Jeudi 3 octobre, une marche blanche a été organisée pour rendre hommage à Christine Renon, directrice d’école que la surcharge de travail et l’absence de suivi ont poussé au suicide. Elle a laissé derrière elle une lettre, celle de la fatigue, celle du besoin de réformes, celle de la détresse enseignante. En hommage à Christine Renon et tous ces professionnels qui chaque jour mettent leur amour de l’enseignement à notre disposition, L’Alter Ego a voulu remercier les professeurs qui nous ont inspirés et nous ont aidé à grandir.

Clé Alduy pour l'Alter Ego
© Cléo Alduy pour L’Alter Ego/APJ

L’apprentissage de la curiosité

L’école primaire et l’école maternelle sont à la fois les endroits dont on a le moins de souvenirs et ceux dans lesquels on a le plus appris. De l’apprentissage de la lecture à celui de la curiosité, de l’apprentissage du calcul à celui de la réflexion sur le monde qui nous entoure, c’est toute notre personnalité qui se forge ces années-là. Le scénariste et humoriste Stéphane Laporte disait, dans une très belle Lettre aux élèves : « Réunir les enfants en un endroit pour leur apprendre ce que le monde sait. La passation du savoir. Ça a pris des milliers d’années pour que la race humaine comprenne que la Terre est ronde, en un cours, c’est réglé. Il faut juste ne pas être parti aux toilettes. Je sais, on vous bombarde de matières, et vous vous demandez à quoi ça sert. À quoi ça sert le cours d’histoire, si je veux faire médecin ? Le cours de biologie, c’est pour devenir médecin, le cours d’histoire, c’est pour devenir quelqu’un. Et vous ne serez pas quelqu’un dans 15 ans, vous devenez quelqu’un aussitôt que vous le savez. »

Mais en dehors des connaissances que tous acquièrent à leur rythme en allant à l’école, j’entends par là, lire, écrire, s’exprimer et calculer, certains professeurs nous font grandir individuellement, nous font découvrir le monde à travers leur oeil bienveillant. C’est ainsi qu’en CE1, Madame E. une institutrice passionnée qui nous apprenait le respect et l’ouverture d’esprit du haut de nos 1m20, a fait venir les parents d’élèves de la classe pour qu’ils nous fassent découvrir leurs origines à travers leur histoire personnelle mais aussi des spécialités culinaires. Cela peut paraître anodin, mais c’est de cette façon que des enfants de 7 ans ont compris la difficulté d’avoir fui un pays, la façon de verser du thé à la menthe dans une tasse et l’amour des différentes cultures, même celles que nous ne partageons pas. Aucun cours conventionnel n’est capable de faire passer ce genre de désir de découverte et ce respect fondamental de l’autre.

C’est ainsi qu’en CE2, Madame R. nous a inscrit au projet « Danse à l’école » de la ville. Plus qu’une première approche de l’art et du rythme, cela a créé des liens entre les élèves, une confiance mutuelle, un projet commun et une absence de jugement. Le thème, « l’eau », a ancré en nous la leçon de sciences sur les différents états de l’eau et nous a passionnés de cet élément comme peu d’autres cours auraient pu le faire. Dès l’école primaire, j’avais compris, grâce à elles, l’importance de la curiosité, de la découverte et de l’expérience dans les apprentissages. Elles m’ont appris à aimer apprendre.

La découverte des différentes matières

Au collège, on a tous une idée des matières qui nous plaisent plus que les autres, de celles qui ne nous intéressent pas, de celles qu’on a peur d’aborder. La qualité des professeurs des écoles pouvait faire des fractions un goûter lors duquel on coupait les parts de gâteau ou de carambars, de la littérature des pièces de théâtre ou de l’histoire une sortie scolaire. Au collège, on se retrouve face au cours de façon plus frontale, le cadre est différent, on n’est plus dans les mêmes classes, on doit se rappeler de notre emploi du temps. Certains professeurs nous ennuient, certains nous fascinent, et c’était le cas de mes professeurs de français et d’allemand.

Je savais que j’aimais écrire, j’écrivais des poèmes en primaire, mais c’est en découvrant le français en 6e, avec des rédactions libres permettant de s’exprimer sur n’importe quel sujet que j’ai vraiment compris que c’était ce que je voulais faire, et pour ça, je dois remercier Madame R. J’ai découvert Les Misérables à 12 ans qui est devenu mon roman préféré, et cela, parce que l’apprentissage était ludique et nous ouvrait la voie au monde de la littérature. Par thème, par auteur, nous illustrions les textes que nous lisions tout en en faisant des fiches, la matière n’était pas frontale mais permettait l’expression artistique et personnelle à propos de ce qui était étudié.

