Le 27 décembre 2018, L’Alter Ego croise au détour d’une rue, dans la banlieue de Medellin en Colombie, le local des Berracas de la 13. Le collectif féministe nous accueille, et sa présidente accompagnée d’une bénévole américaine accepte de répondre à quelques questions.

Les enfants de la Comuna 13 face aux touristes étrangers – © Enzo Villalta pour L’Alter Ego/APJ

Le local se situe dans l’une des Comunas qui entoure Medellin, de grands quartiers résidentiels généralement très pauvres, où les habitants construisent eux-mêmes leur maison sans planification urbaine. Cette évolution anarchique de l’espace entraîne deux conséquences. D’abord, les maisons s’appuient les unes sur les autres le long des flancs des collines, donnant l’impression qu’à chaque moment ce château de briques pourrait s’écrouler. D’autre part, les Comunas connaissent depuis quelques années un regain d’intérêt pour les touristes qui y voient l’occasion de visiter la « vraie » Colombie. En réalité, si certains quartiers historiques comme la Comuna 13 profite en façade du tourisme, la réalité matérielle de ses habitants reste la même. Peu de connexion à internet, pas d’eau potable dans les foyers, mauvaise gestion des déchets, fort trafic. Les enfants afrodescendants y dansent des chorégraphies répétées devant les grandes fresques colorées tous les jours, toute la journée, pour des touristes blancs qui les remercient en pourboires. Quand on s’aventure en dehors du sentier bien dégagé pour les touristes, des groupes d’enfants pistent au loin l’arrivée de touristes, puis quand ils voient un bon client s’approcher, ils crient « mono » (qui veut dire singe) pour ramener toute une troupe qui vient vous complimenter et proposer de danser pour vous.

En parallèle, ces Comunas ont une culture riche, qui permet aux habitants de revendiquer leur fierté d’y vivre. L’arrivée d’artistes graffeurs a rendu la Comuna 13 plus désirable aux yeux des touristes, ce qui a entraîné une course aux produits dérivés dans des dizaines de boutiques. Autre aspect contextuel majeur, la Colombie et en particulier les zones les plus pauvres sont dominées par les jeunes démographiquement (41% de la population a moins de 25 ans). En d’autres termes, la Comuna 13 est avant tout peuplée par des adolescents. Néanmoins, si elle est celle qui attire le plus les touristes, ce n’est pas uniquement pour les graphes ou pour les escalators électriques (véritable révolution pour désenclaver le bidonville), c’est avant tout pour son histoire. Entre le 16 et le 19 octobre 2002, alors que la Colombie vit une guerre interne entre les guérilleros (milices d’extrême gauche) et les paramilitaires (milices d’extrême-droite), l’armée lance un assaut dans la Comuna 13 au prétexte de vouloir y débusquer des membres des FARC et de l’ELN. Au total, on recense la mort de Ana Teresa Yarce (militante pour les droits humains), 28 blessés et 355 arrestations. Au-delà du résultat chiffré, ce qui a fait rentrer dans l’histoire la tragique Opération Orion, c’est le fait que les forces armées du gouvernement semblent avoir collaboré avec le groupe des AUC (El bloque de los Autodefensas Unidas de Colombia), un groupe paramilitaire d’extrême-droite illégal. Ainsi, l’opération aurait été l’occasion de commettre des dizaines d’exactions criminelles (viols, pillages, vendetta) qui ont traumatisé la Comuna 13 et qui continuent d’avoir un impact aujourd’hui. Par ailleurs, pendant des années la Colombie a tu le sujet, mais la justice a peu à peu mis la lumière sur cette opération, jusqu’à ce qu’en 2017 la Cour Interaméricaine des Droits Humains condamne l’Etat Colombien à prononcer des excuses publiques. Encore aujourd’hui, l’opération Orion et la Comuna 13 représentent les enjeux auxquels doit faire face la Colombie : comment dédommager les victimes ? Comment assumer des exactions perpétrées avec l’aide de l’Etat ? Comment faire revivre de tels territoires ? A sa manière, Paola Rivas nous a répondu dans le cadre de cette interview.

Une fresque murale de la Comuna 13 – © Enzo Villalta pour L’Alter Ego/APJ

Pouvez-vous vous présenter ?

Paola Rivas : « Je m’appelle Paola Rivas, je suis présidente de Las Berracas de la 13, mouvement féministe du parti MIRA. Le MIRA est le Mouvement Indépendant du Renouveau Absolu qui est le seul parti en Colombie à œuvrer pour les valeurs depuis l’intérieur de la société. Né pour servir et non pour se servir du peuple. »

A partir de quel événement est né le collectif Las Berracas de la 13 ?

P. R. : « Las Berracas est né après une guerre interne à la Comuna 13, et qui a été appelé Opération Orion. Par la suite, environ 5 000 femmes chefs de famille ont eu l’occasion de faire des classes thérapeutiques pour gérer les conséquences de cette opération traumatisante. Parmi elles, cinq jeunes femmes ont commencé tout un travail social pour aider les femmes et améliorer leurs conditions de vie dans la Comuna 13. »

Quel est le but du mouvement ?

