Depuis la tentative de putsch instiguée contre Recep Tayyip Erdoğan, président de la Turquie, en juillet 2016, de nombreuses ONG dénoncent le virage autoritaire initié par le pouvoir en place. Amnesty International dresse ainsi un sombre bilan du respect des droits humains dans le pays. L’ONG, dans son dernier rapport daté de 2018, décrit entre autres : « De nouvelles violations des droits humains ont été commises dans le contexte du maintien de l’état d’urgence. Les dissidents ont fait l’objet d’une répression sans merci visant en particulier les journalistes, les militants politiques et les défenseurs des droits humains. Des cas de torture ont cette année encore été signalés […] ». Nous avons donc souhaité donner la parole à quatre jeunes turcs, deux femmes et deux hommes de 18 à 22 ans, qui ont accepté de parler de la liberté politique des jeunes en Turquie. Un constat s’impose : le sujet divise.

© Alain Bachelier via Flickr

Cağatay, 20 ans – De la liberté des sympathisants

Cağatay a 20 ans. Il habite à Istanbul et étudie les relations internationales. Mais surtout, il se sent complètement libre. « Erdogan a beaucoup d’adversaires, mais il remporte toutes les élections depuis 20 ans. S’il s’est donc fait beaucoup d’ennemis, il a également énormément de soutiens. J’en fais partie et je l’adore. Il a fait énormément de bonnes choses, dans sa politique étrangère notamment. » Il poursuit : « Ses opposants utilisent les médias contre lui, en disant qu’il censure les opposants, mais c’est totalement faux. Et d’ailleurs, on peut faire tout ce que l’on veut, à part utiliser des armes bien sûr mais ça, c’était avant Erdogan ! Ils disent que nous ne sommes pas libres, mais c’est c’est totalement faux, nous le sommes. »

Ils disent que nous ne sommes pas libres, mais c’est c’est totalement faux, nous le sommes

Cağatay, jeune turc de 20 ans

Toutefois, lorsque nous parlons à Cağatay du travail de recherche mené par Amnesty International ou que nous évoquons les divers journalistes, militants politiques ou défenseurs des droits humains détenus depuis plusieurs mois dans l’attente d’un procès, il s’emporte. « Avant toutes choses, j’emmerde les médias. Et si quelqu’un dit, par exemple, ‘j’encule Erdogan’, il doit aller en prison ! Il y a beaucoup de gens qui devraient aller en prison mais qui n’y vont pas, parce que le gouvernement n’en a pas les moyens. Et avant tout des journalistes. »

Car en fait, si Cağatay se sent libre, le problème vient selon lui de la couverture médiatique accordée au pays. Il décrit une attitude malveillante des médias occidentaux vis-à-vis de la Turquie, qui dramatiseraient la situation sur place. « La Turquie est un pays parfaitement libre où tout va bien. D’ailleurs sur place, les gens ne se plaignent pas ».

Il y a beaucoup de gens qui devraient aller en prison (…) et avant tout des journalistes.

Cağatay, citoyen turc de 20 ans

Ömür, 21 ans – De la nécessité de maintenir l’ordre

Ömür a lui 21 ans. Il tient à nous offrir ce qu’il espère être une analyse objective des choses. Aussi, lorsque nous lui demandons s’il se sent politiquement libre, sa réponse est partagée. « Il est souvent question d’arrestations ou de violences policières durant les manifestations, c’est vrai, mais il se trouve que ces manifestations sont souvent interdites. Du coup, la police intervient pacifiquement ; lorsque la manifestation se poursuit malgré cela, elle s’interpose physiquement. Et pour moi, dans ce contexte, il est normal que des manifestants soient arrêtés. Toutefois, lorsqu’on entend parler de l’arrestation de journalistes ou d’universitaires, ça nous met mal à l’aise. Je ne suis pas toujours d’accord avec leur manière de voir les choses, mais je ne crois pas que leur détention soit nécessaire. De plus, certains journalistes sont arrêtés pour avoir divulgué les pots-cassés du gouvernement. Si dans certains pays le pouvoir reste assez passif vis-à-vis de ce genre de révélations, les députés turcs font tout de suite intervenir la police. Mais je crois que le plus gros problème de la détention reste la durée anormalement longue de la procédure. Car après tout, Erdogan a le droit de recourir à la justice comme n’importe qui, d’autant que les accusations sont toujours fondées sur la loi. Mais le temps que passent les accusés en prison avant d’être jugés est vraiment très long ».

