Acteur majeur de la compétition, le VAR n’a pas mis fin aux polémiques sur l’arbitrage. Son utilisation continue de diviser les suiveurs alors que s’ouvre la deuxième saison d’utilisation de ce nouveau dispositif.

© Reza Vaziri via Flickr

Parc des Princes – Paris, 28 juin 2019. La France est menée 1-2 par les États-Unis en quarts de finale de la Coupe du Monde. À la 86ème minute de jeu, Amel Majri centre de la gauche vers l’intérieur de la surface. La défenseue américaine Kelley O’Hara contre le ballon de la main. Tout de suite, la Française se précipite vers l’arbitre et lui réclame un penalty. Celle-ci ne bronche pas, l’assistance vidéo à l’arbitrage ne viendra pas infirmer sa décision. Cette action est la dernière du match pour les Françaises, éliminée à l’issue de cette rencontre de leur Mondial. À la sortie du terrain, les Bleues se sentent victimes d’une injustice. Wendy Renard espère : « peut-être que le VAR [acronyme anglais du dispositif] ne fonctionnait pas ».

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Ce fait de jeu est symptomatique des maux imputés à l’assistance vidéo à l’arbitrage. Introduite lors de la Coupe du Monde des clubs en 2017, elle s’est depuis étendue à la Coupe du Monde, à la Ligue des Champions et à la plupart des grands championnats européens. Le VAR s’applique à quatre situations déterminées : but, faute dans la surface, carton rouge et identification d’un joueur. Avec cette main d’O’Hara, un penalty aurait donc pu être accordé à l’équipe de France et changer totalement l’issue de cette rencontre. Deux de nos rédacteurs se déchirent sur la question et plus largement sur l’utilisation de ce nouvel outil.

Confrontation de leurs positions dans un duel garanti sans arbitrage vidéo !

Arthur Bijotat : « La lettre et l’esprit »

Le VAR (Video Assistant Referee) est tout simplement en train de tuer le football et la Coupe du Monde 2019 n’a fait qu’apporter la confirmation des craintes entrevues tout au long de la première saison d’utilisation de ce nouveau système. Qui n’a pas pesté contre une décision validée par la fameuse vidéo ? Plutôt que d’apporter des réponses et des clarifications sur des situations précises et définies, elle ne fait que créer de nouvelles polémiques et divise, la moitié des observateurs, chroniqueurs ou spectateurs ayant vu un penalty, l’autre moitié criant au scandale et réclamant un carton jaune pour simulation. Les différents ralentis apportent autant de nouvelles controverses que de réponses alors que les partisans de l’utilisation de la vidéo promettaient la fin des injustices et un sport “plus juste”, sans erreur d’arbitrage. Et c’est là que le bât blesse. 

En plus de détruire les émotions des suiveurs, le VAR aseptise un sport qui a construit une large partie de sa légende dans des moments de doute, voire d’injustice et de scandale le plus total. Pour les plus anciens, c’est le but de l’Angleterre en finale de la Coupe du Monde 1966 face à la RFA (République Fédérale Allemande) où le ballon n’aurait pas entièrement franchi la ligne. Pour d’autres, c’est la sortie d’Harald Schumacher sur Patrick Battiston dans la nuit de Séville 1982. Pour nous, la main de Thierry Henry envoyant la France à la Coupe du Monde en Afrique du Sud est un souvenir marquant. Et que dire de celle de Diego Maradona face à l’Angleterre, sorte de pied-de-nez ou plutôt de bras d’honneur adressé à tout le royaume quelques années après l’envahissement des Malouines. 

Tout reste de l’interprétation

MICHEL PLATINI, Ballon d’or et ancien prÉsident de l’UEFA.

La légende ne s’écrit pas devant un écran, dans une “VAR room” très éloignée de l’ambiance du stade, mais bel et bien sur le terrain, ce que les arbitres ont quelque peu oublié durant cette Coupe du Monde. Des situations ubuesques, des décisions incomprises et erronées ont parsemé l’événement, faisant de le VAR l’acteur principal, si ce n’est l’unique, de la compétition. L’Équipe de France n’est en que le principal reflet. Oublié les carences de jeu monumentales, l’ascétisme luthérien de Corinne Diacre, les contre-performances de nombreuses joueuses (notamment les Lyonnaises), l’histoire et la majorité des spectateurs ne retiendront que le centre d’Amel Majri et la possible égalisation qui aurait pu suivre. Mais la décision de l’arbitre était – pour une fois – juste. L’Américaine, extrêmement proche du ballon, avait sa main presque collée au corps. Mais le nouveau monde du football, post-VAR, n’en a que faire. Contact du ballon avec la main équivaut à une faute et donc, ici, un penalty. C’est oublier la fameuse loi 12 qui indique le geste doit être “délibéré”, ce qui n’était pas le cas ici et encore moins en finale de Ligue des Champions (Liverpool-Tottenham, 2-0) où l’infortuné Sissoko fut stupidement sanctionné. 

