Les peintures de Fia ou Sofia, ce sont des silhouettes énigmatiques et des yeux qui vous fixent dans un grand mélange de couleurs. Sur sa page Instagram, @essence_of_fia, la peintre expose ses toiles, reconnaissables au premier coup d’oeil. Dans la maison de ses parents, près de Rouen, elle a accueilli L’Alter Ego et a posé ses pinceaux le temps de parler de ses projets, de la libre interprétation de l’art et de Frida Kahlo.

Fia entourée de ses deux toiles préférées – © Aymeric Dantreuille pour l’Alter Ego/APJ

Salut, pourrais-tu te présenter et dire ce que tu fais dans la vie en quelques mots ?

Fia : « Salut, je m’appelle Sofia Driouich et j’ai bientôt 21 ans. Je dessine et je peins. Là, je sors d’une double licence en Histoire et Science Politique à la Sorbonne et j’ai tenté ma chance à l’Institut Supérieur des Arts Appliqués de Paris, où je rentre en septembre en Master de mode. C’est trop chouette, j’ai hâte. »

Et comment en es-tu venue à créer @essence_of_fia ?

Fia : « Je dessine depuis que j’ai 5 ou 7 ans dans des carnets. J’en ai plein. Il y a 4 ans, je me suis mise à la peinture. J’ai commencé par des petits tableaux pour kiffer, et j’y ai pris goût. @essence_of_fia, ça a commencé après mon Erasmus en Finlande. Je m’y suis vraiment épanouie, c’était les six meilleurs mois de ma vie, et en revenant à Paris : Paris morose. Je me suis dit qu’il fallait que je continue à m’épanouir et j’ai créé cette page en janvier dernier. Ça a vite fonctionné et j’ai vendu des toiles. Après, je n’ai pour l’instant pas envie que ma peinture soit d’abord une source de revenus. Je veux partager, voir ce que les gens en pensent. »

Et en tant qu’artiste, on t’appelle Essence of Fia, comme sur Instagram ?

Fia : « Quand j’étais en Erasmus, mes copains m’appelaient Fia. C’est resté quand je suis revenue en France et c’est devenu mon nom d’artiste. C’est comme ça que je signe mes toiles, avec Fia en bas à droite. Et @essence_of_fia sur Instagram, je ne sais pas… C’est parce que je mets mon essence sur un support, c’est tout. Et puis j’aime bien, je trouve ça assez poétique. »

Dans tes toiles, on trouve des symboles récurrents, par exemple des silhouettes féminines, souvent de femmes noires, et aussi le symbole de l’œil. Qu’est-ce que ça représente pour toi ?

Fia : « C’est marrant, celle que j’ai commencé ce matin, c’est vraiment tout ce que tu as dit là [rires] ! J’aime bien le corps et les courbes des femmes, je trouve ça beau et intrigant. Les yeux, c’est… En fait, je ne me considère pas comme une artiste engagée, mais il y a des choses qui me touchent et je suis affolée par la situation des femmes dans notre société actuelle. Les yeux, pour moi, c’est pour dire « pourquoi tu viens mettre ton nez dans mes affaires ? Va te mêler de tes oignons ». C’est en rapport avec ce jugement qui définit beaucoup notre société, en tout cas du point de vue d’une jeune fille de 20 ans. Et les femmes en prennent beaucoup pour leur grade. J’aime bien mettre ça en forme et c’est le symbole de l’œil qui vient. Après, c’est aussi que j’adore dessiner les yeux. Je trouve ça mystérieux. L’oeil, chez quelqu’un, c’est le premier contact que tu as avec lui. Et, théoriquement, tout le monde voit plus ou moins de la même façon avec ses yeux, mais pourtant, ils sont toujours différents, et c’est ça qui est trop chouette. »

© AYMERIC DANTREUILLE POUR L’ALTER EGO/APJ

On remarque aussi l’importance de la couleur dans ce que tu fais. Est-ce un élément particulier pour toi ?

