Un mouvement de protestation massive a gagné les rues de la capitale chilienne, le 17 octobre dernier pour protester contre l’augmentation de 30 pesos, du prix du ticket de métro en heure de pointe. Cette nouvelle initiative plongea le pays dans un climat de tensions et de violences que le Chili n’avait pas connu depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet en 1990. En effet, les Chiliens ont fait part de leur mécontentement en dégradant et en vandalisant une grande partie du réseau de transport de Santiago. La réponse des forces de l’ordre et du gouvernement ne fut pas plus calme. L’institut chilien des droits de l’homme a publié un rapport relevant des chiffres alarmant et dénonçant la violence dont ont fait preuve les forces de l’ordre. Près de 1 300 personnes ont été blessées, dont près de 500 par armes à feux. On compte également environ 150 personnes avec des blessures oculaires. Le pays fait face à une véritable vague de violence : incendies, pillages de supermarchés, et presque 20 morts.

Manifestants à Paris, le 24 octobre sur les Champs de Mars lors du rassemblement de soutiens à la grève générale au Chili – © Juliette Pavy / APJ / Hans Lucas

Une crise sociale pour 30 pesos 

Avec une inflation de 2 %, un taux de pauvreté de 8,6 % et un PIB prévisionnel en augmentation de 2,5 % en 2019, le Chili a de quoi faire des envieux. Considéré comme le pays ayant l’économie la plus stable d’Amérique Latine, il s’inscrit comme le modèle à suivre pour ses voisins. Le pays semble être lancé sur un bon chemin économique, rendant ces soulèvements de la part de la population encore plus curieux. En y regardant de plus près, tout n’est pas rose. Bien que la politique en place au Chili, l’ultralibéralisme ou néolibéralisme, permette au pays de croître économiquement, elle est aussi la source de multiples injustices plaçant le pays dans le top 3 des pays les plus inégalitaires au monde. Ce sont d’ailleurs les inégalités au niveau de la retraite, de la santé et de l’éducation, appartenant tous exclusivement au secteur privé, qui attisent la colère chilienne. Le salaire mensuel moyen chilien est de 500 000 pesos chiliens en 2019, soit environ 630 euros. Or, la croissance économique dont jouit le pays a augmenté les frais d’électricité et de gaz, le prix des transports, etc.: le prix de la vie en général. Cependant, les salaires chiliens n’augmentent pas.

Bien que ces manifestations aient été motivées par le prix du ticket de métro, elles relèvent d’un véritable ras-le-bol de la part de la population chilienne. Notamment de la part des étudiants, qui déjà endettés pour payer leurs études, ne souhaitent pas voir le prix du billet de métro augmenter une nouvelle fois. En 10 ans, le coût du titre de transport a doublé. Un étudiant doit payer environ 400 000 pesos chilien, soit 500 euros, pour accéder à une éducation supérieure. Cela représente presque l’entièreté d’un salaire chilien. Sans compter que la majorité des étudiants ont à leur charge leurs frais de vie et parfois même leur logement. Cela constitue une baisse de la motivation des étudiants et les pousse parfois même à abandonner leurs études. Or, dans un pays en pleine croissance, il est important que les jeunes aient accès aux études supérieures afin de pouvoir espérer à des postes plus haut placés et ainsi un salaire plus important pour pouvoir sortir de leur situation précaire.

Une crise sociale historique

Les étudiants ont joué un rôle décisif dans cette vague de manifestations. Ces protestations ont en effet été motivées par les jeunes chiliens, parfois pas plus vieux que 15 ans. Ils ont dans un premier temps invité les utilisateurs du réseau de métro à sauter les tourniquets d’entrée dans le métro, et donc à ne pas payer, afin de montrer leur mécontentement de la hausse des prix du titre de transport. Environ 3 millions de personnes empruntent le réseau de transports en commun chilien quotidiennement. Le mouvement a ainsi rapidement débordé et a engendré des dégradations massives dans le métro chilien, connu pour être le plus moderne et le plus étendu d’Amérique Latine. Le coût des dégradations est estimé à plus de 300 000 millions de dollars et les réparations pourraient prendre des mois entiers, selon une annonce du gouvernement chilien.