A Ömür de conclure : « Je me sens libre car je peux écrire ce que je veux, tant que je n’insulte personne. Mais il est vrai qu’avec le passé du pouvoir turc, nous sommes un peu moins courageux, nous osons moins nous exprimer. Du moins, c’est comme ça que je vois les choses. »

La France peut se permettre de laisser libre cours aux manifestations. Mais nous, nous avons besoin d’un pays fort, avec une économie stable et un contexte institutionnel stable.

Ömür, citoyen turc de 21 ans

Tandis que nous continuons de discuter, Ömür s’appesantit sur sa vision de la désobéissance civile. Pour lui, manifester n’est pas une manière constructive d’exprimer ses convictions. En cause : la stabilité économique et politique du pays. « La France peut se permettre de laisser libre cours aux manifestations. Mais nous, nous avons besoin d’un pays fort, avec une économie stable et un contexte institutionnel stable. Durant les deux dernières décennies, nous avons connu des groupes séparatistes kurdes et une association terroriste islamique qui ont commis des attentats à la bombe, causant d’importants dégâts matériels mais également dans les consciences. Nous avons même été confrontés à une tentative de coup d’état, et pourtant l’état d’urgence n’a été déclaré qu’en juillet 2016 [ndrl : après la tentative de putsch]. Tout ce que je dis, c’est que ce type de comportement ne peut pas être légalisé en Turquie ; il en va de nous prémunir d’une guerre qui ne semble plus si loin d’arriver ». La sécurité passe donc avant la liberté au pays d’Ömür. Mais ce dernier n’en reste pas moins critique, notamment vis-à-vis d’Erdogan. Selon lui, c’est après les protestations de Gezii Park (1), en mai 2013, que la Turquie a commencé à souffrir de la censure. Puis, alors qu’Erdogan tentait de réformer l’ancienne administration turque, il l’aurait en fait remplacée par un régime autoritaire. Un manque de volonté politique d’Erdogan, selon Ömür, qui n’aurait pas fait le nécessaire pour que le changement s’opère correctement. Et en cela, Inci le rejoint.

Inci, 18 ans – Des conséquences de la politique sur la vie des Turcs

Des quatre jeunes turcs que nous avons interrogés, Inci, 18 ans, est sans aucun doute la plus virulente vis-à-vis d’Erdogan. Lorsque nous l’avons abordé que nous lui avons expliqué le sujet de l’article, sa première réaction fut « I hate Erdogan ». Elle nous en dit plus : « Je ne sais pas par où commencer. Il ment, politise la religion, est lâche, se comporte comme s’il était roi… Il est en train de détruire ce pays. Aujourd’hui, je ne dirais pas que nous sommes complètement en démocratie. Mais c’est vrai qu’il y a quelques années, si une femme sortait à son balcon et criait du mal d’Erdogan, elle se faisait arrêter. Aujourd’hui ça va un peu mieux, parce qu’on peut à peu près défendre ses idées. Mais nous ne serons pas pleinement en démocratie tant qu’Erdo sera au pouvoir. Pour te dire, je pense toujours que tu es quelqu’un du gouvernement qui cherche à me compromettre moi et ma famille ! J’aimerais pouvoir dire que je me sens totalement libre mais c’est compliqué. Je le suis lorsque je parle de politique avec mes amis ou ma famille. Mais c’est plus complexe sur les réseaux sociaux, au travail ou si je discute de ça avec mon patron par exemple. Je préfère d’ailleurs éviter, parce qu’il y a toujours des gens qui vont vous catégoriser en fonction de vos idées politiques. »

Je pense toujours que tu es quelqu’un du gouvernement qui cherche à me compromettre moi et ma famille ! J’aimerais pouvoir dire que je me sens totalement libre mais c’est compliqué.

Inci, citoyenne turque de 18 ans

Or, être catégorisée politiquement peut-être dangereux pour Inci. « Si mon boss ou quelqu’un d’important vis-à-vis de moi aime Erdogan, ça peut être dangereux. Tu peux perdre ton job ou voir ta réputation entachée à grands coups de « c’est une terroriste ». Aujourd’hui ce dernier exemple est assez rare. Mais si tu m’avais posé la question il y a un an, je t’aurais répondu que c’est courant. » Car aujourd’hui, aux yeux d’Inci, les choses vont un peu mieux, et c’est avant tout lié à l’économie. « L’économie s’est détériorée d’année en année et, à la fin, tout est devenu très cher. Les gens se réveillent enfin. Ce n’est pas vraiment bon maintenant, mais c’est bien mieux que l’année dernière. »

