Jeudi 3 octobre, une marche blanche a été organisée pour rendre hommage à Christine Renon, directrice d’école que la surcharge de travail et l’absence de suivi ont poussés au suicide. Elle a laissé derrière elle une lettre, celle de la fatigue, celle du besoin de réformes, celle de la détresse enseignante. En hommage à Christine Renon et tous ces professionnels qui chaque jour mettent leur amour de l’enseignement à notre disposition, L’Alter Ego a voulu remercier les professeurs qui nous ont inspirés et nous ont aidé à grandir.

Clé Alduy pour l'Alter Ego
© Cléo Alduy pour l’Alter Ego/APJ

Lorsqu’il a été question de rendre hommage, après le suicide de Mme Renon, à l’un(e) des professeur(e) qui a marqué(e) mon enfance, une ribambelle de noms et de visages me sont venus à l’esprit. Comment ne pas vouloir rendre hommage à tous ses enseignants ? Malgré tout, le visage de « Madame C », professeure de français et de latin dans mon petit village du fond de la Charente, a su prendre le dessus sur tous les autres ; ou, plutôt, son accent corrézien.

Madame C donc, fut ma professeure de « lettres modernes et anciennes » durant une importante partie de mon collège. Sa plus grande défaite à mon égard est sans doute de m’avoir fait retenir des injures latines plus que des déclinaisons. Madame C était en effet une prof tout à fait peu conventionnelle, autour de laquelle gravitent de multiples souvenirs : grâce à elle se sont forgées des amitiés, des passions, des valeurs.

La valeureuse Madame C

Les valeurs sont des constructions sociales que rien ne légitime réellement. Pourtant nous nous y tenons, avec raison sans doute, et c’est Madame C qui m’appris à en définir le contour, la forme, la texture. Madame C avait l’habitude, surtout vers la fin de notre scolarité où nous étions toujours plus exécrables, de conspuer les jugements de valeur. Alors que je la martyrisais depuis deux ans (qui aime bien châtie bien disions-nous), la seule fois où elle me sanctionna fut lorsque je me moquai d’un camarade dont je jugeai, avec bêtise, les ambitions risibles. Jamais une sanction ne me fit tant d’effet, alors même qu’elle était dérisoire, et j’aime à croire que ce cours passé à attendre devant la porte de la salle m’a quelque peu permis de devenir ce que je suis. Madame C n’avait toutefois pas pour seule qualité l’ouverture d’esprit : elle était persévérante, particulièrement drôle, et toujours à l’écoute des problèmes de chacun. Sans doute est-ce une règle que chaque professeur devrait tirer de Madame C : être à l’écoute et ne pas juger est la clef de la confiance des élèves. 

Une remarquable patronne de presse

Madame C, au-delà d’être une simple professeure, est aujourd’hui encore une impressionnante patronne de presse. Elle fut ainsi à l’initiative du « club presse » du collège de Montemboeuf, qui bien que n’ayant pas encore été racheté par Bolloré, a su bien des années porter la plume dans la plaie. Je crois qu’aujourd’hui, Madame C n’a pas su prendre le virage du numérique, et s’est faite rattraper par le format vidéo. Toujours est-il qu’au temps de l’âge d’or du Club presse, elle fut une remarquable manager, nous poussant à écrire sans toutefois nous harceler, corrigeant attentivement nos articles, organisant pour nous des rencontres et, surtout, nous encourageant à toujours être créatifs. Aujourd’hui je suis en école de journalisme ; comme quoi, l’extra-scolaire, ça paye.

Une incommensurable dramaturge

Enfin, la biographie de Madame C serait incomplète si l’on ne mentionnait pas ses talents de dramaturge, bien mal servis par les piètres performances de comédiens de ses élèves. Comme toute prof de français, elle nous forçat plus ou moins à la représentation théâtrale. Elle me permit ainsi d’incarner Zeus, dans un triomphe éclatant, où le splendide de notre jeu émût aux larmes les plus grands amateurs de 6ème art de Charente. C’est en cela qu’elle fut brillante. Madame C ne nous fit pas faire du théâtre ; elle nous apprit à grandir, à vaincre la société, à nous exprimer, à sociabiliser. Grâce à elle se nouèrent des amitiés qui, plus de cinq ans après, subsistent encore.

En temps normal, la rédaction jeunesse de L’Alter Ego ne vous aurait jamais tannée d’un tel témoignage. Car des enseignants formidables, nous en avons tous eu. Les salles des profs regorgent de sujets d’articles, parfois sans doute de romans. Mais par les temps qui courent, où ceux qui transmettent le savoir sont toujours plus confrontés à la précarité, au mépris et à l’incohérence des institutions et, pire que tout, à l’animosité des parents, il importe de mettre l’accent sur ce que font les professeurs. Ils nous changent à jamais. Peut-être que Mme Renon, si elle avait eu cela en tête au moment du drame, n’en serait pas arrivée à de telles extrémités. Alors chers professeurs, souvenez-vous en : vous êtes ce que nous devenons. Vous êtes sans aucun doute l’une des plus importante instance de socialisation à laquelle sont confrontés les élèves. Gardez cela en tête. Et si vous êtes un jour désespérés par le système éducatif, souvenez-vous de cela Madame C : telle une sculptrice vous m’avez façonnée, et avec le concours de vos collègues, avez fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Ce que des centaines d’autres élèves sont aujourd’hui. Et c’est sans nul doute la plus belle des missions de l’enseignement : luttant contre la fatalité, vous façonnez le futur.