Manifestants à Paris, place de la République lors du rassemblement de soutiens à la grève générale au Chili – © Juliette Pavy / APJ / Hans Lucas

Ces soulèvements ne sont pas restés sans réponse. En effet, samedi 19 octobre, le président Sebastian Piñera a décidé de faire marche arrière et de renoncer à l’augmentation du prix du ticket de métro, sûrement dans l’espoir que ces violentes émeutes se calment mais bien à son désespoir, cela n’a pas eu l’effet escompté. Les Chiliens, animés d’une colère générale contre les injustices socio-économiques auxquelles ils doivent faire face quotidiennement, ont continué de sortir dans les rues de Santiago et de faire entendre leur voix, que ce soit en dégradant des stations de métro, en incendiant divers bâtiments, ou en pillant des supermarchés. « El pueblo unido jamás será vencido » (« le peuple uni ne sera jamais vaincu ») scande les foules, reprenant ces mots autrefois scandés lors des soulèvements sociaux contre la dictature de Pinochet.

Cette véritable explosion sociale n’est pas sans rappeler la fin de la dictature d’Augusto Pinochet en 1990. Pour la première fois depuis 1990, les militaires sont dans la rue pour maîtriser la population chilienne. Le président Piñera a déclaré le 20 octobre que « le Chili est en guerre ». Une déclaration qui n’a pas été bien reçu par la population chilienne. La population chilienne souhaite juste être écoutée, comme elle devrait l’être en démocratie. Le vendredi 25 octobre, plus d’un million de personnes se sont regroupées sur la Place d’Italie, à Santiago, pour une manifestation pacifique afin de montrer que les citoyens ne voulaient pas la guerre mais simplement que le gouvernement mette fin aux inégalités sociales qui existe dans le pays depuis plus de 30 ans. La volonté de changement véhiculé pare cette manifestation historique a été entendu par le président chilien qui annonça, dès le lendemain, de nouvelles mesures. L’état d’urgence a été levé dimanche le 27 octobre à minuit,  mais surtout un vaste remaniement de son gouvernement. Plus précisément, le président Piñera a invité tous ses ministres a démissionné. C’est-à-dire, qu’il en revient au bon-vouloir des ministres de quitter leur fonction. On peut alors s’interroger sur l’efficacité de cette réforme pour répondre aux mécontentements de la population, qui ne semble pas faiblir. 

Le bilan de ces émeutes continuent d’augmenter. Depuis le 17 octobre, 20 personnes ont perdus la vie lors cet épisode violent. Certains ont péris dans les flammes des divers incendies, d’autres n’ont pas survécus à leurs graves blessures par balles, et d’autres ont été tués par un conducteur ivre qui a foncé dans la foule. Cependant, la situation ne semble pas se calmer. Malgré les nouvelles mesures annoncées, la population chilienne continue de manifester, non sans dégâts, afin de conserver la pression sur le gouvernement chilien. Mardi 29 octobre, ils étaient près de 10 000 à s’être rassemblés pour manifester devant le palais présidentiel. Ces manifestations ont été spécialement violente. Les actes violents (incendies, pillages, dégradations, etc..) sont passés de 21 à 89 en l’espace de 3 jours. On note ici un véritable contraste entre la manifestation pacifique de dimanche, qui avait pour but de réclamer une situation juste dans le pays, et ces manifestations qui semblent seulement vouloir entretenir cette situation.

Le président Pinera a su montrer sa volonté d’aller de l’avant et a fait un premier pas vers une justice sociale. Mais cela sera-t-il suffisant pour calmer les foules chiliennes ?

Image de couverture : © juliette pavy / APJ / hans lucas