Débarquée en septembre à Salamanque, au fin fond de l’Espagne, pour découvrir ce que de plus en plus d’étudiants européens ont la chance de vivre, j’aimerais permettre à ceux qui n’ont pas cette chance de comprendre ce que c’est vraiment, une année Erasmus. Cédric Klapisch l’avait bien cerné et popularisé, à tel point que c’est aujourd’hui gravé dans l’imaginaire des jeunes français : Erasmus passe avant tout par les rencontres et le partage. Mais contrairement à ce qui est montré dans L’Auberge Espagnole, ce partage ne repose pas uniquement sur des soirées et des sorties qui semblent s’enchaîner à un tel rythme que les cours n’existent plus. À cette impression d’être toujours un peu en vacances s’ajoute la vie réelle, une nouvelle routine, un nouvel univers où une multitude d’horizons se rencontrent. La série d’articles « Erasmes en herbe » tente de conter ces collisions.

© Anaïs Schram pour L’Alter Ego/APJ

Le mois d’août est finalement arrivé, et quelque soit le pays d’accueil, les étudiants erasmus sont tous de retour chez eux, ou presque. Ce deuxième article de la série Erasmes en herbe sera celui de leur, de notre deuxième semestre. Celui de cette bulle, qui, fragile en septembre, se dessine de plus en plus nettement et quand tout se passe bien, devient un agréable deuxième foyer. Ces lignes sont cette fois rédigées grâce à d’autres étudiants français partis vers de nouveaux horizons. Nos expériences se croisent et finalement se ressemblent malgré les différences initiales que sont le pays, la langue, les études, les rencontres, les personnalités… Du Mexique à la Grèce en passant par l’Allemagne, au-delà du cercle Erasmus donc, mais toujours dans le cadre d’un échange international, ces récits sont ceux de séjours réussis qui témoignent de l’évolution et de la sérénité de cette deuxième partie de l’année. 

Adieu, barrières et appréhensions

Pour la plupart des étudiants en échange, le passage du premier au deuxième semestre est marqué par un retour à la maison pour les fêtes de Noël. Certains partiels du premier semestre ne sont pas passés mais la véritable coupure est là, dans ces quelques jours en France ou en vadrouille qui permettent de bien manger, de bien dormir, de prendre du recul… et d’avoir hâte que ça recommence. Non pas que le retour soit malvenu, au contraire : les vancances en famille sont l’occasion de se rendre compte du chemin accompli, de revoir ses amis, d’essayer déjà de raconter tout ce qui nous est arrivé et de voir que son monde n’a pas (trop) changé. L’occasion de repartir sur des bases solides en somme, avec ce soupçon d’ennui qui permet de sauter dans l’avion une nouvelle fois et de s’élancer vers ces aventures qui nous tendent les bras. Pour Morgane, qui vient du Sud mais étudie à Lille, « Retourner à Puebla c’était finalement comme retourner dans le Nord ». Une fois acclimaté, le retour pour le deuxième semestre n’est plus qu’un retour à la vie étudiante, mais dans une version indubitablement plus intense.

Retourner à Puebla c’était finalement comme retourner dans le Nord

morgane, étudiante lilloise en erasmus

La barrière de la langue n’existe plus, ou du moins s’est transformée en un simple petit muret facile à enjamber. Les conversations superficielles malgré nous qui caractérisaient le début d’année ont eu le temps de s’allonger. Les langues et les accents se mélangent non plus pour former un brouhaha difficile à percer mais pour composer une mélodie avec laquelle il devient facile de jouer. Ainsi suivre les cours, même si cela reste plus exigeant en concentration, n’est plus un problème. Les partiels du premier semestre étaient un double test. Celui de nos apprentissages et celui de notre adaptation. Les réussir est doublement gratifiant. Une fois que les cours ont repris, on peut aider les nouveaux arrivants, les rassurer car eux doivent faire tout ce travail d’adaptation et d’intégration plus vite s’ils veulent profiter. Un peu d’aide n’est jamais de trop. A l’université et en dehors bien sûr.

© Anaïs Schram pour L’Alter Ego/APJ

Comme pour les primo arrivants de septembre, des repères français avec qui il est facile de communiquer sont souvent la clé pour finalement se sentir à l’aise avec tout le monde, s’ouvrir aux autres. Tous les français partis à l’étranger qui m’ont fait part de leur aventure sont d’accord sur ce point quelque soit le pays de destination. Le deuxième semestre est plus facile à aborder car cette base sociale solide existe déjà et permet d’explorer de nouveaux horizons. Le second semestre est donc lui aussi extrêmement riche en rencontres qui souvent sont plus diverses. Un petit monde se crée, les journées, les soirées, les sorties changent. Moins besoin des associations Erasmus, on s’approprie les rues, la ville, le pays, ce qui s’organise dans les groupes d’amis leur ressemble de plus en plus. 

