Il s’agit ni plus ni moins de rentrer dans le lard de l’art. Non pas tel un critique chevronné, mais comme un jeune homme curieux qui, frappé par la puissance des oeuvres basquiesques, n’y comprend rien. S’engager sur cette incompréhension et rendre les armes, toutes les armes culturelles avec lesquelles on nous a toujours appris à nous défendre face aux apparitions impossibles. En bref, se laisser happer. Bienvenue.

© Naomi KNS pour L’Alter Ego/APJ

La fondation Louis Vuitton, pour sa dernière exposition, a décidé, une fois n’est pas coutume, de frapper un grand coup en proposant au public une double exposition autour des figures de Jean-Michel Basquiat et d’Egon Schiele. Ce rapprochement étonne et à juste titre car les deux artistes n’ont d’autres similitudes que d’avoir su marquer leur époque par la singulière puissance de leurs travaux respectifs avant de mourir très jeunes, à 28 ans, l’un d’overdose et l’autre de la grippe espagnole… Je ne m’attarderai pas davantage sur les motivations plus ou moins sérieuses de ce projet d’exposition, car c’est bien de l’œuvre de Basquiat dont je voudrais parler. 

Basquiat, parlons-en ! Qui n’aime pas Basquiat ? À part quelques fougueux dandies ou une poignée de jeunes artistes colériques, génies autoproclamés en manque de reconnaissance, personne. Mais c’est justement là le problème : on aime Basquiat ! On aime Basquiat comme on aime la Joconde, les YMCA ou les couchers de soleil ! On aime Basquiat sans le connaître, par une sorte de réflexe de classe ; point ici de « parce que c’était lui, parce que c’était moi », mais plutôt de : « Quel homme, quelle âme, n’est-ce pas ? ». On aime Basquiat ou plutôt on aime l’image que la culture de masse a bien voulu nous livrer de Basquiat, cette image d’un jeune homme afro américain de Brooklyn qui s’est d’abord illustré en tant que graffeur-poète, sous la signature de Samo, avant de devenir, après sa rencontre avec Andy Warhol, l’icône de la mouvance underground à travers le monde. De ces éléments biographiques je me garderai bien de distiller davantage, d’abord parce que les bibliothèques regorgent de livres lui étant consacrés, que l’on ne compte plus le nombre de spécialistes de sa-vie-son-œuvre, et ensuite parce qu’il me semble que l’illustration approximative de ses faits et gestes, à part faire enfler un peu plus le boa de sa légende, nous éloigne potentiellement du travail qui est le sien et qui, lui, se refuse méthodiquement à toute forme d’explication.                                              

On aime donc Basquiat, résolument, mais on l’aime contre lui-même. Car Basquiat, s’il aspirait à une célébrité précoce, fut très vite victime de cette célébrité et de la pression continue que peut exercer l’engouement collectif. Travailleur compulsif, il vendait ses toiles à des collectionneurs directement depuis son atelier qu’il ne quittait que quelques heures par jour pour respirer un grand coup et tendre la joue à la grande claque de la ville. Il profita de cette célébrité tant espérée pour imposer aux yeux de tous la colère qui le labourait face à la violence que la société lui renvoyait sans cesse en tant que jeune homme noir vivant dans la grande usine que fut le New York des années 80. Il se considérait comme un artiste et non comme un artiste noir. Il refusait catégoriquement de jouer au singe savant, de se justifier face à la funeste logique raciste selon laquelle les afro-américains, pour pouvoir avoir accès au grand monde, devaient sans cesse prouver leur maîtrise de la culture dominante et de ses codes. Prouver la seule et unique intelligence qui vaille quelque chose. Basquiat se refusait à briller en société si cela sous-entendait de brider sa personnalité. Insolente, sauvage, radicale, visionnaire : voilà les mots qui nous viennent à l’esprit devant les œuvres de cet artiste inclassable. Ce sont déjà les mots dont usent les collectionneurs blancs de l’époque. On aime Basquiat parce qu’il est sale, parce qu’il s’en fout, parce qu’il dérange et que, au fond, on ne sait jamais vraiment où il va et ce que tout cela signifie ni même si cela a vocation à signifier quoi que ce soit. On aime ce sale gosse intriguant car il représente à nos yeux tout ce à quoi nous aspirons en secret, tout ce que nous ne nous serions jamais permis de faire, de penser, d’être. Nous n’aurions pu l’inventer pourtant nous rêvions déjà de lui car quelque chose, en chacun de nous, le réclamait à toute force.

© Maxime BOURSTIN pour L’Alter Ego/APJ

Le gouffre est fascinant car il est sans retour, le fauve envoûte les grands enfants tant qu’il se tient tranquille derrière les barreaux de la cage, mais si son pas lourd foule le macadam, alors ce n’est plus qu’à l’abattre que l’on pense. Jean-Michel Basquiat s’est toujours battu, et d’abord avec lui-même, pour ne se laisser enfermer dans aucune cage que ce soit mais creuser le plus loin qu’il le pouvait et dans toutes les directions les galeries de son royaume. Je pense à tout cela maintenant, oui, c’est à cela que je pense, debout devant cette toile immense dans l’une des grandes salles blanches bondée de blancs dans l’enceinte de ce sanctuaire de l’art bourgeois ritualisé qu’est la fondation Louis Vuitton, à Paris, France, planète terre, XXIème siècle de l’ère anthropocène.        

