Alice Gâteaux est plus connue sous son username, @licegateaux. Elle est entichée d’art, notamment de dessin. C’est en partie grâce à sa passion qu’elle a appris à se remettre de son hospitalisation en psychiatrie, en raison de troubles du comportement alimentaire. La même année, en novembre 2017, elle décide de partager sur la plateforme Instagram ses réalisations de façon quotidienne, avec de brèves descriptions relatant des faits réels vécus durant son séjour. Au fur et à mesure, son compte n’a cessé de croître. De fait, Alice a également commencé à partager les courts témoignages d’autres anciens patients, pour la majorité des adolescent(e)s. Ainsi, à travers ses publications, Alice témoigne quotidiennement des conditions d’hospitalisation et de prise en charge des jeunes patient(e)s souffrant de troubles du comportement alimentaire, de dépression et de divers troubles psychiques. Elle manie néanmoins la dérision et engage le chemin de l’humour afin de souligner l’importance, avant toute chose, de l’entraide par le partage et la tolérance.

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Alice : « Je suis Alice Gâteaux sur Instagram. A 21 piges, j’étudie l’art, mais cette année j’ai pris une pause. J’existe avec mes dessins qui, mêlés à mes troubles psychiatriques (qui m’ont valu un séjour à l’hôpital en 2017), nous permettent à tous de nous énerver de façon collective chaque matin ! »

Tu es passionnée par l’art, peux-tu nous en dire plus ? 

Alice : « Je baigne dans l’art depuis la sortie du lycée, j’ai dangereusement choisi cette voie dite « trop bouchée ». Pour ma part, mon expression est le dessin, mais j’aime toutes les formes d’art, surtout le contemporain et les performances. J’aime ce milieu, j’aime l’ouverture d’esprit des artistes, j’aime m’échapper dans les expos.

Comment l’idée de la création de ce compte t’est venue ?

Alice : « Il y a un an, juste après mon entrée à l’hôpital, j’ai décidé de publier sur Facebook un dessin par jour avec les petits mots méchants que pouvaient me dire les soignants.) que j’adorais faire. À l’origine, je montrais mes premiers dessins à quelques amis sur Facebook en les partageant. J’expliquais dans les légendes ce que je vivais pendant ces deux mois, pourquoi j’en étais sortie détruite et traumatisée. Je comptais arrêter mes publications et mon partage au bout de neuf semaines, soit ce qui correspondait à ma date de ma sortie. C’est ma meilleure copine Sophie qui m’a donné l’idée d’en faire un compte Instagram. Une fois que j’avais épuisé mes anecdotes, je ne me suis pas arrêtée et j’ai commencé à illustrer celles d’une copine, et de là : boum ! C’était parti, tout le monde a eu sa petite anecdote à me raconter et chacune était suffisamment légitime pour être illustrée. » 

Une fois que j’avais épuisé mes anecdotes, je ne me suis pas arrêtée et j’ai commencé à illustrer celles d’une copine, et de là : boum ! C’était parti (…)

Alice

Quel est ton but et ta philosophie quant à ces publications ?

Alice : « J’essaye d’être la plus neutre et minimaliste possible, autant dans les dessins que dans les phrases brèves pour raconter les anecdotes. En me lisant, j’aime que les gens se fassent leur propre idée. Je ne voudrais pas porter préjudice aux hôpitaux ou aux soignants, je veux simplement faire réaliser que pour celles et ceux qui sont passés par la case hôpital, personne n’est seul(e) à avoir entendu des phrases horribles de la part des soignants. Pour celles et ceux qui ne l’ont jamais côtoyé, montrer comment cela peut parfois se passer, et peut-être leur faire comprendre ce qu’ont pu vivre un de leur proche ; pour les professionnels de la santé, ce que, s’il vous plaît, il faudrait remettre en question dans les hôpitaux. »

Je ne voudrais pas porter préjudice aux hôpitaux ou aux soignants, je veux simplement faire réaliser (…)

@licegateau, Instagram.fr, publication du 12 mars 2018 – L’Alter Ego

Comment procèdes-tu pour la création de tes dessins ? 

