Lucie Assemat et Marine Allard sont deux jeunes réalisatrices dont le premier film, Ni les Femmes, ni la Terre, co-réalisé avec Coline Dhaussy, a été sélectionné pour le 31ème Festival International du Film Lesbien et Féministe Cinéffable à Paris. Elles reviennent ici sur leur documentaire, l’écoféminisme et le féminisme français.

Marine Allard et Lucie Assemat au festival Cinéffable, où leur film était présenté, le 2 novembre 2019 – © Daphné Deschamps POUR L’ALTER EGO/APJ

Quelle est votre démarche originelle dans ce documentaire ?

Lucie Assemat (LA) : « Je travaillais dans la lutte contre les violences faites aux femmes, et je trouvais qu’il y avait besoin de donner des outils de conscientisation à ces femmes pour les aider à guérir. Je voulais réaliser un documentaire sur l’écoféminisme, un concept que j’avais rencontré pendant mes études en Amérique Latine ; pour moi, c’était la manière la plus évidente de se reconnecter à son corps après avoir vécu des violences. En Amérique Latine, les femmes ont un rapport au corps que je trouvais moins abîmé, moins déconnecté qu’en France, et je voulais voir comment faire du féminisme qui soit à la fois populaire, inscrit dans le corps, mais aussi dans le reste des luttes sociales, pas un féminisme trop théorique, universitaire. C’est un rapport à la nature, au corps et aux enjeux plus globaux que je trouvais beaucoup plus incarné. »

Marine Allard (MA) : « Avec Coline, la troisième réalisatrice, on est parties pour l’Argentine. On voulait comprendre pourquoi les avancées en termes de droit LGBT avaient été beaucoup plus précoces que les avancées féministes, à l’inverse de ce qu’il s’est passé en France. On s’est vite rendues compte que cette question était très française. On a rencontré Lucie sur place, qui nous a parlé d’écoféminisme, un terme qu’on ne connaissait pas, mais qui est devenue une évidence. »

Votre documentaire est basé sur le concept d’écoféminisme. De quoi s’agit-il exactement ?

LA : « L’écoféminisme c’est à la fois un mouvement, une théorie et des pratiques qui dénoncent les violences envers les femmes et la destruction de l’environnement, et montrent leurs racines similaires. C’est une critique de la technologie, de l’appropriation et de la marchandisation du vivant. Dans nos sociétés, avec nos théologies et nos manières de vivre, on considère la nature comme quelque chose d’inerte, et on lie systématiquement femmes et nature comme des sources de fertilité, et donc de profit. Il faut dépasser cette différence entre rationnel et irrationnel, culture et nature, homme et femme. On renvoie systématiquement aux femmes la sensibilité et l’empathie en la dénigrant, en la hiérarchisant par rapport au savoir froid, rationnel, technique. »

Le film se déroule en Argentine et en Bolivie, et traite plusieurs questions, des violences conjugales aux luttes indigènes contre les terrains miniers, en passant par les combats contre les épandages de pesticides… Comment avez-vous trouvé ces femmes, et pourquoi avoir choisi d’associer ces sujets ?

MA : « Aux rencontres nationales annuelles des femmes, en Argentine, qui rassemblent 60 000 femmes. Un collectif local nous a ouvert son réseau féministe, et on y a trouvé nos intervenantes. On est revenues avec énormément d’heures de rush, beaucoup de sujets qu’on n’a pas pu mettre dans le film, comme l’avortement par exemple. On a choisi ces femmes-là parce qu’elles ne sont jamais vues, ni entendues, que ce soit en Europe, en Argentine ou en Bolivie. Le film se concentre sur celles qui vivent ces luttes au premier plan. »

LA : « Le fil rouge n’est pas explicite, mais c’est le concept de territoire-corps-terre. C’est un concept qui vient de femmes indigènes qui ont interrogé le lien entre la destruction de leur lieu de vie et l’impact sur les corps. Le territoire-corps-terre a pour but de montrer que quand on détruit le territoire, on détruit aussi le corps des femmes. C’est quelque chose qu’on voit en Amérique Latine, mais dans le reste du monde aussi. Dès qu’il y a une guerre, elle est pour les ressources, et elle se fait d’abord sur le corps des femmes. La destruction du corps des femmes est celle de la communauté, et une voie d’entrée pour la destruction du territoire. »

© Affiche de Ni les Femmes, Ni la Terre, Marine Allard, Lucie Assemat et Coline Dhaussy, 2018

Une femme dans le film dit qu’en «  aidant les maris, on collabore avec le patronat  ». Plus tard, dans la partie sur les épandages Monsanto, une femme explique qu’en amenant plus d’hommes dans la région, Monsanto fait augmenter les violences faites aux femmes, la prostitution et la drogue. Ces deux réalités sont très liées, comment s’attachent-elles à l’écoféminisme ?