Irem, 22 ans – Une liberté politique freinée par la reproduction sociale

La dernière personne que nous interrogeons est Irem. Elle a 22 ans. « Au sein de ma famille ou parmi mes amis, je suis politiquement libre. Ils ne m’ont jamais forcé à voter d’une certaine manière, ni à penser comme eux. Mais en ce qu’il s’agit de l’entièreté du pays, nous ne le sommes pas vraiment. Je me souviens, aux dernières élections municipales [ndlr : 2019] on entendait beaucoup : ‘si vous n’êtes pas avec nous vous êtes des traitres’. Ça venait des chefs de partis, des députés, et même Erdogan a tenu des propos de ce registre. » Pour autant, Irem ne s’est pas laissée influencer. « Ça ne m’a vraiment pas impacté, et je n’ai pas voté pour le gouvernement en place. Je ne pense pas le faire un jour. Ces gens là sont supposés guider et unir les citoyens Turcs, mais ce genre de slogan démontre bien qu’ils tentent de diviser encore plus la nation. Je suis pas fan de ça. D’ailleurs je crois que la liberté d’expression est en partie en fonction de qui vous soutenez. Il y a quelques années, beaucoup de journalistes ont été emprisonnés pour des motifs bidons, et certains sont encore en prison aujourd’hui. J’ai également lu que des gens avaient été arrêtés pour des tweets contre le gouvernement, mais ça ne doit pas être fréquent. »

Je crois que la liberté d’expression est en partie en fonction de qui vous soutenez. Il y a quelques années, beaucoup de journalistes ont été emprisonnés pour des motifs bidons, et certains sont encore en prison aujourd’hui.

Irem, citoyenne turque de 22 ans

Comme Ömür, Irem pense que l’un des maux de la démocratie en Turquie est la lenteur du système judiciaire. Mais également, selon elle, « son impartialité ». Elle explique également cette polarisation de la vie politique turque par la reproduction sociale. « Moi je peux à peu près faire ce que je veux, quand je veux, et j’ai de la chance car ma famille ne m’a jamais rien imposé. Mais amis sont généralement du même avis que moi, et je peux en débattre de manière civilisée avec ceux qui ne le sont pas. Mais ça c’est en ce qui me concerne, car je sais que beaucoup de gens n’ont malheureusement pas cette chance. En fait je crois vraiment que tout commence avec la famille, quand les parents poussent leurs enfants à suivre aveuglément leur propre idéologie, leur religion, etc. Ces personnes ont peu de chances de découvrir de nouveaux points de vue, de remettre en question ce qu’ils pensent vrai. Parce que si on vous dit depuis votre naissance ce que vous devez faire, vous allez grandir avec des idées très coriaces dans votre esprit, que vous ne serez sans doute jamais prêt à délaisser. En fin de compte, les gens deviennent fermés d’esprit, ce qui je pense est l’une des principales raisons de la partisanerie. Beaucoup de gens ne tolèrent pas d’être confrontés à des opinions différentes des leurs. Je pense que c’est pour cela que les politiciens devraient trouver un juste milieu, une voie de réconciliation ; mais malheureusement les positions politiciennes contribuent souvent à entretenir cette confrontation. »

En fin de comptes, le sentiment de liberté politique des jeunes turcs semble réellement dépendant de leur bord politique et de leur vision du monde. Une question semble alors se détacher du lot : peut-on sacrifier son absolue liberté sur l’autel de la sécurité et de la croissance économique ? Chaque pays devrait sans doute y réflechir. Irem elle, est catégorique. « L’été dernier, quand j’étais à Toulouse pour étudier les langues, on m’a demandé si la Turquie était un désert, si nous avions des chameaux et si j’étais obligée de porter un hijab et ainsi de suite… La réponse à toutes ces questions est simplement non. Je sais que la situation politique en Turquie n’est pas brillante en ce moment, et je ne soutiens vraiment pas le gouvernement actuel, mais si nous parvenons à nous en sortir, nous réaliserons qu’il s’agit vraiment d’un grand pays. »

(1) En mai 2013, une cinquantaine de manifestants écologistes protestent à Istanbul contre un projet d’aménagement. Leur sit-in est violemment réprimé par les forces turques ; à la suite de cela, et dans un contexte d’islamisation du pays et de restrictions de certains droits humains, des centaines de milliers de manifestants entament des manifestations “pro-démocratiques” et “pro-laïques”. Le mouvement est souvent comparé au printemps arabe turc.