Flashback est un format s’arrêtant sur un fait marquant de l’actualité politique du mois. Alliant illustration et billet d’humeur, il peut être perçu comme un éditorial dans lequel le dessin et le texte se complètent et se répondent…

Flashback est un format qui existe pour rappeler des événements qui se sont passés lors du mois précédent. Or, s’il y a un événement qui nous est apparu comme hautement préoccupant, il s’agit de l’internement des Ouïghours – et d’autres minorités musulmanes – dans l’Ouest de la Chine. Il s’agit en effet d’une population en danger, dont la situation n’est que trop méconnue aujourd’hui.

© Antonin Renard pour L’Alter Ego/APJ

Les Ouïghours, une minorité éveillant la méfiance du gouvernement chinois  

Avant toute chose, il paraît nécessaire de vous expliquer ce qu’il se déroule en ce moment en Chine, et surtout de vous dire qui sont les Ouïghours. Il s’agit une minorité turco-musulmane présente dans l’Ouest de la Chine, dans le Xinjiang, une région de trois fois la taille de la France. Depuis quelques mois, vous en avez sans doute entendu parler, car ceux-ci sont en danger et subissent une forte répression du gouvernement chinois. Les Ouïghours ont toujours été perçus comme dangereux par le gouvernement, cette méfiance peut s’expliquer par le fait que le Xinjiang ait été un état indépendant durant le 20e siècle et que de ce fait, des volontés d’indépendance sont toujours présentes, se manifestant par des révoltes populaires dégénérant en émeutes comme en 2009 ou par des attentats comme en 2014. Par la suite, le Xinjiang a été transformé en un véritable état policier : l’entièreté de la zone est quadrillée par des checkpoints et des stations de police, les habitants sont sujets à une surveillance intense par les autorités, et leurs effets personnels sont régulièrement fouillés et contrôlés. Ainsi, si la situation des Ouïghours n’a jamais réellement été apaisée dans la République Populaire de Chine, celle-ci s’est empirée considérablement depuis 2017 : les Ouïghours sont désormais déportés, menacés et torturés.

Les Ouïghours, sujets à un internement de masse  

En effet, les Ouïghours – ainsi que d’autres minorités musulmanes résidant dans la région comme les kazaks – sont internés dans des camps dans lesquels les conditions de vie sont innommables. Les individus y sont « remodelés » pour devenir des citoyens conformes à la volonté du gouvernement chinois : les détenus subissent des lavages de cerveaux à répétition, des tortures et y sont ainsi embrigadés de force afin de les faire adhérer à l’idéologie commune. Dans les rares images que l’on a de l’intérieur de ces camps, les murs sont décorés avec de nombreux symboles et slogans du Parti Communiste et selon les dires d’anciens déportés, l’hymne chinois et des chants de propagandes y sont régulièrement chantés. 

La situation est donc réellement préoccupante et ce d’autant plus que plus d’un million d’individus auraient été déportés dans ces camps, c’est-à-dire environ 10% de la population ouïghoure. On peut donc parler ici d’internement de masse dont les camps ne font que se multiplier et s’agrandir. L’existence de ces camps a été d’abord dissimulée par le gouvernement chinois, mais sous la pression de certains lanceurs d’alerte qui révélaient la présence de ces lieux d’internement forcé, celui-ci a été contraint de rendre cela public et y a mis un cadre légal. Pour justifier cet acte, le gouvernement chinois prône une volonté de rééducation dans ces camps sous couvert de diversité religieuse mais aussi en réponse à des attentats perpétrés par des Ouïghours. Sur les vidéos des camps diffusées par la propagande du gouvernement chinois, les détenus semblent vivre dans de bonnes conditions, et sont présentés comme des individus « sauvés » par le gouvernement. Ces vidéos ont été critiquées par des Ouïghours réchappés des camps qui assurent avoir passé la totalité de leur séjour enfermés, torturés pour certains et subissant des injections de substances jusqu’à aujourd’hui inconnues, les dépouillant de toute souveraineté sur leurs corps.   

La situation a commencé à faire parler d’elle dès 2018, des proches de Ouïghours qui étaient expatriés ayant commencé à faire part de leur inquiétude face à l’absence de nouvelles de leurs proches résidant dans le Xinjiang, avant de découvrir qu’ils avaient été internés dans des camps. Ceux-ci ont alors mobilisé les réseaux sociaux et ont appelé à l’aide de la communauté internationale pour donner de l’écho à leur action. On peut notamment penser à Gulhumar Haitiwaji, fille de déportée ouïghoure, qui avait fait parler d’elle en décembre dernier sur la plateforme Konbini et qui appelait à l’action de la communauté internationale face au grand silence de celle-ci. 

Le grand silence de la communauté internationale 

Ce qui est assez effrayant, voire même glaçant avec cette situation c’est l’absence ou la faiblesse de réaction de la communauté internationale. Personne ne semble réellement prendre la mesure du problème ; ou alors on peut se demander si les gouvernements occidentaux en prennent la mesure mais ne veulent pas se mettre à dos  l’une des premières puissances économiques, la Chine. Il paraît tout de même important de souligner qu’en février 2019 des ONG comme Amnesty International avaient demandé l’ouverture d’une enquête à l’ONU sur une situation jugée plus qu’inquiétante. L’ONU avait d’ailleurs déjà dénoncé la situation en août 2018, mais cela n’avait pas donné lieu à une enquête. De plus, il paraît difficile d’envisager une réelle action de l’ONU par rapport à la situation, son champ d’action étant relativement limité, du fait de la présence de la Chine au Conseil de Sécurité mais aussi du fait de son impuissance pour mener une enquête de terrain, impossible sans l’accord de la Chine. Il paraît aussi important d’évoquer qu’en septembre dernier, Washington a appelé à la mobilisation de la communauté internationale pour se pencher sur la situation des Ouïghours. Or, même si l’action est louable, faut-il voir ici une réelle préoccupation de Washington ou une énième tentative pour faire de l’ombre à son concurrent chinois ? Il y a donc eu quelques réactions d’instances internationales importantes, mais elles sont infimes face à une situation qui rappelle pourtant des heures sombres de nos histoires communes.

Les grandes puissances internationales, se targuant d’être des pays d’égalité et de liberté, semblent oublier les valeurs sur lesquelles elles reposent lorsqu’il s’agit de la Chine. Peut-être serait-il bon d’agir avant qu’il ne soit trop tard, avant que les générations futures se demandent ce que nous avons fait face à cette tragédie qui semble être en passe d’empirer. Il faut donc s’en remettre à la société civile pour que l’opinion publique soit sensibilisée autour de cette situation, d’une gravité plus qu’alarmante.