Bonjour habitudes et bons plans 

Après cinq mois dans notre terre d’accueil de nouvelles habitudes s’installent, la frénésie de septembre pour se sentir bien et s’intégrer se mue en folie douce. Être à l’aise dans ce nouvel environnement permet de se rendre compte du temps libre qu’offre une année à l’étranger. Le deuxième semestre est le moment de plus s’engager, dans des associations, des clubs sportifs, voire de commencer un job. Le rythme de vie auquel il a fallu s’adapter devient malléable suivant nos envies. Il est plus facile de prendre son temps, de s’organiser, de choisir ses sorties. Les bars commerciaux, les QG des associations internationales ne sont plus les QG de tout le monde. D’autres petits bars tendent leur bras aux étudiants un peu plus curieux, les styles de musiques se diversifient – même si dans les pays hispanophones vous n’échapperez jamais au Reggaeton – et les rencontres avec des étudiants locaux se multiplient. Ces rencontres font se sentir encore plus chez soi, nous font travailler encore plus la langue, l’expression orale, celle qui fait que partir fait vraiment la différence. Avec elle la découverte de la culture devient beaucoup plus large, les références musicales, cinématographiques, littéraires, télévisuelles, s’échangent et on a le niveau pour les comprendre. Cette appropriation de notre lieu de vie permet aussi de développer nos relations entre étudiants étrangers. Il devient plus facile de rencontrer des gens qui nous ressemblent, plus facile d’échanger puisque nous avons tous fait nôtre la langue de notre pays d’accueil. Le deuxième semestre est le moment de comprendre, pour ceux arrivés en septembre, que l’Europe est riche. Le partage va plus loin que les verres qui s’entrechoquent plusieurs soirs par semaine depuis le premier semestre. Le mélange des cultures et le sentiment d’être citoyen européen est plus fort lors de ces derniers mois.

© Anaïs Schram pour L’Alter Ego/APJ

Tous ces nouveaux échanges et ceux accumulés depuis plusieurs mois permettent à ces histoires de se vivre aux quatre coins du pays, et de ses voisins, beaucoup plus facilement. Les bons plans et les bonnes adresses circulent. Les voyages du premier semestre ont aidé, mais pour les Erasmus du Nord de l’Europe particulièrement, savoir enfin comment organiser un voyage à moindre coût est un véritable changement. Location de voiture entre particuliers, vols à moindre coût grâce à Erasmus, groupe de potes assez grand pour réduire les frais de logement et surtout des destinations peut être moins touristiques mais tout aussi intéressantes, les voyages de la fin d’année sont ceux dont il est encore plus agréable de profiter. Ils restent l’un des meilleurs moyens aussi de vivre des moments forts avec les amis de tous horizons avant que chacun ne reprenne sa route. Les quelques semaines de vacances ou le début des vacances d’été sont l’occasion de partir plus longtemps. Comme les vacances de Noël pour certains partis en Amérique Latine, ces longues pauses permettent de sillonner les environs, voire le continent. Et les souvenirs de voyages autant que ceux des soirées ou des moments de simple complicité sont les images qui défileront dans nos têtes lors de l’inexorable retour et pendant de nombreuses années encore. 

La beauté de l’éphémère

Ce qui rend l’aventure aussi belle c’est bien cette finitude. La prise de conscience que cette parenthèse n’est pas éternelle et qu’il faut en tirer le maximum. Cette sensation s’accentue évidemment avec l’imminence du départ. Les dernières semaines sont extrêmement intenses, comme pour rattraper le temps qui n’est pas encore perdu, pour l’arrêter. Ceux arrivés en cours d’année vivent toute leur expérience avec cette idée en tête, peut être avec une urgence encore plus marquée. Ils ont cinq mois pour rencontrer, s’habituer, découvrir, profiter, dire au revoir. Tous les moments deviennent important, une nuit passée à la bibliothèque, une pause entre deux examens, une petite sortie d’une journée, un repas, tout est à prendre. Et une fois les examens finis les premiers départs sont presque un deuil. Celui des moments que ces premiers partis ne vivront pas avec nous mais aussi le deuil de notre aventure qui touche à sa fin, le deuil de cette vie qui ne nous suivra pas, qui restera dans ces rues, dans cette ville qui nous a vu changer. Mais ils sont aussi une célébration, de tout ce qu’on a créé, vécu, appris. De tout ce qu’on a été capable de faire et de tout ce qui nous reste à vivre avant notre propre retour à la maison. Le deuxième semestre c’est ce changement dans l’urgence, ce n’est plus l’urgence de s’intégrer, de se rencontrer, de se rassurer mais celle de profiter, de se poser, de ne rien rater.