Vendredi 8 novembre, A., un étudiant de 22 ans s’immole par le feu devant un bâtiment du CROUS à Lyon. Un acte désespéré pour dénoncer la précarisation des étudiant-e-s et l’inaction des présidents Macron, Hollande et Sarkozy. De quoi relancer la révolte des étudiant-e-s inquiet-e-s quant à leur avenir, sur fond de climat social tendu et de démission du gouvernement.

A l’universite de Lille, des etudiants empechent la tenue d’une conference de François Hollande. Ils denoncent la precarite pointee du doigt par l’étudiant qui s’est immole le 12 novembre, a Lyon. – © Quentin Saison / APJ / Hans Lucas

A.

Crous dossier social étudiant : « Mon dernier souhait, c’est aussi que mes camarades continuent de lutter, pour en finir définitivement avec tout ça, » peut-on lire sur la devanture du Crous de Lyon, un tag qui reprend les mots laissés par cet étudiant sur les réseaux sociaux avant de « commettre l’irréparable. » Tout ça, c’est la situation de précarité dans laquelle se trouvent les étudiant-e-s, et les décisions politiques qui n’ont rien arrangé : « J’accuse Macron, Hollande, Sarkozy et l’UE de m’avoir tué, en créant des incertitudes sur l’avenir de tous-tes, j’accuse aussi Le Pen et les éditorialistes d’avoir créé des peurs plus que secondaires. »

CAPTURE D’ÉCRAN DU MESSAGE DE A PUBLIÉ SUR SES RÉSEAUX SOCIAUX

Cet étudiant, membre du syndicat de gauche Solidaires étudiant-e-s, a été radié du Crous après avoir épuisé ses droits. Il ne touchait plus les bourses, et s’est vu refuser l’attribution d’un logement étudiant ainsi que l’aide d’urgence ponctuelle que le Crous peut allouer en cas de grande précarité.

Son geste a provoqué l’émoi chez les étudiant-e-s, qui pour certain-e-s partagent ces inquiétudes quant à une situation précaire et un climat politique délétère. Une cagnotte a été mise en place pour soutenir A. et ses proches, et des rassemblements devant les bâtiments du Crous ont eu lieu mardi 12 novembre, non seulement à Lyon mais dans d’autres grandes villes de France, (à Paris, à Lille, à Nantes, à Toulouse…) pour dénoncer la situation de pauvreté à laquelle une grande partie des étudiant-e-s est confrontée. Le mot d’ordre sonne comme une évidence qu’il est nécessaire de rappeler : la précarité tue.

La partie visible de l’iceberg

Car au fond, l’identité et la personnalité de A. n’ont pas d’importance. A. aurait pu être n’importe lequel d’entre nous, qui devons composer avec des bourses insuffisantes, des logements inaccessibles, des loyers trop chers, des aides qui arrivent parfois avec plusieurs mois de retard, des petits boulots qui prennent le pas sur nos études et des politiques universitaires punitives qui sanctionnent les absences et les échecs aux partiels par une radiation du Crous. Une situation connue et chiffrée : le site du Crous indique que sur l’année 2016, sur 2,6 millions d’étudiant-e-s, seulement 694 000 pouvait prétendre aux bourses, et l’établissement public ne proposait alors que 170 000 places d’hébergement. Rappelons par ailleurs que le droit d’occupation d’un logement Crous est de nature précaire et révocable, c’est-à-dire que le Crous peut mettre fin au contrat d’occupation à tout moment sans regard pour la trêve hivernale.

Le dernier rapport de l’Unef sur le coût de la vie étudiante dresse un constat plus alarmant encore : l’augmentation du coût de la vie étudiante est deux fois plus importante que l’inflation, et les revalorisations des bourses ne comblent pas cet écart. 20% des étudiant-e-s vivent actuellement sous le seuil de pauvreté. Le système des échelons du Crous va d’une exonération des frais d’inscription sans bourses mensuelles, au septième échelon. Le montant maximum des bourses allouées sur critères sociaux est de 561,2€ par mois sur 10 mois, soit 467€ sur 12 mois, alors que le loyer que payent en moyenne les étudiant-e-s est de 471€.

De plus, l’obtention d’un diplôme et la réussite universitaire ne mettent pas fin à une situation précaire pour autant. Le marché du travail est plus bouché que jamais et un master ne garantit plus une insertion rapide et satisfaisante. Une tendance aggravée par les réformes antisociales du gouvernement : l’aide à la recherche du premier emploi (ARPE) a été supprimée en janvier 2019, et la dernière réforme du chômage durcit les conditions d’obtention d’indemnisations et met en danger les jeunes travailleu-r-se-s. Résultat : en 2018, 1 étudiant-e sur 5 déclare avoir eu des pensées suicidaires et 8% des étudiant-e-s ont essayé d’attenter à leurs jours. A. n’est pas un cas isolé.