En rentrant dans cette exposition je n’ai appris qu’une chose, c’est à quel point j’ignorais tout de Basquiat. Une par une, les toiles m’ont imposé le silence. Les lignes nettes déclinèrent, les perspectives de ma propre vie se sont peu à peu affaissées. Quelque chose de moi est resté sur le seuil et, à force de m’enfoncer dans cette forêt de signes, s’est perdu de vue. Ce langage pictural réclame notre attention, toute notre attention, car il ne cesse de nous mettre en danger, de tisonner notre sens critique, esthétique, moral, de bousculer ce que nous avions cru acquis une bonne fois pour toute. L’œuvre de Basquiat est cette fièvre qui vous terrasse en quelques heures à peine et qui vous rend soudain le monde si lointain que l’on s’étonne alors de l’avoir jamais habité un jour. Avoir été capable de passer à côté de ça, miracle ! La fièvre qui tue ou qui rend plus fort, plus courageux peut-être et sûrement plus humble. Il est impossible de regarder ces toiles d’un air dégagé, de ne pas se sentir happé par cette exigence-là, celle qui dit : et toi ? Que fais-tu de cette mine à ciel ouvert sous les voûtes de ton crâne ? Et toi jeune louve, crois-tu vraiment que la forêt pour toi seule s’entrouvrira, que les vastes plaines s’allongent pour le bon plaisir de ta foulée et que le soleil tout cru travaille pour la gloire de tes impatiences ? Malgré tout, faut-il être fou pour croire à l’avènement imminent de cette chose qui n’est pas encore, faut-il ne rien discerner du monde pour oser le défier à ce point ?

Crois-en-toi. Cela ne signifie rien. Nous devrions dire : crois en cela qui vient, croît, crois en cela qui monte, ne l’attends pas mais guette ce qui remue, harponne-le puis tire-le tout cru et sans ménagement sur les rives de la conscience. Jean-Michel Basquiat avait du culot, c’est le moins que l’on puisse dire. Pour être persuadé à ce point de sa brillante destinée et de la qualité de son travail dans une époque où l’unique figure de référence de l’Artiste n’est autre que l’homme blanc dans la force de l’âge et où les taxis new-yorkais ne prenaient pas même la peine de s’arrêter pour les noirs, il fallait être animé d’une sacrée rage de vaincre. De son travail, il dit qu’il puise avant tout sa source dans le delta de la colère. Cette colère, cette profonde insatisfaction quant à l’état des choses, c’est celle qui irrigue toute la Beat Generation dont Basquiat fut un lecteur admiratif, mais aussi celle qui transcende Cassius Clay aka Mohammed Ali, James Brown, Charlie Parker, Malcom X ou Stokely Carmichael. Car le moindre trait, chez Basquiat, danse, swingue, vole comme un papillon et pique comme une abeille en sautant d’un pied sur l’autre. Rester en mouvement à tout prix, voilà la loi de la jungle urbaine. Basquiat joue sa vie et chaque coup de brosse ou d’aérosol est une échappée, une évasion hors des enceintes de la bienséance, une ruée vers l’ailleurs de l’homme et c’est pourquoi il se doit de jouer des coups d’avance afin de n’être jamais là où on l’attendait. Ces figures aujourd’hui mondialement reconnues se sont imposées comme les nouvelles références des jeunes générations. Ce n’est donc pas un hasard si l’on croise moins de rides que d’habitudes dans les couloirs d’une exposition sur Basquiat. Car cette colère est celle à laquelle s’identifient ceux qui viennent juste de monter sur le ring, des espoirs plein les poches et les gants rembourrés d’audace. Pourtant, cette liberté a un prix et il serait réducteur voire dangereux d’affirmer qu’il suffit de l’ouvrir grande pour devenir ce que l’on est. En effet, on ne compte plus le nombre de représentations de ces figures-martyres dans l’œuvre de Basquiat, le crâne cerné d’une couronne d’épine et la bouche traversée de barreaux. L’artiste lui-même ne parlait pas si facilement de son travail de peur, peut-être, de s’autocensurer ou qu’on le prenne au mot et s’en tienne là. La pression, la peur de ce monde extérieur qui ne veut pas votre bien est donc omniprésente, obsédante, et il nous semble, à regarder le panorama de ces œuvres, assister à un grand et long cri, à une douloureuse agonie. Et comment effectivement ne pas imploser lorsque l’on sent l’effroyable distance qui sépare la luxuriance de nos impressions intérieures et les rudes règles de la réalité sociale ?

