La voilà, l’épreuve : une heure maximum de smartphone par jour, et pas une minute de plus. Si en tant qu’élève interne, vous pensiez que les horaires imposés par vos surveillants étaient sévères et injustifiés, c’est que vous n’avez pas connu le Service National Universel. Mais au-delà de ces préoccupations si triviales, qu’en est-il vraiment ? Le SNU : instrument de propagande patriotique ou outil d’émancipation pour la jeunesse ? Si vous avez du mal à vous faire votre propre avis, et parce que rien n’est manichéen, L’Alter Ego vous aide à y voir plus clair.

Le SNU : une promesse de campagne d’Emmanuel Macron

La mise en place d’un service national obligatoire ne figurait pas à l’origine dans le programme d’Emmanuel Macron. Elle est toutefois devenue une promesse de campagne en mars 2017, où elle fût annoncée comme une mesure à destination des jeunes de 18 à 21 ans permettant entre autres, en temps de crise, de disposer d’un réservoir de volontaires pour compléter la Garde Nationale. Mais depuis l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, le projet a largement évolué.

Emmanuel Macron candidat à l’élection présidentielle – © Bash pour L’Alter Ego/APJ

Ainsi, ce mois de juin 2019 a vu apparaître la première phase de test du SNU, à destination de 2 000 jeunes au sortir de la troisième, sous des formes assez différentes de ce qui était initialement prévu. Cela se traduit par une première « période de cohésion » – pour employer le qualificatif utilisé par le ministère de la jeunesse – d’une durée de deux semaines. Elle s’effectue en hébergements collectifs, dans un département étranger à celui de l’engagé, et sous la tutelle de militaires et d’employés du ministère. Gabriel Attal, le secrétaire d’État chargé de la mise en place du SNU, a d’ailleurs précisé au journal Le Point que des titulaires du BAFA participeraient à l’encadrement, sous condition d’une certaine expérience. Durant ces deux semaines, les jeunes engagés sont amenés à réaliser plusieurs tests, notamment d’alphabétisme ou d’utilisation du numérique, et participent à des activités telles que le levé du drapeau, des cours de self-défense, des ateliers de découverte de la nature, du secourisme, etc. 

Vient ensuite une deuxième phase, où les jeunes sont amenés à faire du bénévolat ou à travailler dans des institutions pendant 15 jours ou bien sur 100 heures pendant l’année. Une sorte de stage, finalement, où chaque jeune doit être géré par un tuteur.

Enfin, après ces deux phases qui représentent au total un mois de mobilisation, il sera possible pour les engagés de signer pour trois mois dans un organisme « lié à la défense et à la sécurité » ainsi que dans tout autre domaine pouvant intéresser les volontaires, pour peu que la proposition semble pertinente au ministère de la jeunesse.

SNU, mixité, égalité des chances et expériences

Au regard du gouvernement et des « pro-SNU », les intérêts sont multiples. Le SNU serait d’abord une opportunité de transmettre des valeurs patriotiques et culturelles communes, sans discrimination sociale ou géographique. Ainsi, le service national universel s’inscrirait dans la continuité du parcours civique de l’enfant, initié en primaire et poursuivi au collège. Il permettrait de transmettre « une certaine vision de la France », pour citer De Gaulle, de renforcer l’attachement des jeunes aux institutions et donc, de favoriser le sentiment d’appartenance des jeunes à la nation. Le SNU serait aussi un excellent outil pour favoriser l’égalité des chances et renforcer la cohésion sociale. En effet, il opèrerait un important brassage social, où chacun serait au contact de gens différents, dans un environnement différent, et où tout le monde acquiererait les mêmes valeurs sans discrimination. L’occasion pour chacun de mener des stages, indépendamment du réseau de ses parents, ou de passer son code, qui serait proposé gratuitement durant le SNU. La division des engagés en « maisonnées » de dix jeunes pourrait également être un moyen de renforcer la cohésion sociale. Finalement, à Gabriel Attal de déclarer sur Europe 1 : « Les jeunes m’ont raconté qu’au début, le fait de ne pas avoir de téléphone portable, de ne pas fumer et de devoir se lever à 6h30 était très difficile. Mais ils se sont habitués en quelques jours et ont eu le sentiment d’avoir grandi ».

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SNU, nationalisme, formatage et argent perdu

Pourtant, le SNU reste vivement contesté par une large partie de la population. Ainsi pour ses détracteurs, l’argument selon lequel le SNU permettrait de transmettre des valeurs patriotiques communes à tous les jeunes ne joue en aucun cas en faveur du service national universel. Il s’agirait au contraire d’un outil de formatage, permettant de convertir tous les jeunes à une forme de patriotisme, voire de nationalisme. Toujours dans cet esprit, le SNU brimerait finalement la divergence d’opinion des jeunes en voulant les conformer à une culture commune, et participerait à une uniformisation de la société profitable aux gouvernements et néfaste à la démocratie, supposément basée sur une certaine diversité d’opinions. Le coût de ce SNU, lui aussi, serait rédhibitoire, trop important en vue de ce qu’il apporterait : il devrait représenter entre 1 milliard et 1.5 milliards € par an lorsqu’il sera mis en place à l’échelle nationale en 2026. On reproche aussi au dispositif de ne pas traiter le mal à la racine. En effet, au regard des opposants au SNU, il serait profitable de traiter le problème des inégalités à la source, en investissant plus et mieux dans l’éducation, dans l’accès à la culture, dans le desservissement du territoire, etc. Enfin, les méthodes mises en place dans la phase de test qui s’est déroulée en juin laisse pantois certains observateurs. Entre les malaises dont ont souffert une dizaine de volontaires lors d’un lever de drapeau, ou l’usage de punitions collectives physiques pour des infractions à première vue bénignes comme « mettre ses mains dans ses poches », les méthodes employées au sein du SNU ne semblent que trop rappeler l’armée, et une forme de discipline « bête et méchante » parfois disproportionnée.

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Ainsi, le Service National Universel semble être amené à générer de vifs débats, en tout cas jusqu’à son élargissement en 2026 au reste de la France. Il est donc légitime de nous poser deux questions sur l’avenir du dispositif. Car si la phase de test repose sur le recours à des volontaires, les prochaines phases seront elles imposées aux engagés. Dès lors, le SNU restera-t-il l’institution de cohésion qu’il prétend être ? Par ailleurs, le SNU est une mesure mise en place par Emmanuel Macron, de manière assez unilatérale vis-à-vis des autres partis politiques. La pérennité du dispositif sera-t-elle assurée en cas de renouvellement politique aux prochaines élections présidentielle ? Il sera intéressant de voir si le service national universel survivra, jusqu’à son déploiement global en France.