Jeudi 3 octobre, une marche blanche a été organisée pour rendre hommage à Christine Renon, directrice d’école que la surcharge de travail et l’absence de suivi ont poussés au suicide. Elle a laissé derrière elle une lettre, celle de la fatigue, celle du besoin de réformes, celle de la détresse enseignante. En hommage à Christine Renon et tous ces professionnels qui chaque jour mettent leur amour de l’enseignement à notre disposition, L’Alter Ego a voulu remercier les professeurs qui nous ont inspirés et nous ont aidé à grandir.

Clé Alduy pour l'Alter Ego
© Cléo Alduy pour l’Alter Ego/APJ

Certaines femmes marquent une vie.

J’ai depuis l’enfance ce respect incontestable pour celui qui transmet. Celui qui raconte l’histoire. Depuis le jour où je suis rentrée dans cette classe ma soif d’apprendre ne s’est jamais rassasiée. La plaisir de l’écriture ne m’a jamais quitté. Elle m’a tout appris. Comment former mes lettres, comment s’appliquer, comment ne pas dépasser, comment compter, chanter, dessiner mais surtout lire.

Quinze ans après j’imagine encore la salle de classe quand on me demande ma droite ou ma gauche. C’est un repère spatio-temporel qui est resté figé. Je revois l’institutrice indiquer la droite : en 2004 assise sur ma chaise, il y avait alors un mur blanc où l’alphabet était imprimé.

J’ai souvent pensé à retourner dans cette classe de CP. Je ne l’ai jamais fait.

Cette école est si petite qu’il n’y a qu’une classe par niveau. Ainsi tout le monde avait cette institutrice. Sa classe était un passage obligé, comme un rite.

Je passe encore tous les matins devant « l’école des fleurs » comme l’appelle mon père : cette école dissimulée dans les fleurs du XVème arrondissement, au milieu du parc Suzanne Lenglen : L’école des Frères Voisin.

L’école des Frères Voisin c’est l’école de la cité bleue : grand complexe de logements sociaux, avec plusieurs tours d’un bleu gris. Les tours sont situées dans le sud du XVème, souvent associées à Balard. Beaucoup de Maliens, de Sénégalais, d’Algériens, d’enfants d’immigrés : tous voisins. La cité donne sur le parc, du haut des tours comme le prévoyait Le Corbusier, les mères, les tantes, les vieilles regardent la petite cour de récré.

Dans ma scolarité, j’ai apprécié beaucoup de professeurs. Mais cette institutrice de CP m’a enseigné un socle, un repère qui me guide chaque jour.

Marie Odile l’institutrice du CP, habitait dans ces tours. Elle eut des générations et des générations de fratries. Elles connaissait tous les cousins. Tous les parents. Toutes les nourrices. Elle portait des daddy shoes et un pull de laine qui tombait sur un legging de sport. Elle avait un carré avec une frange courte. Ses lunettes étaient suspendues à son cou grâce à une chaîne. Les années 1990 ne l’avaient jamais quittée.

Aujourd’hui j’ai voulu rendre hommage à cette héroïne des temps modernes. Elle, qui a appris à lire et à écrire à des générations et des générations d’enfants, parfois n’entendaient pas un seul mot de français le soir en rentrant à la maison. Elle était stricte mais juste. Il fallait apprendre à nager, ne pas bavarder et faire de lignes de calligraphie.

Je revois le buvard rose claire. Mes tâches d’encres. Et surtout les images, des bons points que l’on venait récupérer à son bureau le samedi matin.

L’an passé j’ai appris sa disparition suite à un cancer. J’aurais voulu lui dire à quel point elle a structuré mon apprentissage, mes choix, à quel point elle a éveillé en moi ce plaisir de lire, j’aurais voulu lui dire que je suis devenue la littéraire qu’elle voyait en moi.