Lors d’un discours tenu le 23 juillet 2019 à l’Assemblée nationale, la jeune suédoise Greta Thunberg, avec un brin de médisance mais surtout avec beaucoup de fermeté, prononçait ces mots : « Le plus gros danger, c’est lorsque les entreprises, les politiques font semblant d’agir alors que rien n’est fait. » Derrière cette phrase se cache une jeune militante climatique, projetée du jour au lendemain sur le devant de la scène, devenant ainsi l’égérie de la jeunesse. Au-delà, cette phrase à des allures de sentence : au moment d’une tragédie contemporaine – et humaine – sans précédent, les beaux discours se bousculent dans la sphère politique, mais peu nombreux sont ceux qui, derrière, aboutissent à de réels pas en avant. Les vagues de populisme qui traversent la scène politique internationale, de Donald Trump à Jair Bolsonaro, en passant par Boris Johnson, semblent faire office de barrage au moindre progrès sur le plan climatique ; la succession des marches pour le climat, principalement orchestrées par des jeunes, n’a, quant à elle, toujours pas trouvé son écho auprès des dirigeants. Des premières remises en cause du système à l’absence de ligne claire quant aux politiques à mener afin de répondre aux exigences climatiques, L’Alter Ego vous offre une vision brève et épurée d’une des crises les plus graves du XXIe siècle.

© Océane Colson pour L’Alter Ego/APJ

De la gravité de la situation…

En 1972 était publié The Limits to Growth – littéralement “Les Limites à la Croissance” – plus célèbre sous le nom de “Rapports Meadows” et rédigé par une équipe de chercheurs du Massachusetts of Technology (MIT). Leur constat était sans appel : l’intempestive recherche de la croissance économique exponentielle, elle-même stimulée par l’accroissement démographique et l’exploitation grandissante des ressources naturelles et contribuant de fait au dégradement de l’environnement, ne pourra conduire qu’à un épuisement des ressources et, in fine, à “l’effondrement” (1)… et ce dès les cent prochaines années.

En octobre 2018, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) préconisait dans son rapport la nécessité de limiter la hausse des températures à 1,5 C°, auquel cas les conséquences pour la planète – qui peuvent encore être amoindries, en atteignant la neutralité carbone d’ici 2050 ! – et de fait pour l’humanité seraient désastreuses.

Dans ces deux rapports, publiés à 46 ans d’intervalle, apparaît une même conclusion : l’ère industrielle, forte aujourd’hui de ses produits agro-alimentaires pesticidés, de ses animaux gavés aux hormones et élevés dans des conditions déplorables, de l’extraction des sols pétrolifères et désormais ceux riches en lithium, bref, de sa production de masse au seul profit du capitalisme archi-dominant et de sa participation gargantuesque à la pollution de la planète et au réchauffement climatique, est à délaisser, voire même à boycotter. Notre devoir est donc de permettre aux futures générations de continuer à vivre décemment et à notre chère terre de connaître un second souffle. 

…à l’inaction gouvernementale

Cependant, les prédictions puis les faits, accompagnés de preuves accablantes, ne paraissent pas suffisamment éloquents pour être traités comme il se doit. Ou du moins, semblent être rangés de côté. Le rapport de 1972 fut accusé de « catastrophisme » à sa sortie et, même si aujourd’hui le phénomène de croissance n’est pas réduit à néant,  il entrera d’ici peu, selon ses prévisions, dans une phase de déclin. En effet, et sans rentrer dans les détails, ce rapport a prédit divers scénarios (2) susceptibles de se produire, dont celui de « Business as usual » (« Les affaires comme toujours »), que l’humanité a choisi de suivre (3). D’après les estimations d’un tel scénario, la quantité des ressources non renouvelables continuera de croître très fortement jusqu’en 2030, et plus faiblement ensuite. Paru fin 2018, le rapport de l’Agence Internationale de l’énergie (AEI) précise ainsi que le spectre d’un « pic pétrolier » de la production mondiale de pétrole, c’est à dire le moment à partir duquel la production annuelle globale commencera à diminuer – ce pic a pris un nouveau sens, puisqu’il désigne désormais le moment à partir duquel la demande mondiale stagnera, voire même reculera -, pourrait frapper le monde dès 2025.

© Océane Colson pour L’Alter Ego/APJ

Parallèlement, le rapport 2018 du GIEC, commandé par l’accord de Paris en 2016, n’a pas fait l’unanimité parmi les États réunis lors de la COP24 en Pologne. En effet, seuls deux pays, dont l’attention est certes louable mais qui ne pèse pas bien lourd dans la balance, ont accepté de revoir leurs engagements : les Îles Fidji et Marshall. Aux antipodes de ces initiatives, infimes soient-elles, les poids-lourds en matière d’émission de GES, à savoir les États-Unis, la Russie, l’Arabie Saoudite et le Koweït, n’ont pas reconnu les conclusions établies par le rapport. Au regard de la somme des engagements pris actuellement, qui mènerait à une hausse de 3 C° d’ici 2100, c’est à dire très loin des recommandations du rapport, « l’ambition » affichée au sortir de la COP 24 par le secrétaire général des Nations unies, M. António Guterres, n’a, de toute évidence, pas eu le mérite d’être claire, ou du moins pas pour tout le monde.

