La librairie et maison d’édition Libertalia est nichée à l’angle d’une petite rue de Montreuil. La devanture est rouge, les propriétaires accueillant.es et l’orientation politique revendiquée : « on est tous.tes antifa ici » selon un trentenaire venu rencontrer David Dufresne ce vendredi 4 octobre à la tombée de la nuit.

© Daphné Deschamps pour L’Alter Ego/APJ

Il est assis sur une petite chaise de jardin, devant une assemblée compacte, qui s’empile même sur le trottoir où une sono a été installée pour combler le manque de place. Il vient présenter son roman, Dernière Sommation. Il est journaliste, mais il a choisi la fiction pour parler des Gilets Jaunes, pour présenter « son instantané du moment, et celui de personne d’autre ». Il écrit la photographie d’un moment, mais il s’autorise à s’éloigner des faits pour montrer la réalité du ressenti à travers des portraits de gilets jaunes fictifs et un alter ego qui ne répète pas ses propres erreurs, « lui en mieux ».

David Dufresne a occupé une grande place dans l’espace médiatique cette année. Il a commencé à couvrir le mouvement des Gilets Jaunes dès la première manifestation, le 17 novembre. Il recense les témoignages de violences policières sur son compte Twitter, @davduf, et il mentionne systématique le ministère de l’Intérieur, « allo @place_beauvau, c’est pour un signalement, n°… » Une rigueur qui fait de lui une des sources les plus sures d’information sur le mouvement, et surtout le comportement de la police par rapport à lui.

David Dufresne parle de la violence policière, de cette violence « qui n’existait tellement pas qu’on en disait même pas le nom ». Maintenant, on donne un nom à ces pratiques policières qui s’exercent depuis des années dans les banlieues, même si c’est pour dire que ces violences n’existent pas. Il évoque la BAC, la Brigade Anti-Criminalité, et l’assistance se murmure ses propres expériences de manifestation, d’actions ou simplement du quotidien avec la BAC. Dans la salle, tout le monde les a déjà vus, au moins de loin, même la petite fille d’une dizaine d’années qui accompagne sa mère dans tous les événements militants, de la librairie aux assemblées générales de la Bourse du Travail. Cette nouvelle médiatisation des violences policières soutient « la revendication par l’Etat du monopole de la violence légitime ». Libertalia propose sur ses étagères un exemplaire de Comment la non-violence protège l’Etat de Peter Gelderloos ; la couverture rose vif fait écho à cette phrase, assénée comme un maillet de tribunal.

Le débat s’ouvre entre les militant.es, mais aussi les journalistes présent.es, sur la question des condamnations, des espoirs des Gilets Jaunes de traîner les policiers qui les ont frappés et mutilés jusqu’à la Haye. Deux personnes prennent le micro : elles étaient à la Pitié-Salpêtrière, et elles se sont constituées en association pour aller à la Cour Européenne de Justice. Elles ont témoigné pour un des signalements « allo @placebeauveau » de David Dufresne, qui les reconnaît. « Il va être traduit ton bouquin ? » « En justice oui ». Un autre se rappelle le début du mouvement, le mois de décembre et la si forte proximité avec le palais présidentiel : « si il n’y avait pas les flics à l’Elysée, on l’aurait cramée ».

La fiction autorise l’urgence : ça ne veut pas dire qu’elle dit tout, mais qu’elle dit ce qui est important dans l’instant.

David dufresne

David Dufresne parle du pouvoir de la fiction, et surtout de son intérêt pour les journalistes. Est-ce que la fiction est un moyen de rendre crédible, acceptable, cette violence nouvellement médiatisée, qui paraît inouïe pour des gens qui ne se sont jamais intéressé.es aux actions de la police dans les banlieues ? « Il n’y a pas plus fictionnel qu’un journal télévisé. La réponse à la prétendue réalité, racontée de manière objective, c’est de la connerie. La fiction permet de remettre la réalité à sa place. Et donc de la rendre accessible. »

Dernière Sommation, David Dufresne, Grasset 2019, 234 pages, 18€

Image de couverture : © Daphné deschamps pour l’alter ego/APJ