Fia : « La couleur est primordiale dans mes peintures. Elle me permet de jouer avec les formes, les corps et les courbes. Je pense que je suis quelqu’un de très vif, j’aime bien rigoler, j’aime bien quand ma vie pétille et qu’il y a plein de petites choses à faire, donc je trouve que la couleur me représente bien et je ne peins jamais sans. Mon outil, ce n’est pas le pinceau mais la couleur : je vais partir de la couleur plutôt que du pinceau. Il y a aussi l’Afrique et ses couleurs chaudes qui m’inspirent beaucoup, parce que je suis d’origine marocaine par mon père. J’ai passé plusieurs mois en Afrique du Sud, et c’est vrai que ça m’a beaucoup influencée pour peindre et dessiner les femmes africaines. »

Et y a-t-il d’autres thèmes, d’autres symboles que tu aimes ou aimerais peindre ?

Fia : « Ouais, j’aime bien m’ouvrir à plein de choses. Dans mes carnets, je dessine souvent des collections de vêtements. En même temps, dessiner et peindre les mêmes symboles régulièrement, ça peut permettre de rester dans sa zone de confort. Là, en octobre, j’ai une rencontre d’artistes à Rouen pendant une semaine. Je dois avoir de la matière et de la cohérence, donc je ne vais pas aller tester des trucs trop différents. À part ça, je suis ouverte. J’essaie déjà. Par exemple, il y a un de mes tableaux qui représente un bateau sur l’eau avec un pont dans le fond. Ça n’a pas de rapport avec le reste, mais je me suis laissée tenter. »

Tu as aussi dessiné pas mal de petites esquisses…

Fia : « Oui, j’avais fait une série de silhouettes, des dessins très fins mais très explicites, toujours avec la couleur rouge. J’aime bien cette couleur, je crois que c’est une de mes couleurs préférées. « 

As-tu des grandes sources d’inspiration ?

Fia : « Ma plus grande inspiration, c’est Frida Kahlo. J’adore cette femme, autant dans sa vie artistique que personnelle. Je la trouve inspirante. Je connais sa vie par cœur, les bouquins, les livres, tout. J’ai même des sacs Frida, des écharpes Frida, des boîtes Frida… [rires]. Je suis une grosse fan. Elle m’inspire beaucoup, même vestimentairement. Elle mettait beaucoup de couleurs et en même temps, elle s’habillait aussi de manière sobre, très masculine. À son époque, ce n’était pas toujours bien vu. En plus, elle était artiste…

Joan Miró me fascine aussi. Il est dans un délire particulier, dans son thème. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il laisse l’imagination et la créativité de chacun se développer, sans imposer quelque chose. Je trouve ça bien de laisser la liberté à celui qui regarde ton exposition. Pour autant, ça n’est pas celui qui va m’inspirer le plus.

Mes sources d’inspiration pour peindre sont souvent mes expériences, ma petite vie qui n’est pas si courte que ça. En 20 ans, on a quand même le temps de faire des choses. » 

Passion croquis, passion Frida – © Aymeric Dantreuille pour L’Alter Ego/APJ

Et si tu devais choisir ta toile préférée faite par toi ?

Fia : « Il y en a une que j’aime bien, parce que je l’ai faite sur un coup de tête et que j’y ai dessiné plein d’yeux. En plus, elle est big et j’adore les gros formats. Il y en a une autre aussi que j’aime bien parce que je l’ai peinte à un moment où j’étais toute seule dans mon appart depuis plusieurs jours. Cette toile, elle représente, dans ma tête, quelqu’un qui sort de l’obscurité, qui marche et s’en va élégamment vers quelque chose de plus positif, un peu comme quand tu sors de tes pensées noires. »

Et d’un ou d’une autre artiste ?

Fia : « [hésite] Non, c’est difficile, je ne peux pas te répondre. »

Ta manière de peindre t’est-elle venue naturellement ou d’une inspiration ?

Fia : « C’est souvent du hasard. C’est aussi pour ça que j’aime peindre. Tu ne connaîtras jamais le résultat avant de terminer ta toile. En ce moment, je fais une pause dans la peinture que je suis en train de réaliser, et je suis contente parce que, quand je vais revenir dessus, je vais avoir de nouvelles idées. C’est ça qui m’attache à la peinture : tu ne sais jamais ce qui t’attends. »

Quelles sont les qualités qui font un ou une bonne peintre à ton avis ?