Alice : « Beaucoup pensent que je fais un dessin tous les matins et que je le publie dans la foulée ! Or, je note dans un petit carnet les anecdotes de tout le monde. Ensuite, ça travaille dans ma tête tous les jours, et dès que viennent des phases de productivité intense dans la semaine, je fais plein de dessins d’un coup. Ainsi, chaque matin à mon réveil, ma première mission est de choisir un dessin à publier, en fonction de ce dont j’aurai envie de parler ce jour. Mes dessins sont faits sur papier, souvent au stylo et aquarelle, je ne travaille pas sur tablette graphique. Je le prends en photo avec mon téléphone et règle la luminosité et le contraste dans les réglages de mon portable — pas très pro mais efficace. » 

Es-tu spontanément sollicitée par les internautes ? 

Alice : « Les gens comprennent assez naturellement qu’il suffit de m’envoyer un petit message privé avec les anecdotes qu’ils ont à raconter. Toutes m’intéressent et sont bonnes à être illustrées. Certains me demandent de rester anonymes. J’avoue en recevoir beaucoup. Je les note toutes dans mon calepin, je voudrais que tout le monde soit entendu. Les rares cas que je ne retiens pas sont ceux qui ont déjà été vus et revus, ou ceux que je n’estime vraiment pas pertinents. »

Quels sont les retours que tu as sur tes publications ? Suscitent-elles de nombreuses réactions ?

Alice : « Mes publications suscitent du dégoût, de la tristesse et de la haine… et c’est le but ! Souvent, il y a des réactions de surprise, du fait que de tels comportements puissent être autorisés. D’autres témoignent avoir vécu ou entendu la même chose. Parfois, ils laissent juste un petit smiley qui veut tout dire. Je reste toujours étonnée quand des internautes partagent mon travail. Je n’en reviens pas. Le message passe de bouche à oreille, je me dis qu’on va réussir à faire entendre notre cause ! J’ai aussi des messages d’amour qui disent apprécier mes dessins : merci à eux, ça me donne confiance en moi. »

(…) on va réussir à faire entendre notre cause !

Alice

Tu donnes la parole à d’autres par le biais de tes dessins et de leurs courtes descriptions, cette brièveté visuelle est-elle une façon de mettre en avant un message ?

Alice : « Est ce que ça ne fonctionne pas mieux avec une petite phrase courte qui veut tout dire ? J’avoue être parfois découragée de lire des longs textes, c’est pourquoi j’ai choisi de faire court, une phrase suffit pour émettre un choc. Je reprends les mots de ceux qui témoignent pour ne pas déformer leurs propos. Evidemment, quand un contexte est nécessaire, les commentaires sont là pour laisser la parole à la personne directement (ou à moi via la personne, si celle-ci est anonyme). »

Envisages-tu de persévérer dans le domaine de l’art ? Si, oui, quels sont tes projets ? 

Alice : « J’ai commencé dans l’art et je ne compte pas lâcher. Aujourd’hui, je veux reprendre mes études dans ce domaine, peu importe où. Je ne vise pas un métier en particulier, j’aime les études et je vis en fonction de l’endroit où chaque année qui passe me mène. »

Comment envisages-tu l’évolution de ton compte ? 

Alice : « Pour l’instant, tant qu’il y aura des anecdotes à illustrer, il y en aura toujours une tous les matins, jusqu’à ce qu’on ait épuisé tous les stocks. Cela prendra des années s’il le faut. Je garde dans un coin de ma tête l’idée d’en faire un petit bouquin ; j’ai effectivement le projet de me bouger et contacter une maison d’édition. Ça, ce serait vraiment un rêve. » 

Lien du compte Instagram avec les dessins d’Alice

image de couverture : © @licegateaux