Après la tentative de suicide d’Anas K. le 8 novembre à Lyon, les mobilisations dénonçant la précarité étudiante se sont succédées dans un climat de marasme social. Enfin médiatisé, le problème croissant des difficultés financières des étudiant.e.s était pourtant déjà signalé dans un rapport d’octobre 2018 de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) ainsi que dans celui du syndicat UNEF publié l’été dernier. 

L’Observatoire de la vie étudiante a été créé en 1989 par le ministère de l’Éducation nationale. Sa dernière enquête sur les conditions de vie des étudiant.e.s publiée il y a un an, en octobre 2018, se fonde sur des données collectées en 2016 – chaque enquête nationale se faisant selon un rythme triennal. Dans le rapport « Situation économique et financière des étudiant.e.s », plusieurs éléments confirment les inquiétudes actuelles autour des ressources dont disposent les étudiant.e.s pour pallier le coût de la vie.

Mobilisation contre la precarite etudiante a Lille, le 26 novembre 2019, apres le suicide d’un etudiant a Lyon. – © Quentin Saison / APJ / Hans Lucas

Le grand perdant est seul, et d’origine sociale « populaire »

Sur la base de données issues des 46 340 questionnaires, l’OVE a calculé les ressources mensuelles moyennes des étudiant.e.s selon trois catégories de revenus : 349 euros d’aides publiques, 486 euros d’aide familiale et 740 euros de revenus d’activités pour ceux.elles qui travaillent. Évidemment, ces moyennes varient selon les catégories étudiées. On voit par exemple la différence entre un.e étudiant.e « cohabitant.e » et un.e étudiant.e « décohabitant.e » – vivant seul.e – en matière d’aide familiale. 265 euros en moyenne pour les cohabitant.e.s, 590 euros pour les décohabitant.e.s. Un écart qui s’explique par la difficulté augmentée de devoir payer son loyer seul.e comme le souligne le revenu d’activité souvent plus important que celui des étudiant.e.s vivant en colocation.

Mais les disparités les plus flagrantes apparaissent dans la tripartition des origines sociales. L’aide familiale moyenne pour les étudiant.e.s d’origine sociale « populaire » s’élève à 353 euros tandis qu’elle atteint les 579 euros pour ceux.elles d’origine sociale « supérieure ». Cette part de la famille si précieuse est inexistante pour plus de 30% des étudiant.e.s en général, 33% pour les décohabitant.e.s et 38% pour ceux.elles d’origine sociale « populaire ». C’est pourquoi les aides publiques représentent 52% des ressources des boursier.ère.s, lorsque c’est l’aide familiale qui reste déterminante pour les non boursier.ère.s (40,6%) ainsi que leur revenu d’activité. Néanmoins, les étudiant.e.s décohabitant.e.s, d’origine sociale « populaire » et boursier.ère.s sont ceux.elles qui demandent le plus d’aides sociales supplémentaires.

Les aides sociales ne sont pas suffisantes en soi

A la vue de tous ces graphiques, il apparaît clair que l’aide de l’État est souvent un complément – avec une part de 26,2% dans les ressources des étudiant.e.s, sauf pour les boursier.ère.s. Celles et ceux qui ne bénéficient pas de la bourse doivent mettre les bouchées doubles en matière de travail rémunéré (100 euros au-dessus de la moyenne). De plus, les non-boursier.ère.s se voient plus souvent refuser les aides. Ainsi, parmi les étudiant.e.s non boursier.ère.s ayant fait une demande d’aide sociale à leur établissement, moins de la moitié ont vu leur demande acceptée.

Si on regarde l’enquête de 2013, les étudiant.e.s concerné.e.s déclaraient recevoir plus d’aides publiques. Elles s’élevaient alors à 409 euros pour les étudiant.e.s d’origine sociale « populaire » contre 363 en 2016. Cela devrait s’aggraver aujourd’hui avec la baisse des APL en 2017, puis leur gel actuel, et la baisse des aides à destination des jeunes actifs et des étudiant.e.s salarié.e.s. 

Le prochain rapport de l’OVE portera sur l’année 2019 et sera publié en 2021. Il est fort probable que les futurs chiffres publiés ne démentent pas la colère actuelle des étudiants. Certes les ministres de la Santé et de l’Enseignement Supérieure Agnès Buzyn et Frédérique Vidal peuvent se targuer de la suppression de l’obligation pour les étudiants d’adhérer à une mutuelle étudiante – 217 euros d’économies non négligeables. Cependant, au vu des mesurettes macroniennes qui grignotent petit à petit les modestes aides de l’Etat, on voit comment le gouvernement fait l’équilibriste en réduisant ou en gelant ses aides d’un côté et en se prévalant de faire faire des économies aux étudiant.e.s de l’autre. Tout un système de contrepartie stagnant. 

Mobilisation contre la precarite etudiante a Lille, le 26 novembre 2019, apres le suicide d’un etudiant a Lyon. – © Quentin Saison / APJ / Hans Lucas

L’UNEF tire la sonnette d’alarme

Avant la rentrée 2019, les boursier.ère.s ont eu droit à une lettre de la ministre de l’Enseignement Supérieure, Frédérique Vidal, qui annonçait une légère augmentation de leur bourse en ces mots : « Afin de préserver le pouvoir d’achat des étudiants boursiers, le gouvernement a ainsi décidé de revaloriser le montant des bourses sur critères sociaux de 1,1%. […] L’effort du ministère de l’enseignement supérieur, s’élève ainsi à 46 millions €, dans un contexte budgétaire très contraint ». Une revalorisation bien en deçà des 20% réclamés par l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) qui demande aussi une augmentation du nombre de boursier.ères lorsqu’on sait que 73,8% des étudiant.e.s sont exclu.e.s du système d’aides sociales. La présidente de l’UNEF, Mélanie Luce, déclarait le 23 novembre au micro de France Inter : « Il n’y a pas assez d’étudiant.e.s qui ont accès aux bourses. Il faut revoir les critères d’attribution ». Le calcul de l’échelle de la bourse se fait selon les revenus des parents, or l’aide implicite de la famille semble être un facteur relatif. L’attribution de la bourse devrait se baser avant tout sur la situation de l’étudiant.e.

Dans son enquête, l’UNEF signale l’augmentation du coût de la vie étudiante de 2,83% (soit deux fois plus que l’inflation, impliquant une diminution de leur pouvoir d’achat). Le syndicat étudiant prend en compte des détails de l’ordre de la vie pratique et quotidienne souvent absents du discours politique tels que la restauration, le logement, le transport et les frais obligatoires supplémentaires pour les étudiantes. De manière générale, ces facteurs sont tous en hausse. Il est également nécessaire de souligner une légère augmentation des frais d’inscription universitaires obligatoires en moyenne d’un euro auxquels s’ajoutent les quatre-vingts-onze euros de la Contribution vie étudiante (CVEC) en vigueur depuis la rentrée 2018 – en échange de la fin de la « Sécu étudiante » qui s’en chargeait auparavant. Une tendance à surveiller après la progression vertigineuse des frais des écoles de type Sciences Po depuis dix ans – un master coûte 13 500 euros à Sciences Po Paris. Il ne faut donc surtout pas minimiser la violence économique dont les étudiant.e.s font l’objet, violence qui pourrait s’aggraver si le système français d’enseignement supérieur devient essentiellement à but lucratif, comme c’est déjà le cas au Royaume-Uni où la dette étudiante excède les 40 milliards £.