De même, l’allemand n’avait jamais été une option pour moi, j’avais toujours su que je prendrais cette langue en LV2. Mais on m’avait souvent fait peur : « tu verras, les déclinaisons c’est horrible, cette langue est moche, les profs sont super rigides ». Ma classe et moi nous sommes retrouvés face à Madame B. « Tata Flo » faisait passer l’amour de la langue devant la grammaire parfaite, le voyage scolaire et la civilisation devant des études de textes et privilégiait la qualité de la langue à la maîtrise exacte des déclinaisons. Elle nous a appris à ne pas avoir peur de notre accent, à se repérer en Allemagne, à voir qu’une langue est à comprendre dans un contexte, qu’elle n’est pas hors du temps, qu’elle change, évolue, vit. Elle nous a permis de partir 3 fois en voyage scolaire pour que nous mettions en pratique nos connaissances. Elle a donné son énergie sans compter, en aidant les élèves, en essayant de tous les faire réussir malgré les nombreuses réticences dues aux préjugés envers la matière. Il semble que la passion et la pédagogie du professeur soient ce qui déclenche l’intérêt, parfois plus que le sujet lui-même.

L’âge du choix

Le lycée est une période de choix, entre la filière choisie en Première et les réflexions sur l’orientation post-bac, il est parfois difficile de se décider. Ce n’était pas mon cas, mon amour pour la littérature confirmé par toutes les professeures de français, mon amour grandissant pour l’histoire et la civilisation par le biais des langues, ainsi qu’une prédisposition pour tout ce qui avait trait à l’art me vouaient à une formation littéraire.

Et c’est en Terminale Littéraire que j’ai assisté aux cours de philosophie. C’est là que j’ai appris à réfléchir, me questionner sur tout, tout le temps. Madame D. était incroyable, avec une classe qui n’était pas très intéressée, elle parvenait à déclencher des débats, d’abord très pratiques, où chacun partageait son expérience, pour ensuite déboucher sur un débat réellement philosophique et plus abstrait. Elle mêlait histoire, littérature, sciences, psychologie et philosophie. Le cours était si inspirant que nous allions nous informer sur les différentes thématiques pour parfaire notre culture générale, il permettait de réactiver des connaissances datant de plusieurs années. Je connais peu de personnes ayant eu une expérience de la philosophie similaire au lycée, je pense pouvoir affirmer que cette professeure est réellement exceptionnelle.

Un métier, une passion

Si tous mes professeurs n’ont pas été si inspirants que ceux mentionnés et si j’en ai oublié certains, car malheureusement je ne pouvais pas tous les citer, ils sont tous des personnes incroyables qui ont choisi de faire leur métier d’élever les générations futures. Je pense que l’école et la famille nous aident à devenir qui nous sommes, dans mon cas, les deux se confondent. C’est pour cela que je dois remercier une dernière personne. Ma maman ayant été institutrice (jamais dans ma classe cela dit), elle m’a appris l’importance d’aimer ce qu’on fait, que les professeurs dans la vie des élèves ont autant d’influence que les élèves dans la vie des professeurs. J’ai pu constater l’envers du décor, celui que les gens ne soupçonnent pas : les étés à lire des manuels d’histoire pour enseigner cette matière aux CM2, les soirées à corriger et préparer les séances, les tests de l’atelier d’art plastique du lendemain avec ma soeur et moi, etc.

Elle m’a transmis ce feu sacré qu’elle essayait de transmettre à chacun de ses élèves : celui du désir d’apprendre, de comprendre et d’aimer ce qu’on fait. Elle m’a appris que chacun allait à un rythme différent, et que nous finirions tous par trouver ce dont nous avions envie et le type d’enseignement dont nous avions besoin. Elle m’a montré qu’il n’y avait pas d’âge pour apprendre. Elle a tout simplement inspiré tant d’élèves, qu’il me semble important de la remercier ici.

Ce sont les professeurs qui m’ont passionnée, aidée à découvrir les choix qui s’offraient à moi. Ils ont donné leur voix pour que nous trouvions la nôtre. Ils méritent qu’on les remercie de ne pas faire simplement leur métier, mais de s’investir par amour des élèves.