Peut-être connaissez-vous son nom ou l’avez-vous vu sur un plateau de télévision expliquant l’urgence de la situation climatique et environnementale à laquelle nous faisons face. Lui, c’est Aurélien Barrau, enseignant-chercheur à l’Université Grenoble-Alpes.

Le 3 septembre 2018, aux côtés de l’actrice Juliette Binoche, il lançait un appel « pour sauver la planète ». Signée par 200 personnalités, la tribune commençait ainsi : « Quelques jours après la démission de Nicolas Hulot, nous lançons cet appel : face au plus grand défi de l’histoire de l’humanité, le pouvoir politique doit agir fermement et immédiatement. Il est temps d’être sérieux. Nous vivons un cataclysme planétaire. Réchauffement climatique, diminution drastique des espaces de vie, effondrement de la biodiversité, pollution profonde des sols, de l’eau et de l’air, déforestation rapide : tous les indicateurs sont alarmants. Au rythme actuel, dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien. Les humains et la plupart des espèces vivantes sont en situation critique. »

Quelques mois plus tard, en mai dernier, il publiait Le Plus Grand Défi de l’Histoire de l’Humanité, un livre qui fait suite à l’appel du même nom. Néanmoins, cette réalité scientifique ne semble pas faire agir ceux ayant les responsabilités pour changer les choses. 

Aurélien Barrau – © Thierry Chassepoux

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ?

Aurélien Barrau : « Je suis astrophysicien, professeur à l’Université Grenoble-Alpes. Au niveau de la recherche, je travaille sur les trous noirs et le Big Bang. Au niveau de l’enseignement, je suis responsable du Master de Physique subatomique et de Cosmologie. En parallèle, je m’intéresse un peu à la philosophie et à la poésie. »

Vous vous êtes fait connaître du grand public à la suite de vos prises de position quant aux enjeux climatiques et environnementaux actuels. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la parole sur ces questions et ainsi devenir un lanceur d’alerte ?

A. B. : « Se « faire connaître » ça ne veut pas dire grand chose. Le « public » non plus, d’ailleurs. Je ne cherche ni à être connu (surtout pas, même), ni à toucher le plus grand nombre. Celui de mes livres que je préfère est celui qui s’est le moins bien vendu ! Mais, oui, il est vrai que la prise de parole écologique a eu un peu d’écho. Rien de particulier ne m’a poussé : ça fait 30 ans que je dis la même chose. Seulement, les temps ont changé et ce discours devient enfin audible. Un peu tard hélas. »

En quatre décennies, 60% des populations d’animaux sauvages ont disparu, un million d’espèces sont menacées, on attend des centaines de millions de réfugiés climatiques…

Aurélien Barrau

Quel est votre regard sur la situation actuelle de notre planète ?

A. B. : « Triste. Mon regard est triste. Ce n’est pas vraiment la planète elle-même qui est en jeu, disons que ce sont la beauté et la subtilité qui lui donnaient sens et valeur qui se trouvent menacées. En quatre décennies, 60% des populations d’animaux sauvages ont disparu, un million d’espèces sont menacées, on attend des centaines de millions de réfugiés climatiques… Et derrière les espèces il y a les individus qui souffrent. Comment ne pas être triste ? »

Quels messages souhaitez-vous faire entendre ?

A. B. : « Je voudrais juste que nous comprenions que nous avons des choix à faire. Si notre choix est celui de dévaster toute nature pour jouir encore un peu de l’hubris consumériste…soit. Je le déplore mais je suis bien obligé de l’accepter. Je veux juste que nous intégrions bien que c’est un choix. Rien ne nous oblige à aller où nous allons. »

Je voudrais juste que nous comprenions que nous avons des choix à faire.

Aurélien Barrau

Vous parlez de guerre ainsi que de « fin du monde » avec aisance. Pouvez-vous nous expliquez ce que vous concevez en ces termes ?

A. B. : « J’ai toujours été très clair. Ce que j’appelle fin du monde n’est évidemment pas l’explosion de la Terre ! Ça n’aura pas lieu. Ni la disparition de toute vie, ce qui n’aura pas lieu non plus. Ce dont il est question ici, c’est d’un effondrement des populations d’êtres vivants dans des proportions si dramatiques qu’il n’est pas inepte d’y voir une « fin » effective d’un monde.