P. R. : « L’objectif du mouvement c’est de donner la possibilité aux femmes cheffes de foyer de consolider et utiliser leurs connaissances et leur intelligence. Le but c’est qu’ainsi elles puissent aller de l’avant avec leurs familles, être indépendantes de leurs enfants, transmettre des valeurs et améliorer leurs conditions de vie. Mais il faut aussi qu’elles comprennent que leurs enfants méritent une meilleure qualité de vie. »

Diriez-vous du mouvement qu’il est féministe ?

P. R. : « Oui, je dirais que c’est un mouvement qui a uni les femmes face à différentes situations, comme la violence physique mais aussi psychologique. En Colombie, beaucoup de femmes ont été déplacées de force de l’endroit où elles étudiaient, de leur foyers, des espaces de santé, qui sont discriminées en raison de leur couleur de peau ou d’un quelconque handicap (physique, mental, analphabétisme…). »

Paola Vilas, présidente de Las Berracas (à gauche) – © Enzo Villalta pour L’Alter Ego/APJ

Pourquoi passer par l’artisanat et le commerce ? Pourquoi est-ce une solution de passer par ces moyens ?

P. R. : « Et bien, la raison pour laquelle les violences sont plus fréquentes dans ce lieu est que beaucoup de femmes sont isolées de la vie économique. Quand les femmes apprennent un art ou un commerce ça leur permet de ramener à la maison de quoi nourrir leur foyer. Quand une femme sort pour travailler et qu’elle voit qu’il y a des centaines de femmes qui sortent aussi de chez elles pour travailler et subvenir à leurs besoins, elle ne se sent plus seule. »

Vous avez des difficultés pour entretenir le mouvement ? Pour le développer ? Vous avez rencontré des obstacles ?

P. R. : « Tout d’abord, le premier obstacle c’est le territoire qui, depuis des décennies, a été un lieu de violence entre les groupes en marge de la loi [ndlr. guerilleros et paramilitaires]. Le second, c’est l’éducation, qui est éloignée, il faudrait que ce soit une éducation plus proche de la communauté. Le troisième, c’est qu’il y a trop de drogue dans les rues, et vu que cet endroit est adapté pour que les enfants soient dans la rue, ils récupèrent facilement les vices, les armes, toutes ces choses. Autre chose, il est nécessaire pour les femmes d’avoir un lieu où elles peuvent se mobiliser, se reconnaître, apprendre et où elles peuvent s’informer des politiques publiques qui les concernent. »

Il n’y a pas des obstacles au mouvement lui-même, des idées qui bloquent le mouvement ?

P. R. : « Nous avons toujours eu des difficultés, le système de ce pays étant d’extrême droite. Par exemple, certaines femmes innocentes, qui réclament réparation suite à la disparition de leurs enfants, ont été emprisonnées. Il y a des difficultés parce que les dirigeantes [ndlr. du mouvement] sont constamment menacées sur le territoire, alors nous ne pouvons pas avancer de la façon dont on voudrait. Une autre limite est qu’ici nous travaillons pour obtenir une autonomie financière et c’est compliqué. Enfin, essayer d’obtenir de l’État qu’il vienne ici est très difficile. L’Etat ne connaît pas les processus de la vie de la communauté, donc il met en place des projets qui sont en-dehors de ce dont nous avons vraiment besoin. »

Vous considérez-vous comme une force politique ?

P. R. : « On peut se considérer comme une force politique dans le sens où nous travaillons avec la communauté, en examinant les besoins et en trouvant des solutions aux problèmes dans un territoire. Ce mouvement a inspiré la création d’autres groupes de femmes à l’intérieur et à l’extérieur du pays. En ce moment, par exemple, ça fait seize ans que nous avons commencé Las Berracas de la 13, et maintenant il y a un plus grand groupe qui s’appelle Berracas de Medellin pour rencontrer des femmes venant d’autres endroits, d’autres communautés et d’autres mouvements. De plus, s’ajoute à Las Berracas de la 13 un mouvement politique : le mouvement MIRA, où il y a une section nationale dirigée par une femme dédiée à la maltraitance contre les femmes et les enfants. Donc, dans ce sens, je pense qu’on est politiquement nécessaires sur le territoire et en tant que femmes nous avons montré un chemin pour les changements constitutionnels en Colombie. »

Pour vous, quel système devrions-nous soutenir en tant que citoyens ou citoyennes pour aller vers un avenir plus juste ? Quel genre de système ?

P. R. : « Je pense que le système colombien devrait être plus démocratique, délibératif, pour que la vérité puisse être dite, que les victimes de la Colombie soient dédommagées et qu’ainsi la Colombie soit en meilleure santé. La politique est importante, elle est vitale pour notre pays. »