1 600 jours de combats incessants. 21 500 civils tués. Ce sont les chiffres répertoriés par l’OSDH* au terme de la bataille d’Alep, le 22 décembre 2016. Le documentaire « Pour Sama » dépeint crûment cette guerre meurtrière aux conséquences désastreuses.

Des premiers soulèvements à Alep contre le régime, en 2011, au triomphe du président syrien Bachar Al-Assad fin 2016, en passant par les torpillages incessants de la ville, ce film-documentaire est une véritable ode à la vie. En dehors de toute analyse politique, une jeune femme syrienne, du nom de ​Waad al-Khateab, entreprend de filmer son quotiden, celui de sa fille, de son mari et des autres habitants, en particulier durant l’état de siège d’Alep. Si ces images sont avant tout tournées à l’intention de sa fille, Sama, elles nous sont aussi frontalement adressées, nous, Européens, qui avons fait preuve de la plus grande négligence face aux massacres.

Aurait-on jamais eu conscience de l’atrocité de la guerre civile syrienne sans la détermination de Waad al-Khateab ? Pas le moindre instant d’horreur ou de joie n’est laissé de côté par la jeune journaliste et réalisatrice : d’abord les bombardements par l’aviation russe, les cris, les pleurs et la désolation des endeuillés, son mariage avec Hamza, médecin officiant dans plusieurs hôpitaux de fortune au cours du siège puis la naissance de Sama, jusqu’à la volonté de tous les habitants de ne pas fuir et de résister coûte que coûte. Le plus surprenant ou peut-être le plus normal, est cette indéfectible résolution à ne pas céder de la part de chacun. Femmes, hommes et enfants ; aucun d’entre-eux ne souhaite fuir. Parce qu’Alep n’est pas qu’une simple ville,  elle est aussi le joyau de leurs espérances, celui de qui naguère s’échappait les rires et la vie et de qui n’émane désormais plus que la fumée des explosions. Elle est celle où les enfants découvrirent les premières joies de l’enfance, les premières amitiés et les premiers apprentissages. Elle est celle où les parents grandirent et celle que les premiers manifestants avaient pensé comme étant l’épicentre de la délivrance. Dans la peur de tous les instants, c’est aussi par l’intermédiaire de l’éphémère qu’ils trouvent les ressources pour survivre. Pour Waad et son mari, la félicité de posséder une maison et quelques plantes ; pour un groupe de jeunes, l’amusement recueilli dans les coups de pinceaux donnés aux vestiges d’un bus scolaire. Même lorsque le pilonnage reprend dans un fracas assourdissant, les habitants trouvent refuge dans les sourires, aucunement arrachés, et dans la lutte. Les enfants eux-mêmes ne sont plus effrayés par l’artillerie du régime ; au contraire, pour ces derniers, tout aussi lucides que leurs parents, la résignation paraît encore bien loin. L’élan général de solidarité est un des autres moteurs de tous ces syriens qui, à défaut de ne pouvoir préserver leur vie, tentent de sauver celle d’autrui. C’est une douleur partagée, un espoir de voir un jour la rebellion vaincre le régime et ses alliés, un courage sans précédent qui les unissent.

© ITN PRODUCTIONS 2019

La jeune réalisatrice ne fait pas que peindre une fresque sanglante de la répression dont elle et son peuple garderont les séquelles. Au-delà d’une dénonciation ouverte, à travers l’objectif d’une caméra, des exactions du régime syrien, “Pour Sama” est en fin de compte un hurlement des coeurs implorant les morts injustement tués, ovationnant la lutte pour la liberté d’un peuple, embrassant la vie qui n’en finira jamais d’exister et offrant à Sama les raisons d’un combat. Un combat qui ne prendra jamais fin car jamais, ô grand jamais, ces femmes, ces hommes et ces enfants accommodés à la guerre ne donneront raison à l’innommable.

* http://www.syriahr.com/en/?p=57451