Des options malgré l’impasse

Aujourd’hui, l’absence de politiques de grande ampleur, qui pourraient être échelonnées en fonction des situations politiques, économiques, sociales et géographiques de chaque État du monde, apparaît comme un problème insolvable. Et il restera lettre morte tant que nos dirigeants ne se décideront pas à s’extraire de leur incontestable déni. Le déni des uns est une chose, l’ostensible je-m’en-foutisme des autres en est une autre. Dernièrement, le président brésilien, Jair Bolsonaro, s’est mis, à l’instar de son compère nord-américain, à asséner de petits pics ironiques dans les médias, en préconisant notamment de faire « caca une fois tous les deux jours » afin de pallier au réchauffement climatique, sous-entendant le mépris qu’il a pour le sujet climatique. Si bien que si lui et Donald Trump, et beaucoup d’autres d’ailleurs, continuent à brocarder le changement climatique, les mythes résultant du climato scepticisme, qui remettent en question l’existence, les causes et les conséquences du changement des températures, seront encore et toujours entretenus.

© Océane Colson pour L’Alter Ego/APJ

De son côté l’Europe, qui, contrairement à son voisin d’outre-atlantique, a des velléités de changement en matière climatique, n’en demeure pas moins en reste. La dernière nomination au poste de président de la Commission européenne de Mme. Ursula von der Leyen laisse néanmoins présager un avenir un peu plus radieux : la future présidente a en effet fait preuve de détermination en confirmant son soutien à la neutralité carbone d’ici 2050, qui sera inscrite dans « la première loi européenne sur le climat », tout en promettant un « green deal » dès les cent premiers jours de son mandat. Le successeur de Jean-Claude Juncker a également pour ambition de faire de la Banque européenne d’investissement une banque axée sur le climat et aimerait mobiliser 1 000 milliards d’euros pour les dix années à venir. Des messages porteurs d’espoir, donc, un espoir qui pourrait être véhiculé avec encore plus d’aplomb dans les mois qui arrivent, suite au score plus qu’honorable d’Europe Ecologie les Verts aux européennes – le parti écologiste avait obtenu 13,5 % des voix lors des dernières élections -, dont le leader, Yannick Jadot, affirmait récemment dans les colonnes du Parisien que le temps des écologistes était « venu » mais qu’il fallait « s’en donner les moyens ». Les marges de manoeuvre sont ici immenses : se fonder essentiellement sur les sources d’énergies renouvelables, tels que l’éolien, la géothermie, l’hydraulique, la biomasse ou le biogaz. Faire la part belle aux producteurs locaux en se ravitaillant avec des produits frais, que l’on trouve dans les marchés, les fermes, voire au sein même des villes, comme dans celle de Todmorden, en Angleterre, où les habitants sèment des légumes et plantent des arbres fruitiers dans les rues, laissés ensuite à la libre cueillette de chacun ! Abaisser notre consommation de viande – pour WWF France, « limiter sa consommation de viande est le geste qui a le plus d’impact si l’on veut réduire notre empreinte carbone » -, non pas en la supprimant radicalement de notre alimentation, mais bien en la réduisant, sur la base de 250g par semaine (par exemple), comme le conseil l’organisation Greenpeace. Encourager les entreprises qui investissent dans la dépollution. Soutenir l’agriculture biologique. Développer des réseaux de transports en commun beaucoup plus denses. Interdire définitivement le plastique à usage unique ou encore déployer le modèle d’économie circulaire, modèle économique qui rompt avec celui de l’économie linéaire et “dont l’objectif est de produire des biens et des services de manière durable, en limitant la consommation et les gaspillages de ressources (matières premières, eau, énergie) ainsi que la production des déchets”, comme le stipule le site du Ministère de la Transition écologique et solidaire. Ces issues sont donc, parmi beaucoup d’autres encore, des solutions qui devraient être envisagées de la plus haute des manières. 

Cependant, le fossé entre les ambitions climatiques verdoyantes et les éternelles tentations de subvenir aux seuls « besoins » de la tant désirée croissance demeure titanesque. L’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur – Marché commun du Sud incluant le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay -, qui prévoit une baisse des droits de douane de 90 % pour les produits européens exportés en Amérique du Sud et une suppression à hauteur de 92 % des taxes sur les biens sud-américains importés en Europe, – sacrifiant au passage les agriculteurs européens et sabrant l’environnement, en est l’indéniable preuve. Dans un monde globalisé où rien ne semble être en capacité d’entraver la manne capitaliste et libérale des entreprises et des États, peut-on laisser cette lutte dans les mains d’une adolescente ou bien dans celle de l’ensemble des citoyens du monde pour enfin dévier de notre trajectoire mortifère ? En attendant, la planète suffoque et ne soufflera bientôt plus que le chaud.

(1) Précisons que nous pouvons tout aussi bien sortir “en douceur” du modèle croissantiste, notamment en “introduisant des changements importants dans les politiques actuelles”, comme précisé par les auteurs du rapport.

(2) Grâce au modèle informatique “World3”, conçu par les chercheurs du MIT dans le but “d’intégrer les données et les théories relatives à la croissance”, divers scénarios sur le développement mondial ont pu être établis. Ces derniers s’avèrent être “cohérents” avec ce qui s’est effectivement produit, comme le prouve le nombre d’habitants en l’an 2000 :  la planète comptait environ 6 milliards contre seulement 3,9 milliards en 1972, tel que l’avait prévu le scénario standard de 1972 (voir Dennis L. Meadows, The Dynamics of growth in a finite world p. 501 et 57, pour les chiffres donnés par The Limits to Trowth).

(3) Si l’humanité continue de suivre le scénario “Les Affaires comme toujours”, on peut constater que les paramètres fondamentaux du monde (le stock des ressources non renouvelables, la démographie,la pollution globale, le services par habitant, la production industrielle par habitant et la nourriture par habitant), intégrés dans le modèle mathématique “World3”, ont tendance à augmenter jusqu’à connaître un “pic” dans les années 2020-2030 et finir par décroître pour atteindre généralement des niveaux proches que ceux qu’a pu connaître le monde au cours du XIXe siècle dans la plupart des cas.