Quant à la guerre… ce n’est pas une annonce apocalyptique ou millénariste ! Je déteste les marchands de peur et les gourou-prophètes. C’est hélas simplement la prédiction la plus probable et la plus rationnelle compte tenu des déplacements de population sans précédent qui sont attendus. »

Il n’est pas trop tard pour éviter que ce soit pire encore !

Aurélien Barrau

Est-il trop tard pour inverser la tendance ?

A. B. : « Je ne sais pas. Il est trop tard pour éviter de véritables drames. Et pour cause, ils sont déjà à l’œuvre ! Les morts ne reviendront pas à la vie. Il n’est pas trop tard pour éviter que ce soit pire encore ! »

Selon vous, qui sont les responsables de cette situation ?

A. B. : « Ça ne m’intéresse pas de chercher des coupables. Notre temps est hélas à l’invective, à la moquerie, à la calomnie, à la décrédibilisation, sur les critères les plus vils. Je ne veux pas de cela et je n’entrerai pas dans ce jeu triste. Nous sommes sans doute un peu tous coupables, au moins ici en occident. Mais, incontestablement, ceux qui auraient les moyens d’un infléchissement systémique profond et demeurent dans l’immobilisme doivent être les premiers à réfléchir et à agir… »

Nos dirigeants politiques, au rang national et international, sont-ils à la hauteur des enjeux auxquels nous sommes confrontés ?

A. B. : « Je crains qu’ils soient à notre image. Un candidat qui proposerait une transition écologique véritable ne serait sans doute pas élu. Je ne sais pas ce qu’il faudrait faire. Certains brandissent le spectre d’une dictature écologique : c’est ridicule. Personne ne veut cela, surtout pas moi qui refuse tous les appels du pied politiques ! On tente de réfléchir à sauver la vie qui est plus que malmenée et on nous traite de… dictateurs ! Ça serait drôle si ça n’était pas si indécent.

Je crains quand même, en effet, que, formés entièrement à un être-au-monde ignorant structurellement la problématiques à laquelle nous faisons face aujourd’hui, nos dirigeants peinent à comprendre l’urgence et l’importance de l’enjeu. »

Que préconisez-vous pour que notre planète reste habitable et habitée ?

A. B. : « Beaucoup d’amour. »

Nos modèles sociétaux sont-ils à remettre en question ?

A. B. : « Sans aucun doute. Il y a un levier d’action individuelle, mais il y a aussi un problème systémique. On ne peut pas l’ignorer. Le pire aujourd’hui serait de refuser d’envisager un ailleurs. Je veux dire un ailleurs au système dans lequel nous évoluons.

Il faut bien voir que la question n’est pas principalement technique, elle est politique. Aujourd’hui les mammifères « libres » ne représentent qu’environ 4% (en masse) des mammifères sur Terre. Le reste c’est essentiellement de la viande en devenir dans des fermes-usines. Est-ce le monde que l’on veut ? Même si la technologie permet de stabiliser cet état de fait (ce que je ne crois pas), est-ce le monde que l’on veut ? »

La croissance infinie, appelée de leurs vœux par beaucoup d’économistes, est-elle à poursuivre dans un monde fini où les ressources sont limitées et comptées ?

A. B. : « Je crois qu’on commence à comprendre que ce dogme est intenable. Bien tard hélas. Il y a beaucoup de manière de croître, que j’appelle de mes voeux : en inventivité, en partage, en créations, en découvertes… Mais la croissance mesurée par le seul PIB (dont il est admis qu’il est directement proportionnel à l’impact écologique négatif) ne doit plus demeurer, à mon sens, l’horizon de nos possibles. »

Selon vous, la jeunesse est-elle la victime ou la solution au cataclysme annoncé par les spécialistes ?

A. B. : « Il me semble qu’il serait dangereux de s’en remettre à la seule jeunesse. Comme si c’était « la solution » et que donc ceux qui tiennent les rennes pouvaient, une fois de plus, ne pas agir. La jeunesse n’est d’ailleurs pas particulièrement concernée et on trouve aussi chez les plus jeunes un très grand taux d’indifférence aux questions écologiques.

Une belle chose dans cette situation critique : nous devons réinventer la grammaire du réel et trouver de nouvelles solidarités. Ça, c’est plutôt joli. »