Lorsque, dans les années 2010, la France découvre les telenovelas, son jeu d’acteur douteux et ses productions à faibles coûts, l’arrogance du Premier Monde a vite fait de considérer ces séries comme ridicules. Dans notre civilisation européenne, il est certain que nous ne sommes pas habitués à voir des productions de qualité médiocre à la télévision. La couleur, la haute définition, le direct sont autant d’innovations qui nous sont arrivées au moment de leur création quasiment sans délai. En Amérique Latine, ces changements se sont opérés un peu plus tard (la première émission en couleur de la Bolivie a été diffusée en 1979, pour la France, c’était en 1967). Autrement dit, le retard économique de l’Amérique Latine impliquait nécessairement un retard technologique comparé à leurs anciens colons. Tout comme les pays les plus riches continuent à se penser comme des exemples, dans le monde du divertissement télévisuel, on retrouve ce même type de regard condescendant. Pour être honnête, je partageais cette vision jusqu’à ce qu’un épisode d’une quelconque telenovelas qui passait dans un restaurant à Tucume au Pérou me fasse réaliser ce que nous n’avions pas compris.

La télévision : un vrai loisir populaire  ?

La télévision française a été et demeure le premier moyen de consommer du contenu audiovisuel des Français, c’est à dire 3h58 en moyenne contre 2h33 pour le téléphone qui arrive en second (Etude e-Marketer, France Time Spent With Media 2019), à tel point qu’il existe un sentiment quasi-passionnel pour « son » émission qu’il ne faut pas rater. Pour les plus jeunes générations, le fait que la télévision impose un temps et un espace spécifique pour la consommer rend le médium obsolète. La seule raison de consommer de la télévision tout de même reste la plus-value des programmes. En effet, aucune chaîne Youtube ne peut se permettre de produire un Top Chef ou un TheVoice. Ce sont donc les contenus qui demandent de forts investissements qui permettent à la télévision de se distinguer. Tout ça pour revenir à l’idée que pour nous un produit peu cher, ce n’est pas un produit que l’on consomme à la télévision, et ainsi les telenovelas n’auraient rien à y faire. Cette incompréhension est logique et la réponse que l’on construit souvent reste « le niveau de culture et de divertissement du pays n’est pas à notre niveau, ils n’ont pas de productions similaires à nous, c’est pourquoi il leur reste des telenovelas ». En rapportant nos habitudes de consommation à ces séries étrangères, on omet les caractéristiques qui font réellement le succès d’une telenovela.

En effet, les telenovelas sont des séries qui mettent en scène les travailleurs, les pauvres, les nouvelles classes supérieures urbaines, les croyants, etc. Il est certain que le fondement populaire de ces œuvres jouent un rôle essentiel dans l’attachement des latino-américains à ces séries. D’autant plus que les sociétés latino-américaines sont des sociétés particulièrement scindées. D’une part, les élites éduquées, plutôt blanches et propriétaires. De l’autre, ceux qui travaillent pour ces élites. La représentation de cette masse prolétaire semble donc être un argument qui explique l’investissement émotionnel des spectateurs de telenovelas. Par ailleurs, il convient de comparer avec la télévision française et le constat est sans appel. En dehors des émissions de scripted reality comme Le jour où ma vie a basculé, qui ont fleuri ces dernières années – et qui reprennent tous les codes des telenovelas – , certaines téléréalités (Pascal le Grand Frère, Super Nanny…), ou les soap operas comme Plus Belle la vie la télévision française a ostracisé les pauvres des écrans. Selon le « Baromètre de la diversité de la société française à la télévision, vague 2018 » publié par le CSA, on compte 4 % de temps de parole et d’apparition à la télévision française pour les ouvriers contre 60 % pour les cadres supérieurs. Finalement, « la télévision est aussi une machine à cacher ceux qui n’y passent pas ».

Nous ne trouvons pas que les telenovelas font cheap uniquement parce que la mise en scène est simpliste, mais aussi parce qu’on y voit des populations qui n’existent pas médiatiquement en France à la télévision. On peut relever, par ailleurs, que depuis quelques années, on observe un léger changement de ce point de vue. Les chaînes françaises produisent du contenu qui met en scène des malades (Les Bracelets Rouges, TF1) et plus récemment des chômeurs et ouvriers (Aux animaux de la guerre, France 3). Ainsi, comme souvent, si le réflexe premier a été de se moquer, on voit qu’aujourd’hui nous avons intégré certains principes que l’on retrouve dans les telenovelas.