Le VAR ne remplit donc pas son objectif initial de réduire les injustices : pire, elle ne les rend que plus insupportables, l’arbitre ayant l’action sous les yeux. Mais ces atermoiements étaient prévisibles. Dans le football plus que dans d’autres sports (comme le tennis), la décision n’est jamais toute blanche ou toute noire. “Tout reste de l’interprétation” comme le souligne Michel Platini. Au sein de cette partie grise, la lettre est en train de prendre le pas sur l’esprit et l’arbitre de devenir une marionnette de la régie VAR. C’est tout le monde du football qui devrait s’en soucier avant qu’il ne soit trop tard.

Arthur Massot : « La vidéo n’est qu’en rodage »

La vidéo est utilisée depuis des années dans le rugby et le volley-ball et à moindre mesure le basket, le cyclisme et la Formule 1. Elle permet de corriger des erreurs à l’heure où les rencontres sont tellement scrutées, commentées et analysées. Chaque erreur d’arbitrage est l’objet de discussions. Alors que le nombre de caméras présentes sur les terrains n’a cessé d’augmenter, les facultés de l’arbitres sont restées les mêmes. Et pour cause : l’arbitre est humain et se heurte à ses propres limites. La vidéo permet donc de se substituer à ses carences et de lui apporter une certaine sécurité alors qu’il doit juger la plupart des situations de manière définitive, en une demi-seconde, avec  uniquement son point de vue.

Les apports de la vidéo sont indéniables. Se sentant sous la menace d’une vérification de leurs actions par le VAR, les joueurs sont incités à rendre leur jeu plus propre. Les simulations dans la surface de réparation et autres gestes d’antijeu dans le dos de l’arbitre sont désormais proscrits. Des buts qui auraient fait polémiques ont été annulés et des erreurs flagrantes ont été évitées. La vidéo a aussi permis de mettre fin aux multiples fantasmes l’entourant. Au début de la dernière saison, l’entraîneur de l’OM Rudi Garcia déclarait : « s’il y avait eu la VAR la saison dernière, [La saison 2017/2018 contée ici] on serait en Ligue des Champions cette saison ». Un an plus tard, son club ne disputera même pas l’Europa League, l’autre Coupe d’Europe.

Le VAR est un progrès et doit le rester

La plupart des critiques ne portent en réalité pas sur la vidéo en elle-même, mais sur son utilisation. Et en effet, le réel problème de l’usage de la vidéo est là. Un problème d’uniformité des décisions règne déjà. Presnel Kimpembé a été sanctionné lors du 1/8ème de finale retour contre Manchester United pour une main décollée alors que le ballon filait en sortie de but. Quant à elle, Kelley O’Hara empêchait une action manifeste de but en contrant le centre d’Amel Majri. Pire, la majorité des mains similaires avaient été sifflées lors de la compétition. De même, Kostas Mitroglou s’est vu refuser un but contre le Paris-Saint-Germain pour une faute imaginaire alors que la pratique veut que l’arbitre laisse l’action suivre son cours avant de revenir sur l’action, si la VAR l’interpelle.

Des progrès sont encore à faire dans l’utilisation de la vidéo. Les temps de latence sont souvent trop longs, encore plus quand l’arbitre central va lui-même regarder l’action. Les arbitres en charge spécifiquement du VAR doivent prendre leurs responsabilités et empêcher cette perte de temps inutile. De même, les règles doivent être clarifiées ; ou du moins, leur interprétation. Les fautes sifflées dans la surface deviennent caricaturales. À chaque doute sur un contact ou une main, la décision va dans le sens de l’attaquant. Or, le football est un sport de contact. L’intentionnalité et la réelle incidence du geste doivent être reconsidérés, le VAR est un progrès et doit le rester.

L’assistance vidéo à l’arbitrage n’est qu’en rodage. Intelligemment utilisée, elle devrait devenir commune comme le sont devenus les changements, les prolongations et les tirs aux buts. Pour subsister, un sport doit être en éternel mouvement et savoir s’adapter à son époque. Le VAR va en ce sens.

image de couverture : © Reza Vaziri via flickr