« La liberté ou la mort », devise de la République hellénique, est aujourd’hui désuète face à la situation géopolitique et économique du pays. Grèce ne rime plus qu’avec tourisme, et liberté avec passé. La population s’est adaptée cahin-caha au sein des vestiges du temps de son apogée, tandis que le monde s’est empressé d’aller les visiter.

Les trois vieux pêcheurs – © Margaux Menu pour l’alter ego/apj

Aegina, neuf heures du matin. Le premier et dernier ferry de la journée s’amarre à l’unique quai touristique du port. Pas d’étrangers à bord du bateau, seulement des locaux pressés de regagner leur île pour la saison hivernale. Comme pour hiberner, le petit peuple grec rentre à la maison pour un repos mérité avant une nouvelle année de tempête. Sur les bancs du port, des vieux pêcheurs partagent un sac de pistaches, spécialité de cette île. Le soleil est déjà haut dans le ciel lorsque les corps s’enlacent en retrouvailles émouvantes.

En Grèce, la vague touristique avale tout sur son passage d’avril à octobre. Les habitants des îles partent pour travailler sur le continent ou choisissent de rester et de subir le cycle sans fin des allées et venues des visiteurs. Aegina n’échappe pas à la règle. L’île est la plus proche d’Athènes, et le plus souvent une simple étape avant d’atteindre le graal : Mykonos, Santorin ou Corfou. L’île des pistaches est si riche pourtant. De sa population d’abord : accessible et rieuse, elle n’aime pas se plaindre. « C’est vrai que nous n’avons pas le choix, mais les touristes font vivre notre île, alors on ne dit rien », baragouinent en un anglais approximatif trois pêcheurs sur un banc brinquebalant. Aujourd’hui, le tourisme représente 18% du PIB de la Grèce, alors que l’industrie n’en représente que 17%. Naturellement, devant de tels chiffres, les habitants s’inclinent face au monstre Tourisme.    « Avant la crise, nous avions une véritable économie propre à notre île, nous étions autonomes. A présent, le tourisme a tout remplacé, sans lui on ne vit plus », raconte un vieil homme las. La crise de 2008 a ébranlé la Grèce d’une force incomparable, comme en témoignent les centaines de constructions en ruine le long de la côte . « Des promoteurs de chez vous et des Etats-Unis venaient ici à l’époque, ils bétonnaient les plages avec de grands complexes hôteliers, mais la plupart n’ont pas fini le travail avec la crise et tout est resté comme ça », continue-t-il.

Le vieil homme sur un banc – © Margaux Menu pour L’Alter Ego/APJ

Les clichés d’Instagram mentent-ils ? On ne pourrait y répondre à la négative ; toutefois, la réalité n’est pas aussi manichéenne. Les îles grecques sont sublimes, l’architecture y est unique, le blanc immaculé des façades fait ressortir le bleu azur du ciel et de la mer. Le paysage est onirique mais menteur. L’équivalent du SMIC grec avoisine les 450 euros, alors que le prix de la vie est élevé, en réponse aux portefeuilles des touristes. La vie est difficile, orchestrée par les afflux de visiteurs et la clémence du temps. Sur les plages, encore peu de Grecs prennent le soleil de cette fin octobre. La saison estivale s’étend un peu plus chaque année à cause du réchauffement climatique. « Il y a cinq ans, on n’avait pas de soleil à cette période, vous avez de la chance », lance un adolescent le sourire aux lèvres. Pas sûr que les habitants soient tous d’accord pour considérer ce coup du sort comme de la chance.

Mike le loueur de motos – © Margaux Menu

A Santorin, le contraste entre les attentes et la réalité est encore plus frappant. Tout le monde accoste au même endroit : un petit port encastré entre deux flancs de montagne. Les ferrys y déversent des milliers de passagers plusieurs fois par jour. On se demande comment l’île pourra absorber ce nombre hallucinant d’instagrameurs amateurs. L’arrivée est brouillonne, presque violente. C’est la dernière ligne droite avant la fin de la saison touristique, il faut gagner le maximum d’argent avant l’hiver. « Taxi, taxi, do you want a taxi? », hurlent des dizaines de rabatteurs. Ils réclament 20 euros pour faire un petit kilomètre jusqu’à Thira, la première ville de l’île. Là-bas, les touristes peuvent louer des motos, des quads ou des voitures pour arpenter l’île à leur convenance. Les prix sont attractifs, pas étonnant au vu de la concurrence féroce que constituent les dizaines de loueurs installés le long de l’unique route de la petite ville. « 30€ et ce quad est à toi pour les prochaines vingt-quatre-heures, tu pourras aller partout tu verras », marchande Mike, loueur de véhicules depuis plus de dix ans. Il est de ceux qui ont su tirer parti de la relativement récente attractivité de son pays. Pour la plupart des autres, c’est une autre chanson. « La misère est moins pénible au soleil » gazouillait Aznavour… à croire qu’il n’y était jamais allé.

L’homme de la manutention – © Margaux Menu pour L’Alter Ego/APJ

L’île est globalement déserte, ponctuée de grandes constructions abandonnées et de quelques villes que l’on croirait en carton-pâte. Oía représente le cliché parfait vendu sur les réseaux sociaux et guides touristiques. Tout est beau, reluisant. Le début de la ville est entièrement pavé de marbre, c’est irréel. Les boutiques de luxe rivalisent d’ingéniosité pour attirer le chaland. Qui aura la plus belle fontaine, les plus beaux éclairages ou la paire de boucles d’oreilles avec le plus de carats ? Les touristes s’agglutinent dans les rues étroites dans un brouhaha de langues venues d’ailleurs. Devant certains spots à photos, des queues infinies se forment pour obtenir le précieux cliché. Les locaux sont aspirés dans ce tourbillon de superficialité et semblent peiner à ne pas couler en cette fin de saison. Les valises sous les yeux d’un manutentionnaire en témoignent. Pour rencontrer les petites mains qui portent ce fragile équilibre à bout de bras toute l’année, il faut se lever tôt.

Le Santorin à dos d’âne – © Margaux Menu pour L’Alter Ego/APJ

Au petit matin, Oía est différente. Un silence latent règne dans les ruelles baignées par le soleil matinal. Les vendeuses des boutiques de luxe s’activent pour mettre en place leurs vitrines, les marchands de souvenirs installent leurs étals, un homme à dos d’âne transporte des toiles colorées. La fourmilière reprend vie. Quelques couples sur leur trente-et-un sont accompagnés de photographes et prennent la pause pour remplir l’album photos de leur lune de miel. Les terrasses hier remplies et ce matin désertes annoncent le calme avant la tempête. À partir de neuf heures, une légère clameur commence à se faire entendre. Les draps se froissent, les volets s’entrouvrent et bientôt le tintement des tasses et des assiettes retentit. À dix heures, la folle danse de la veille a repris, comme si jamais elle ne s’était arrêtée.

Image de couverture : © margaux menu pour L’Alter ego/APJ