Les expositions numériques et immersives deviennent une réelle attraction pour les petits, les grands, les artistes, les passionnés, ou juste les curieux. Pourquoi cet engouement ?

© L’Atelier des Lumières

Un lieu empreint d’histoire

Si L’Atelier des Lumières est l’endroit le plus connu, il n’est pas le seul permettant de voir des expositions numériques, Les Carrières de Lumières, Les Bains Numériques donnent à voir la magie d’une exposition immersive.

Mais L’Atelier des Lumières se démarque par son histoire. En 1835, une fonderie est créée dans le 11e arrondissement de Paris. Après un franc succès, elle est fermée en 1929, la crise économique ayant eu raison du commerce. Redécouverte en 2013, elle subit de nombreux travaux pour ouvrir en avril 2018 sous la forme d’un centre d’expositions. Pourquoi parler de l’histoire de la fonderie ? Parce qu’elle est de fait pleine d’histoire, d’un passé important qui rend ce lieu unique. L’architecture embrasse l’esprit industriel et le patrimoine historique de la halle en conservant les matériaux et structures propres à l’usine du XIXe siècle. La devanture a aussi sa part de folklore. En la passant, on sent un autre temps, une autre époque nous envahir, non sans une certaine nostalgie du passé pourtant inconnu.

© L’Atelier des Lumières

Un concept risqué

À première vue, le concept même de l’exposition numérique semble paradoxal. En entrant dans une pièce exposant un Delaunay, on est étonné par l’immensité de la toile, la force de la pigmentation… mais surtout, on semble sentir l’intensité de la passion de l’artiste. On voit un tableau tout autant qu’on le ressent. En s’approchant de la Joconde, après avoir joué des coudes avec une centaine de touristes, on sent cette impatience comblée d’avoir vu ce que tout le monde n’a vu que sur un manuel d’histoire, et on est déçu par la taille si infime d’un si grand tableau. On vit l’expérience de la recherche dans tout le Rijksmuseum d’Amsterdam pour enfin trouver la très fameuse Laitière de Johannes Vermeer. Et c’est ce mélange de magie et d’unicité, de singularité qui fait que les adeptes voyagent pour voir de près ce coup de pinceau, invisible sur une simple reproduction. C’est pour se sentir connecté à l’artiste qu’on se déplace. 

Ce sentiment-là n’existe pas dans l’exposition immersive, on ne cherche pas l’oeuvre, elle nous arrive. Quand elle arrive, elle n’est ni nommée, ni datée, ni commentée, ce qui peut ajouter de la frustration à l’expérience. De même, les couleurs ne sont pas aussi exactement visibles que sur le tableau original. Voilà qui peut poser problème, on donne à vivre une expérience en enlevant ce qui fait l’expérience elle-même dans l’art. 

Un nouveau rapport à l’art

Si ce concept marche, c’est parce que dans une société de plus en plus numérique, aller dans un musée est une pratique de moins en moins répandue. L’exposition numérique est donc un bon intermédiaire pour découvrir les artistes tout en évitant le côté statique et figé du musée. 

© L’Atelier des Lumières

L’exposition numérique permet d’ailleurs de contourner la sédentarité et la fragilité des oeuvres. Certains n’auront jamais accès à La Nuit Étoilée de Van Gogh (New-York), alors pourquoi se contenter de rêver d’avoir l’occasion de la voir ? D’aucuns diront que regarder une exposition projetée sur les murs d’une ancienne fonderie équivaut à la regarder sur un ordinateur, peut-on vraiment être d’accord avec ce point de vue ? 

L’art, c’est une expérience à plusieurs, tout autant qu’aller au cinéma n’est pas la même chose que regarder seul le DVD, ou que regarder la rediffusion d’une pièce de théâtre n’a rien à voir avec le fait d’avoir assister à la performance. Ressentir l’art est primordial, mais le vivre collectivement est nécessaire à sa pleine compréhension. C’est en écoutant quelqu’un dire que le tableau est laid, beau, étrange, perturbant, qu’on comprend l’impact différent qu’il a sur chacun. Sur chaque individu se reflète l’oeuvre d’une façon singulière. 

Les expositions

La première exposition de L’Atelier des Lumières à son ouverture est celle de Klimt (accompagnée des tout aussi viennois et talentueux Egon Schiele et Hundertwasser). La deuxième est encore visible jusqu’en décembre et met en scène l’oeuvre de Van Gogh, suivie d’une création de L’Atelier sur le Japon. L’émotion est au rendez-vous, entre les arts décoratifs dorés et les champs de blé, entre Le Baiser et La Chambre de Van Gogh à Arles, entre les portraits autrichiens et les portraits français, les deux expositions sont réellement réussies. Elles regroupent les oeuvres des peintres de façon à la fois cohérente et inédite (car il est rare d’avoir accès à toutes les oeuvres d’un même artiste en un seul coup d’oeil).

© L’Atelier des Lumières

Parlons maintenant de l’expérience elle-même. On entre dans une pièce sombre et silencieuse dans laquelle de nombreuses personnes ont pris place. Certaines sont debout, d’autres assises, certaines sont au centre de la pièce, d’autres contre un mur. La musique commence, tout s’éclaire, tout prend vie. Elle permet d’illuminer notre regard, de chercher l’émotion plus loin, tout en sentant se créer une harmonie entre l’image et le son. Les oeuvres prennent vie sur du Wagner, du Beethoven et du Chopin, autant d’oeuvres classiques contrastant avec le côté novateur et sécessionniste de Klimt. Pour Van Gogh, c’est différent, les styles font échos à sa vie : de la musique classique avec Giacomo Puccini pour les oeuvres faites à Paris, du jazz avec Miles Davis suivant la beauté des oeuvres peintes à Arles, ou encore du Nina Simone pour la période à Saint-Rémy-de-Provence. Tout se passe comme si le fait de lier la vision, l’ouïe et la kinesthésie permettait d’appréhender l’oeuvre de façon complète, de comprendre l’artiste et son contexte, en somme d’arriver à un art total. On surprend des gens en train de danser ou remuer la tête au son de la musique, d’autres semblent comme aspirés par les images face à eux, certains marchent comme pour tout voir dans les moindres détails. 

C’est ce qui est magnifique. Les oeuvres apparaissent dans un ordre pensé pour faire voyager le spectateur, emporté par la musique, bercé par cette forme d’art qu’est la mise en scène d’une telle expérience. Tout bouge autour de soi, les oeuvres les plus connues comme les plus obscures des peintres. Tout est grandiose, on découvre des détails jamais vus grâce à la taille impressionnante des murs (10m de haut), mieux encore, certains détails des tableaux sont isolés pour nous être révélés. On est happé par le spectacle qui s’offre à nous, que l’on peut regarder autant de fois qu’il nous sied, d’autant d’endroits différents qu’il y a de mètres carrés. Pendant que les enfants s’amusent, que les connaisseurs analysent, on peut simplement se laisser porter par la beauté, les traits de pinceaux, les couleurs, les motifs les plus infimes. 

Cette nouvelle forme d’accès à l’art n’efface pas l’ancienne, elle permet de s’immerger dans l’oeuvre d’un artiste et peut-être de le découvrir autrement, en attisant sa curiosité à son égard. Ces rapports à l’art ne s’excluent pas, au contraire, ils se complètent. Alors pourquoi ne pas tenter l’expérience ?

Image de couverture : © L’Atelier des Lumières