Fia : « Je dis souvent que tout le monde est peintre, parce que chacun est capable de mettre sur une feuille ou un support son essence. Une personne va choisir du bleu et telle forme à tel endroit sur la toile, et c’est elle qui l’aura dicté, qui l’aura prédéfini et qui l’aura voulu. Rien que ça, je trouve que c’est chouette. Tout le monde a une petite âme de peintre. Certains se débrouillent un peu mieux sur la façon de manier un pinceau et de voir et utiliser une forme ou une couleur. Mais une qualité de peintre… Je ne sais pas si c’est une qualité, mais j’aime bien quand un peintre permet au spectateur de visualiser l’œuvre à sa manière. J’aime bien quand une toile a plusieurs interprétations possibles, et je crois que c’est assez spécifique à aujourd’hui, cette possibilité. »

Tu penses que c’était moins le cas avant ?

Fia : « Ouais. A la période médiévale, à la Renaissance ou même à la période moderne, il y avait beaucoup de représentations actées et vraiment proches du réel. Même Léonard de Vinci, c’est beaucoup de portraits, des choses qui sont très réalistes. Ça ne permet pas forcément d’avoir plusieurs interprétations différentes puisque ce sont des oeuvres qui représentent quelque chose de défini. C’est ce qui différence l’art abstrait de l’art réaliste. Je pense que ce que je fais, ce n’est pas tout à fait de l’art abstrait. C’est du semi-abstrait. »

C’est ça qui m’attache à la peinture : tu ne sais jamais ce qui t’attends

Fia

Tu as eu l’occasion d’exposer depuis que tu as commencé à peindre ?

Fia : « Yes ! La première fois, c’était avec Grand Écart, un collectif dont je fais partie. J’ai peint en live sur un DJ set expérimental et j’ai exposé deux ou trois toiles avec d’autres artistes. C’était génial parce que c’était la première fois que des gens que je ne connaissais pas voyaient mon travail. Ça m’a motivée et, le 21 avril dernier, j’ai fait une expo à Paris, dans le 1er arrondissement. On m’a laissé l’étage d’un bar. J’avais une journée pour faire mon vernissage et en contrepartie, je ramenais des gens qui buvaient un coup. C’était super bien mais difficile à organiser, parce que j’ai tout fait seule de A à Z. »

Tu fais toujours tout toute seule ?

Fia : « Pour l’instant, je suis toute seule. Mais je fais des projets en collaboration. Il y en a un qui m’a inspiré, c’est celui avec ma pote Juliette que j’ai peinte et mon pote photographe Redha (@moonkiid), qui fait de l’argentique et qui a pris Juliette en photo. C’était mon premier body painting. »

Quels sont tes prochains projets ?

Fia : « En octobre, j’ai un vernissage à Rouen. Ça dure une semaine, pas seulement un jour, donc je vais profiter. J’ai aussi été contactée par une association féministe à Paris qui s’appelle Humans for Women. L’asso cherche cinq artistes femmes pour créer des goodies, des t-shirts, des sacs… On va aussi refaire des soirées d’exposition avec le collectif Grand Écart sur Paris. Au deuxième semestre, je vais essayer de faire une autre exposition personnelle à Paris. Il faut s’y prendre à l’avance, pour avoir de la matière et un lieu pour exposer. J’ai aussi envie de refaire du body painting. »

© AYMERIC DANTREUILLE POUR L’ALTER EGO/APJ

D’accord, pas mal de projets qui arrivent alors ! Et bien merci beaucoup Fia ! Un mot pour la fin ? 

Fia : « Merci ? Merci à mes followers [rires]. Non je rigole. »

Attention, c’est enregistré.

Fia : « [rires] Non, mais non rien, merci c’est cool. N’hésitez pas à aller me suivre sur Instagram. Merci encore. »

Merci à toi.

Ainsi s’achève cette discussion avec @essence_of_fia. Vous pouvez la suivre sur Instagram.