Céline Sciamma réalise ici son quatrième film : Portrait de la jeune fille en feu. Un film féminin et profondément féministe. Cela ne nous étonne pas de cette réalisatrice engagée sur les questions LGBT+. Le film a reçu le prix du meilleur scénario au dernier festival de Cannes, ainsi que la Queer Palm qui « met chaque année en lumière les films des différentes sections cannoises qui évoquent les thématiques de l’homosexualité, du genre, de la bisexualité ou encore de la [transidentité] », explique le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Il s’agit également d’un film féminin puisque seuls trois hommes donnent la réplique, l’un au début, les deux autres à la fin, créant ainsi un effet d’enfermement au milieu de ceux-ci.

En 1770, Marianne (Noémie Merlant), une jeune peintre femme, est missionnée pour réaliser le portrait d’Héloïse (Adèle Haenel) qui vient de sortir du couvent à la suite de la mort de sa sœur aînée. Si le tableau plaît au futur époux, Héloïse deviendra sa femme. Elle refuse ce mariage et n’accepte donc pas de poser. La complexité du travail de Marianne apparaît quand la Comtesse, la mère d’Héloïse, lui demande de peindre sa fille en secret.

Avant toute chose, ce film raconte ce que signifie « tomber amoureux » et ce que cela représente en chacun de nous. Et il s’agit aussi d’un film sur le souvenir de l’être que l’on a aimé.

Une intense histoire d’amour

Héloïse court jusqu’au bord d’une falaise, à la frayeur et l’étonnement de Marianne. Les deux femmes se rencontrent d’abord sans un mot. Aucune d’elles ne laisse transparaître la moindre émotion. Les rares paroles échangées ne leur permettent pas de se découvrir.

Mais, pour savoir quoi peindre, il faut voir et observer. Le regard de Marianne se pose sur Héloïse. Les regards s’échangent et Héloïse observe également celle qui, pour elle, ne semble obéir qu’à une commande. Un questionnement survient, celui du regard de l’artiste posé sur son sujet, mais plus largement du regard que tout un chacun pose sur autrui. Il n’est pas ici question de parler de muse qui ne serait qu’une simple source d’inspiration pour l’artiste.

Dans notre atelier il n’y a pas de muse, il n’y a que des collaboratrices, qui s’inspirent mutuellement

Céline Sciamma

C’est alors que la mère d’Héloïse s’absente quelques jours et laisse les deux femmes seules avec Sophie (Luana Bajrami), leur servante. Un tendre rapprochement s’opère entre elles. Modèle, artiste ou amantes ? Les rôles se perdent et seule l’histoire d’amour fait surface. Entre mise en scène épurée, reproduisant un certain ascétisme, et intensité du jeu des actrices, le spectateur est transporté dans une bulle délicate et fragile, un univers où l’amour n’a pas de règle.

Les nombreux plans-séquences font de chaque scène et de chaque minute passée l’une avec l’autre des moments suspendus dans le temps, qui n’appartiennent qu’à elles seules.

MARIANNE ET HÉLOÏSE SE DÉCOUVRENT – © PYRAMIDE DISTRIBUTION

Une fresque sociale et féministe

Bien que l’histoire s’inscrive au passé, les problématiques sociales ne perdent pas de leur actualité. Bien sûr, la question du mariage forcé, point de départ de l’histoire, n’est pas écartée. Héloïse ne semble vivre qu’avec cette préoccupation majeure. A chaque occasion, une allusion y est faite. Son esprit n’est orienté que vers une chose : échapper à ce que sa mère a décidé pour elle.

Aucune hiérarchie ou rapport de pouvoir ne s’installe entre Marianne et Héloïse. Toute la place est laissée à la sororité existante entre les deux femmes et leur servante. Tout rapport de classe s’érode et laisse place à ce « sentiment doux » qu’est l’égalité. Entre jeux de cartes, repas, rigolades, lectures et peintures, elles se découvrent être les mêmes. Les catégories sociales étiquetant chacune d’elles s’envolent et elles finissent par s’entraider pour échapper au destin que la société veut pour elles : celui de femme procréatrice.

Mais cette sororité semble être mise à l’épreuve quand les sentiments individuels ressortent. Doit-on favoriser son confort ou la solidarité avec l’être aimé ? Voilà l’une des questions que le spectateur peut se poser mais à laquelle chacun trouvera une réponse.

MARIANNE ET HÉLOÏSE PLEURANT AU BORD DE LA MER – © PYRAMIDE DISTRIBUTION

Une réflexion sur l’art

Ce qui surprend, c’est l’absence quasi totale de musique. Seules deux séquences en sont accompagnées, faisant de ces deux parenthèses musicales des moments forts. Seuls des bruitages sont perceptibles et façonnent le rythme si particulier de ce film. Le spectateur est ainsi plongé dans la vie de ces personnages, au XVIIIème siècle. Chaque musique, étant si rare, satisfait un désir si fort d’en entendre et d’en écouter que l’instant en devient délicieux.

Au fil des images, l’on découvre deux individualités qui se font face par le biais de l’art. Si la peinture à fait se rencontrer ces deux femmes, la musique leur a permis de se retrouver. Une touche de délicatesse, de légèreté et d’amour, le tout incarné par le jeu stupéfiant d’Adèle Haenel feront réagir vos glandes lacrymales. 

Il s’agit là d’une grande réussite comme le cinéma d’art et essai sait en faire et que nous vous conseillons (plus que fortement) d’aller voir en salle.

image de couverture : © PYRAMIDE DISTRIBUTION