, jusqu’à ce qu’un référendum soit annoncé pour 2020 afin de changer la constitution actuelle, qui date de la dictature d’Augusto Pinochet. Même si rien n’est encore fait, le symbole est fort : ce que la gauche n’a pas fait en 20 ans, les citoyens viennent de l’obtenir en un mois. 

En France, la situation a été semblable avec le mouvement des gilets jaunes l’année dernière. Plus de 300 000 personnes au premier acte du mouvement bloquent des routes, des autoroutes, des dépôts pétroliers, et manifestent dans toute la France pour protester contre la hausse des prix du carburant. Emmanuel Macron finit par y renoncer, et cède à certaines mesures revendiquées par les manifestants, en augmentant notamment la prime d’activité de sorte à ce que les travailleurs au SMIC gagnent 100 euros de plus par mois. De quoi faire pâlir les organisations syndicales et politiques de gauche, qui peinent depuis des années à peser dans le dialogue social face aux gouvernements successifs. Ces mouvements insurrectionnels reprennent un activisme de gauche sans s’en revendiquer, et cela révèle à quel point les partis et les syndicats ne sont plus synonyme de subversion pour beaucoup de gens. Les manifestants chiliens et les gilets jaunes leur ont rappelé que pour se faire entendre des pouvoirs publics et économiques, il fallait leur faire violence.

Gilets jaune faisant signe de la main a des automobilistes, Lorient, 7 Decembre 2019. – © Clément Gerbaud / APJ / Hans Lucas

La question piège 

Avec la présence de blacks blocks en tête de cortège des manifestations syndicales, les responsables politiques de gauche se sentent obligés de se dire non-violents, pour ne pas être identifiés à ces groupes. A chaque mouvement social, la question « Condamnez-vous ces violences ? » est inévitable. Dans les débats médiatiques, la violence désigne toujours le pire et il faut à tout prix se dire pacifiste, sous peine de passer pour un « extrémiste radical ». C’est dans cette démarche que Jean-Luc Mélenchon déclarait sur France 2 à Caroline Roux en novembre 2018 à propos des gilets jaunes : « Je suis pour une orientation absolument, radicalement, et dans tous les cas, non-violente. La violence ne nous a jamais servi. Elle sert de prétexte à nos adversaires et c’est tout.  ». Bannir ce mot de manière aussi catégorique sans en distinguer les formes, c’est déjà manquer de faire écho à la violence que les gens portent en eux. 

Les dégradations, les agressions et les insultes sont toujours déplorables, mais la violence ne se résume pas à cela. Ce qui fait violence aux décideurs politiques, ce n’est pas casser des vitrines ou caillasser les forces de l’ordre. C’est atteindre leurs activités en occupant l’espace public et en bloquant des point stratégiques. La violence est essentielle en politique, car il n’y a pas de politique sans rapport de force, et il n’y a pas de rapport de force sans violence. En face, l’extrême droite ou le néolibéralisme assument une part de violence, en revendiquant le renvoi des réfugiés dans des zones de guerre pour l’une, ou en augmentant le coût de la vie des classes moyennes et populaires pour l’autre.

De multiples violences, de tous côtés, durant la manifestation pour la réforme des retraites le 5 decembre à Lille. – © Quentin Saison / APJ / Hans Lucas

Pour transformer en projet politique les révoltes citoyennes et redevenir le porte voix des colères populaires, les syndicats et les partis de gauche doivent accepter de se montrer violents envers ceux qui défendent, avec violence, l’état du monde actuel. Et cela implique de changer de modes d’action. 

Compter sur la jeunesse

Avec les exemples récents de contestation sociale, il est clair que ce qui fait réellement violence aux pouvoirs en place, c’est l’imprévisibilité. Grâce aux réseaux sociaux, des manifestations massives et sauvages ou des blocages s’organisent en quelques heures. Et la partie de la population qui se montre toujours la plus imprévisible, c’est la jeunesse. Au Chili, les étudiants ont été les premiers à réagir à l’augmentation du ticket de métro, en organisant des fraudes générales qui consistaient à passer en masse dans les portiques du métro sans payer. Depuis plusieurs années les étudiants chiliens protestent contre le coût des études et revendiquent la gratuité de l’éducation, faisant ainsi le lit de l’insurrection massive qui a lieu aujourd’hui.

En France en 2018, les étudiants avaient aussi contesté en nombre la loi ORE, à laquelle ils reprochaient d’introduire une sélection à l’université. En quelques jours une quinzaine de sites universitaires avaient été bloqués, et des actions d’occupation avaient lieu dans la plupart des facs. Le gouvernement s’était montré inflexible mais néanmoins inquiet puisqu’il avait fini par envoyer les forces de l’ordre pour déloger les étudiants. Ce sont ces modes de contestation étudiants que les gilets jaunes ont repris quelques mois plus tard. Comme la jeunesse, ils ont occupé et bloqué, ils n’ont pas demandé poliment l’autorisation de manifester à ceux qui n’ont aucun intérêt à ce qu’ils le fassent. 

Ces mouvements populaires et étudiants devraient faire comprendre à la gauche qu’à moins d’user d’une forme de violence pour faire pression sur les pouvoirs politiques et économiques, on ne change rien. A l’heure où beaucoup de peuples se laissent tenter par le populisme de droite, la gauche doit abandonner ce double discours de la révolution et du pacifisme si elle veut être prise au sérieux. En France, avec le mouvement social en cours contre la réforme des retraites, c’est peut être le bon moment.