Les télénovelas ou savoir se raconter des histoires

Un deuxième point fondamental qui permet de comprendre l’intérêt des telenovelas, c’est leur capacité à raconter des histoires qui ont vocation à coller à la réalité de la vie des consommateurs de ces séries. À l’image des Feux de l’Amour et sa quarante-septième saison, les telenovelas ne sont pas des œuvres avec un but fini, le seul objectif narratif est de simplement pouvoir raconter des histoires. En dehors des exemples déjà cités plus haut, la télévision française sous-représente les histoires mettant en avant de gens « normaux », qui font partie de la masse. On met généralement en scène des policiers, enquêteurs et autres petits génies, le reste du temps étant partagé entre des jeux et de l’information. L’innovation qui nous a été proposée en France pour que l’on puisse suivre des histoires de personnes comme nous, c’est la téléréalité. Introduite en 2001 avec la première saison de Loft Story, la téléréalité fait très vite un carton monumental, les producteurs s’emparent de l’idée et depuis la recette fonctionne. Néanmoins, si l’idée initiale était de voir comment réagissent des gens comme nous lorsqu’ils sont enfermés, la téléréalité s’est modifiée lorsque les candidats surent prendre avantage de leur propre temps à l’antenne. À partir des années 2010, les candidats deviennent avant tout des personnages hors-norme, des freaks modernes, desquels il est possible de se moquer dans une forme de catharsis moderne. En attendant, dans ce passage à la téléréalité du spectaculaire, du trop beau et trop violent, nous avons perdu le récit qui partait de gens du réel. Autrement dit en France, très rares sont les moments où une histoire nous ressemble, et ce, pour deux raisons. D’abord, parce que le temps laissé aux récits, à la narration est très faible. Ensuite, parce que ce qui devait faire ce travail-là est devenu tout autre chose. Au contraire, les telenovelas, par leur diversité et leur omniprésence à la télévision proposent, si ce n’est forcent, à consommer des récits populaires. Ces récits sont d’autant plus intéressants à analyser en tant qu’étranger parce qu’ils représentent sensiblement un quotidien. Les telenovelas parlent évidemment d’histoire d’amour mais aussi de divorces (ce qui n’est pas un sujet anodin en Amérique Latine), de harcèlement en ligne ou d’adultère. Si la forme est généralement toujours la même, les récits sont hétéroclites et représentent bien souvent les enjeux des sociétés latines.

Série populaires : un enjeu de cohésion sociale

Enfin, les telenovelas sont génératrices de cohésion sociale. Ce sont des programmes qui se consomment à plusieurs, dont on discute avant, pendant et après, et qui incarnent un vrai refuge. Certes, l’Amérique Latine est un concept qui recouvre des situations variées, pour autant l’importance de la vie collective, locale, familiale reste un moteur de la vie sociale bien plus qu’en France. Des scènes qu’aujourd’hui on ne retrouve plus que dans de minuscules bars de petits villages sont quotidiennes dans des grandes villes latines comme Bogotá ou La Paz. Ce travail d’amitié, de liens avec les personnes de son quartier devant ces séries joue deux rôles politiques forts. D’une part, elle rend la culture politique de la délibération, du débat et du consensus beaucoup plus ancrée qu’en France. Ce n’est pas un hasard si la première ville dont le budget a été géré par les habitants est Porto Alegre au Brésil. Il existe une culture profonde de l’oral et du contact physique, en partie grâce à cette attitude d’entretien du lien communautaire. Le second point est le caractère genré du public des telenovelas. Ces programmes sont imaginés et créés pour être consommés par des femmes, au contraire des rassemblements masculins que sont les matchs de football. Les telenovelas sont des éléments culturels transversaux entre les femmes. On crie quand l’on n’aime pas un joueur autant qu’un acteur, on pleure lorsque son pays gagne ou lorsque enfin Sarita se marie avec Javier. En France, pour le football, c’est similaire, mais il n’y a pas d’équivalent pour les femmes. Il n’existe pas de programme télévisuel qui rassemble les femmes de manière collective. On peut trouver certaines émissions et séries qui sont conçues pour être regardées par des femmes comme Desperate Housewives ou Grey’s Anatomy qui avec le temps sont même devenues des icônes pour ce public. Néanmoins, ces programmes ne sont pas particulièrement source de cohésion sociale, il n’existe pas cette tradition latino de regarder à une dizaine de personnes un épisode ensemble.

En dehors de l’aspect éventuellement positif de cohésion sociale, de facto, les telenovelas font ressortir la division abyssale des genres en Amérique Latine. Même s’il existe de très fortes variations assurément, le caractère genré quasi-absolu des publics des émissions de télévision nous renseigne sur ce à quoi on s’attend que chacun apprécie. Le patriarcat prive les femmes de sport et les hommes de récit. De plus, ce même patriarcat crée des produits faits pour être consommés pour des femmes qui restent chez elles. Tout comme les dessins animés qui sont diffusés avant l’heure d’ouverture des écoles, les telenovelas sont diffusées toute l’après-midi pour les femmes au foyer. C’est l’une des critiques que l’on doit tirer de ces programmes également. La majorité du temps, par manque de moyens et par facilité logistique, les épisodes sont tournés dans deux ou trois décors différents au maximum (aujourd’hui ce n’est plus forcément le cas, car les telenovelas ont récemment connu un renouveau qui leur permet d’être plus ambitieuses) et dans des espaces clos. Autrement dit, ce sont des produits avec peu d’ouverture vers le monde qui sont dirigés à des femmes qui sont elles-mêmes obligées de rester dans quelques pièces de leur maison.

Ce que nous devons apprendre des telenovelas, c’est non seulement leur capacité à raconter des histoires avec des personnages issus des masses, mais aussi qu’elles incarnent un aspect de la cohésion sociale et indirectement montre les graves schismes entre les genres. Peut-être qu’au lieu de les moquer, il serait intéressant de passer plus de temps à percevoir ce qui peut nous inspirer là-dedans.