LA : « Aucune d’elle ne se définit comme écoféministe, c’est nous qui apportons cette étiquette-là, même si l’écoféminisme est une pratique des femmes du Sud. C’est une pratique mais pas une théorie, parce que c’est quelque chose qui passe beaucoup par le corps, donc ça n’est pas forcément considéré comme légitime à l’université, où on est encore dans une forme de savoir qui est très fragmentée. Elles ont un rapport très fluide entre praxis et théorie, elles font tout un travail d’éducation populaire féministe. On voit beaucoup en Amérique Latine cette interaction permanente entre le savoir chaud et le savoir froid, théorie et pratique. Sur l’écoféminisme, elles ne se définissent pas comme telles, mais elles le font ; les luttes sur des sujets liés à la reproduction de la vie sont portées par des femmes. Des femmes font le boulot de fond, et c’est ça notre sujet, leur perspective, en tant que femmes, là dessus. »

Il faut lutter pour un monde écologiste, mais aussi féministe

Une spectatrice du festival a été marquée par une phrase, «  la Terre n’a que les femmes pour la défendre  ». Vous êtes d’accord avec ça ? Est ce qu’une révolution féministe peut sauver la Terre ?

MA : « Je pense qu’il s’agit de thématiques qui vont être prises en premier par les femmes, et les luttes vont commencer avec elles. Mais il ne faut pas que les hommes nous disent « bon, vous sauvez la Terre, nous on va boire un café ». Cette lutte écologique doit venir de tout le monde. Il faut lutter pour un monde écologiste, mais aussi féministe, les deux vont ensemble. »

LA : « Ce que disent justement les femmes du documentaire, c’est que les sujets « anodins » comme les maladies, la qualité de vie, le soin et les atteintes aux corps, sont des sujets politiques. Il faut arrêter de dénigrer les « affaires de bonnes femmes ». Nous ne devons pas être les seules à nous préoccuper du zéro déchets, des couches lavables, de toute cette charge mentale du care. Il faut collectiviser le care. »

MA : « Une idée revient beaucoup en ce moment, « l’écologie renvoie les femmes au foyer », puisque c’est un travail chronophage qui devient une charge mentale pour les femmes. On dit que l’écologie est patriarcale, mais c’est le contraire, c’est le capitalisme qui est patriarcal. »

LA : « L’écoféminisme, c’est aussi remettre le care* au cœur des sociétés et le politiser. »

Dans le film, une militante mapuche** fait la différence entre fémicide et féminicide. Le deuxième est au centre de l’actualité française. Quelle est cette différence ?

LA : « Ces propos sont les siens, et ils ne sont pas universellement reconnus en Amérique Latine. Pour elle, le fémicide correspond au meurtre de femmes par des individus, hors d’un système, ce qu’on appelle en France un « crime passionnel » dans le but de déqualifier son sexisme, alors que féminicide décrit le crime politique envers des femmes militantes, défenseuses des droits humains, de la nature ou indigènes, en tant que gardiennes des communautés, de la Terre ou de la vie. »

MA : « Pour moi, tout crime, même un mari qui bat sa femme à mort, vient de la société, du système, et est donc politique. En France on ne fait pas cette distinction. Je suis d’accord avec ça, tout crime envers une femme dans une société patriarcale s’y inscrit, et donc est politique. »

Vous êtes auto-produites, votre film a déjà été diffusé dans d’autres festivals, est-ce que c’est vous qui avez candidaté à Cinéffable ? Pourquoi c’est important pour vous d’être là ?

MA : « On a candidaté, pour nous Cinéffable est un symbole : pour trois réalisatrices, lesbiennes, avoir notre film diffusé ici, alors qu’il ne parle pas de sujet LGBT, c’était hyper important. Être réalisatrices femmes, c’est déjà compliqué, mais alors lesbiennes et qui parlent d’écoféminisme, c’est presque impossible. Quand on a su qu’on était sélectionnées, c’était merveilleux. C’est un festival qu’on connaît depuis une dizaine d’années, c’est un accomplissement. »

* Le care est un concept féministe désignant le travail non-rémunéré, physique et psychologique, fourni par les femmes au sein de leurs foyers et pour leur entourage masculin. Il inclut notamment la charge mentale. Cf Titiou Lecoq, Libérées !, Fayard, 2017.

** Les mapuches sont un peuple autochtone originaire du Chili et d’Argentine.

Image de couverture ©Affiche de Ni les Femmes, Ni la Terre, Marine Allard, Lucie Assemat et Coline Dhaussy, 2018