© Naomi KNS pour L’Alter Ego/APJ

Jean-Michel Basquiat a éclaté en plein vol, rongé par ses démons intérieurs. Pour autant son courage est l’histoire d’une persévérance acharnée à traduire les échos de cette peine d’une façon outrageusement singulière. S’il avait pu se laisser couler plus tôt comme tant d’autres dans une détestation stérile du monde dans lequel il évoluait, rappelons tout de même qu’il eut également la chance, au-delà de son incroyable talent, de croiser les bonnes personnes au bon moment, s’inscrivant ainsi dans une volée d’artistes plus brillants les uns que les autres à l’époque où New York était encore une ville en pleine ébullition dans laquelle des mots tels que possible ne rimait pas avec docile.                                                                                                                                                            

C’est en partie parce que les premiers punks crièrent en chœur no future qu’ils jetèrent sans s’en soucier les bases d’une culture inouïe, c’est pour avoir eu la détermination de croupir pendant vingt-sept longues années en prison et justement parce que cela paraissait invraisemblable que Nelson Mandela reçoit le prix Nobel de la paix en 1993 avant de devenir le premier président noir d’Afrique du sud l’année suivante, c’est parce qu’il se refuse radicalement à être ce qu’on lui assigne que Jean-Michel Basquiat est toujours aujourd’hui la raison et l’horizon de cet intarissable enthousiasme qui, à son contact, nous travaille.

© jpvargas via Wikipédia

Comment nommer sans dénaturer ? 

Produire l’inattendu     Produire sans attendre     Parce que

Bastonner la toile, la tutoyer, rentrer dans le lard de la réalité, sentir la vague monter, s’accrocher à ses couleurs comme à la vie même et griffer, mordre tout ce qui résiste. Régner sans partage, décider, enfin décider. Être à soi-même son alibi, mentir ? Rester là pour la vie. Avoir le droit. Tout dire, tout montrer, et n’obéir qu’à la rage qui fredonne. Se moucher dans la toile, ne pas en revenir, recommencer, encore, oublier puis recommencer et dire que l’on n’avait pas vu, monsieur l’agent.

Qui c’est ? Qui sait ? Esquisser.

Dédire. S’endormir pour mieux s’attraper par le col en rêve, se traîner sans ménagement jusqu’à l’atelier puis se pendre au tableau noir, pendant la récréation. Rester là à écouter le bruit que font les autres, dans le lointain, sentir tout ce que l’on pourrait faire s’il était autrement, ailleurs, ne pas bouger mais attendre que l’on se trouve. Soleil

La fourche du délire plantée dans le foin du cœur, écrire des lettres devant la fenêtre ouverte, dessiner l’avenir du bout des doigts sur la vitre avec de l’air à soi, pour l’amour de qui ? Une masse, il y a une masse au fond de cet homme, un puit sans lune, irradiant : un rat nage entre les rayons qui chauffent. Il était une fois, une fois de trop, l’on s’est tu. 

Viens. Il dit : viens. Viens ! Saloperie, viens-là, prends-moi, prend tout, tout de suite, sinon laisse-moi faire et rend-toi.

Il pointe du doigt les formes inscrites, éclaboussées, et tente de répondre aux questions qu’on lui pose. Il montre et dit, comme si on y était, comme si nous n’arrivions pas encore tout à fait à lire, qu’il fallait nous y aider, allez, encore un petit effort : voyez, là. Il nous montre, il est patient, il se plie au jeu, cette fois. L’autre, accroché à son micro, hésite. Est-ce un calcul, un tableau d’arithmétique ou un banal numéro de téléphone, non, une date, c’est une référence à l’histoire, une bataille, c’est une bataille, oui, je connais cette bataille, massacre, assis en file indienne derrière des machines, elles cousaient à l’allure d’un repli stratégique lorsqu’il s’échoua sur le sang du trottoir, le sien. Et là, là aussi, c’est un accident et derrière, ici, un homme à chapeau, un homme du sud regarde tout cela, il rit sous le grillage de ses dents blanches car il y voit un succès, il a compris, il sait que c’est gagné, lui sait et c’est pourquoi il faut que ça explose plus haut, ces grands traits latéraux, ces hachures, un coup de canon, une détonation monumentale. 

Je tire un coup de canon, alors tout s’écroule, je suis seul maintenant et vous êtes là, à regarder. J’ai tout eu, c’est moi. 

Je ne démords pas, je veux voir, comme lui. Non pas décrire, non pas d’« il y a », voir. Je veux voir ce qu’il a vu, pourquoi ? Parce que jusqu’ici je ne comprends pas. Je sais mais je ne comprends pas, comme ça, inoubliable, du jamais vu. Je comprends mais c’est comme si j’étais alternativement trop loin ou trop proche. Qu’en dira-t-on ?

Je suis ébloui comme sous l’effet d’un flash d’appareil photo. Je suis ébloui, titube, une salve de comètes s’esquissent dans un ciel de guerre, en boucle, mais je me dirige vers le photographe. Je voudrais savoir, voir, comprendre ce qui advient, comment cela tient et s’il vit, malgré tout, je veux qu’il me montre, retienne l’image du vertige, cet instant, mais il n’y a pas de pellicule.