Outre Halloween, le week-end de Toussaint a surtout été l’occasion de célébrer la musique alternative. Les médias Pitchfork et Yard ont uni leurs forces pour organiser le festival désormais annuel au nord de la capitale. Alors, bien sûr, il ne fallait pas s’attendre aux joyeux rassemblements roots de cet été — Dours et les Eurockéennes vous accueilleront toujours l’année prochaine. Mais quand les nuits s’allongent et ternissent, quoi de plus agréable que de se retrouver sous cette Grande Halle de la Villette, chauffée et organisée, suffisamment spacieuse pour accueillir tous les festivaliers sans étouffer parmi la foule agglutinée.

À ceux qui craignaient une atmosphère parisienne snob, le Pitchfork Festival n’a rien montré de cela. Imprégné d’un esprit bon enfant, l’événement a accueilli lycéens assoiffés de pogos et quinquagénaires statiques à béret dans une cohabitation tout à fait fonctionnelle. Il faut aussi savoir que les têtes d’affiche ont été soigneusement réparties, la programmation attribuant le rap au jeudi, l’indie rock plus calme au vendredi et la pop au samedi.

Le 31, on y croise des diablotins, des squelettes aux mâchoires crayonnées ou des petits rigolos affublés d’une tête de cheval. Étonnamment, pas de Joker en vue.

Slowthai, le mad alpha (31 octobre)

slowthai a participé cette année à la vague monumentale des rappeurs anglais qui se sont imposés à l’échelle internationale (à ses côtés, Little Simz, Dave, Rejie Snow, Skepta, Stormzy…). Son album traite du climat socio-politique en Grande-Bretagne et se veut reflet d’un sentiment généralisé de mal-être — ça n’est pas pour rien qu’il est titré Nothing Great About Britain.

En furie, l’apparition de slowthai a de quoi calmer les plus indisciplinés. Très vite en caleçon, une tête de mort tatouée sur le bras droit, sa voix sauvage et ses yeux dangereux animent instantanément le public. Le DJ ne fait pas office de figure rassurante et saille lui aussi ses muscles en sueur. Entre deux « F*ck off, you c*nt  » et un fracassant « Go hard or go home » («  Donnez tout ou rentrez chez vous  ») adressé à la salle, la folie scénique fait son effet. Elle donne à slowthai une présence magnétique, un côté punk moderne rempli d’adrénaline et prêt à faire exploser les amplis pour que tous l’entendent. Qu’il fasse frémir ou jubiler, il se passe quelque chose, c’est certain.

Hamza au love efficace (31 octobre)

Avec sa mixtape 1994 et plus récemment son album Paradise, le rappeur bruxellois a trouvé un équilibre parfait entre rap et RnB pour laisser libre cours à ses émois de Don Juan pourtant romantique. Gonflées à une autotune très agréable, les mélodies accrocheuses du « Sauce god » ont attiré beaucoup de monde au Pitchfork. Dans une posture calme, il s’adonne à une performance doublée des enregistrements studios de sa voix. C’est pleinement assumé, et réussi : les mouvements enflammés du public sont au rendez-vous.

La petite tendance à céder au cliché est aussi ce qui plaît beaucoup chez Hamza. Il ne résiste pas à lancer un «  Est-ce qu’il y a des filles ce soir ?  », ce qui redouble de déchaîner la foule. Derrière lui défilent des images au ralenti en noir et blanc : Hamza débout sur une voiture parmi les palmiers, Hamza sur les hauteurs de la ville, Hamza et sa team… Impossible de s’en lasser !

Nilüfer Yanya, voix sensible (1er novembre)

Nilüfer Yanya © Océane Colson POUR L’ALTER EGO/APJ

Nilüfer Yanya arrive sur scène accompagnée d’une saxophoniste. Elle porte le même ensemble Chanel que Maddy (Alexa Demie) dans la série Euphoria, et ses ongles phosphorescents attirent les regards sur les cordes de sa guitare. Avec douceur, elle interprète des extraits de son premier album, Miss Universe, paru au printemps dernier, aux côtés de compositions un peu plus anciennes. Le rock des instrumentations mêlé à la soul vocale crée une sonorité à la fois brut et bondissante, prodiguant une émotion toute particulière. Elle semble intimidée, n’intervient que très peu entre les morceaux et chante les yeux fermés… mais cela n’enlève rien à la virtuosité de sa voix ! Yanya l’utilise comme sa guitare, avec un grain marqué, qui ne connaît aucune limite dans ses intervalles et modulations. Les moments forts ? Les interprétations magistrales de In My Head et Safety Net.

Weyes Blood drôle et grandiose (1er novembre)

Weyes Blood © OCÉANE COLSON POUR L’ALTER EGO/APJ

Ce passage, très attendu, a été l’un des clous du spectacle. Son projet Titanic Rising a reçu un accueil phénoménal, érigé par plus d’un en album de 2019 dès le vendredi de sa sortie. Comment qualifier la musique de Weyes Blood… baroque ? hypnotisante ? Elle est en tout cas tenue par une voix de sirène, qui s’étend et s’étend sur des notes dont on ne songe plus un jour voir le bout. Sur scène, Weyes Blood est confiante, carefree, pleine de sobriété mais tout aussi drôle. Elle tente d’établir le contact avec un festivalier, mais avoue ne pas être assez proche de lui pour pouvoir l’entendre et lui propose de discuter tranquillement à la fin de la performance. J’ai la chance de me trouver juste à ses pieds : sa grande taille et son aura resplendissante semblent rendre le moment tout à fait surnaturel, divin et hors du temps.

Charli XCX : la fête avant la fin du monde (2 novembre)

Représentante de la PC music et autrice d’hymnes de nos soirées (I Love It et Señorita…), Charli XCX a tout simplement demandé à son public de confirmer qu’elle était bien l’une des 5 meilleurs artistes pop actuels — il y a eu du bruit. Au programme du set le plus amusant du festival, l’incroyable Vroom Vroom produit par SOPHIE ; quelques titres marquants de sa très bonne mixtape Pop 2, notamment l’enivrant « Unlock It », infusé d’inspiration k-pop ; et surtout de nombreux morceaux figurant dans son nouvel album Charli, un peu plus intime et un peu plus abouti. Christine and the Queens la rejoint pour son featuring sur « Gone », tube incontestable de 2019, dont on peine à entendre la voix s’extirper des autres cris exaltés. C’est l’occasion d’assister de près à l’alchimie qui s’opère entre les deux artistes. Et à leurs danses démesurées. Car, sur scène, Charli XCX ne se laisse pas oublier : elle court d’un bout à l’autre du plateau, secoue vivement tous ses membres en rythme et parvient à animer à 100% son auditoire avec un simple «  one, two, three, four  » avant le drop. Un instant de musique nucléaire.

image de couverture © OCÉANE COLSON POUR L’ALTER EGO/APJ