La démission du gouvernement

Et pourtant, les réactions des représentant-e-s politiques et des membres du gouvernement ont tardé à venir, et lorsque les premiers communiqués sont tombés, ils ont déçu. Si tous-tes tenaient à exprimer leur compassion vis-à-vis de A. et de ses proches, la dimension politique de son geste a été systématiquement écartée. Gabriel Attal, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, a ainsi déclaré devant le parlement qu’un suicide « n’est jamais un acte politique. » Même son de cloche chez Amélie de Montchalin, la secrétaire d’État chargée des Affaires européennes. Dans un point presse après le conseil des ministres du 13 novembre, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a elle aussi mis de côté les revendications d’A. et déclaré qu’il était « important de regarder [son] contexte psychologique d’ensemble, » « Il est toujours très difficile de déterminer ce que sont les motivations qui président à un acte de désespoir de cette nature. » (Ce n’est pas comme si A. avait laissé une lettre sur les réseaux sociaux…)

Mais le plus embarrassant est le silence radio de la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal. Bien qu’elle se soit rendue à Lyon dès le 9 novembre pour rencontrer les personnels de l’université et du Crous, elle n’a fait aucune déclaration publique jusqu’à la nuit du 12 novembre. Dans un communiqué de presse, la ministre condamne les violences qui ont eu lieu à Lille où une intervention de François Hollande a dû être annulée et à Paris où des manifestants ont forcé le portail de son ministère. Ses seuls mots de compassion sont adressés aux personnels de l’Université Lyon II et du Crous. Les étudiant-e-s en général sont encore une fois les grand-e-s oublié-e-s.

Ces prises de paroles sont au mieux maladroites, au pire indignes et indécentes. En niant la dimension politique et en mettant l’accent sur la fragilité psychologique d’un étudiant en particulier, le gouvernement ne considère que l’aspect individuel et ponctuel de cet événement. En d’autres termes, c’est un cas isolé qui aurait pu être évité s’il avait été détecté plus tôt par son syndicat, par le personnel enseignant, par ses proches, etc… Exit donc sa lettre profondément et explicitement politique, et son engagement de longue date. Exit le contexte politique et social dans lequel cet incident s’inscrit, et les milliers d’autres étudiant-e-s en situation de précarité et de fragilité. Exit enfin la responsabilité du gouvernement. Face à la situation de précarité des étudiant-e-s, le gouvernement d’Emmanuel Macron démissionne.

Même si Gabriel Attal a finalement décidé de rencontrer les syndicats étudiants jeudi 14 novembre, presque une semaine après les faits, aucune mesure, aucun plan d’urgence n’ont été annoncés. Dans une tirade surréaliste, Sibeth Ndiaye a affirmé que le gouvernement a pris le problème de la précarité étudiante « à bras le corps » et « n’est pas resté inactif ces deux dernières années. » Elle assure que les frais de scolarité n’ont pas augmenté à la rentrée 2019, en occultant complètement la polémique sur l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiant-e-s étranger-e-s, déclare que le gouvernement a consenti à un « effort budgétaire » dans la revalorisation des bourses (qui, on l’a vu, ne compense pas l’inflation) et rappelle le budget des aides que l’États verse aux étudiant-e-s (5,7 milliards d’euros). Une autre façon de dire que nous coûtons « un pognon de dingue » et que c’est à nous de nous « responsabiliser. »

Vive le socialisme, vive l’autogestion, vive la sécu

« Très bien, responsabilisons-nous, » c’est ce que semble dire le syndicat Solidaires étudiant-e-s, à l’origine des rassemblements du 12 novembre. Dans une tribune publiée par Libération le 15 novembre, le syndicat dresse la liste de leurs principales revendications. Parmi elles : l’augmentation des aides sociales et du nombre de bénéficiaires, la construction de nouveaux logements étudiants et la réhabilitation des résidences insalubres, le respect de la trêve hivernale (inexistante dans les logements Crous), le renforcement des services de santé universitaires, et surtout l’établissement d’un salaire étudiant, pour ne plus être obligé-e-s de travailler en parallèle des études. Des revendications de longue date mais qui trouvent aujourd’hui un nouvel écho dans le débat public.

© Maiwenn Viaouet

En termes de stratégie de lutte sociale, le mouvement étudiant qui se profile semble prendre des directions relativement inédites. Le blocage du site de Bron de l’Université Lyon II qui a été voté en Assemblée Générale le 12 novembre a pris fin le 13 au soir, lorsque des dizaines CRS ont pénétré le campus pour déloger les occupants. Même scénario pour la tentative de blocus du site des quais de l’Université Lyon III jeudi 14 novembre au matin. L’Université n’est plus un sanctuaire où l’on rechigne à envoyer les forces de l’ordre. Ce genre de scènes s’est dramatiquement banalisée depuis les blocus de 2018 contre la loi ORE et Parcoursup. La stratégie du blocus, qui pouvait fonctionner il y a dix ans, n’est plus aussi efficace maintenant.

Face à ce constat, d’autres types d’actions ont vu le jour : le 12 novembre, des étudiant-e-s ont investi le restaurant universitaire du site des quais de Lyon II pour distribuer des repas gratuits aux étudiant-e-s. Une opération qui a été reconduite avec succès vendredi 15 novembre, avec le soutien du personnel du Crous. Idem à Rennes 2, où différents syndicats ont bloqué le Resto U jeudi 14 novembre et ont permis à plus de 2 000 étudiant-e-s de se nourrir gratuitement.

Une journée de mobilisation nationale contre la précarité étudiante a été annoncée pour le 26 novembre, mais surtout, les étudiant-e-s présent-e-s aux différentes assemblées générales organisées un peu partout en France ont largement approuvé la convergence avec les autres mouvements sociaux : celui des Gilets Jaunes qui fêtaient leur premier anniversaire ce samedi 16 novembre, celui des personnels hospitaliers qui manifestaient jeudi 14 novembre, et la grève générale contre la réforme des retraites prévue le 5 décembre. Loin de l’instrumentalisation politique dénoncée par la droite, les étudiant-e-s comptent simplement prendre en main la question sociale face à un gouvernement qui refuse d’assumer son rôle politique, et s’il y a un scénario que le gouvernement redoute, c’est bien celui de l’émergence d’un vaste mouvement étudiant et d’une convergence des luttes.